‹ uvres poétiques de Mme DufrénoyChapitre 43 sur 77 · QUE PROCURENT LKS ARTS · texte numérisé non relu

QUE PROCURENT LKS ARTS

O vous qui, de. lauriers couronnant nos efforts, Nous donnez des plaisirs qui n'ont pas de remords , Vous , seul trésor dune ame à la douleur livrée , Beaux-arts , ma faible lyre , aux amours consacrée , S'élève jusqu'à vous et chante vos bienfaits ! En vain l'on accusa vos immortels progrès ; Ce fameux orateur qui plaida pour l'enfance , Tournant contre les arts sa chagrine éloquence , Nous les a dénoncés comme autant de fléaux : L'ingrat ! il leur a dû ses succès les plus beaux. Sa voix même , sa voix , plus brillante que sage , Pour les calomnier emprunta leur langage , Et, plein d'un humble orgueil , dans son sublime écrit 11 les immortalise alors qu'il les proscrit.

i5o KI'ITIIKS.

Ah! qui peut condamner ou nier vos prodiges , lieaux-arts! Tout l'univers admire vos prestiges ; Vous enchantez la terre et vous peuplez les cieux ; C'est par vous que l'Amour s'assied au rang des dieux . Qui pourrait remplacer cette touchante ivresse Qu'éprouve un jeune amant à chanter sa maîtresse , Une jeune maîtresse à chanter son amant! Ces plaisirs délicats , charme du sentiment , Nous les devons aux arts autant qu'à la nature. Oh! qu'il a dû goûter une volupté pure Le premier dont la main sut , au gré des amours , D'un aimable visage arrondir les contours , Reproduire l'objet qui lui donna des chaînes! Le premier de l'absence il adoucit les peines , Et devant une image espéra le bonheur.

O toi, dès mon berceau , l'idole de mon cœur, Toi dont l'affreux trépas , suivi de tant d'alarmes , Après quinze ans passés me coûte encor des larmes , Le présent le plus cher que ton amour m'a fait, Mon trop malheureux père , hélas ! c'est ton portrait : Il est dans mes douleurs le conseil que j implore; Par lui , quand tu n'es plus , je te revois encore

ÉP1TRES. i5i

Combien «le foia tes ir;iiis, par la toile rendus, Ont ramené !<• «aime à mes sens éperdus! Vous <|in pleurez l'amour, l'amitié, la nature, Sans doute un dieu pour vous a créé la peinture. Ce dieu , qui de Rubens enflamma les pinceaux, Prodigue en ses bienfaits de miracles nouveaux , Crée un art plus puissant; c'est, l'art de Démosthène Regardez ce vieillard; sa justice inhumaine, D'un fils jeune et léger maudissant l'abandon , llefuse à ses remords le bienfait du pardon ; Le remords ne peut rien sur son ame sévère : Gerbier parle; ce fils a retrouvé son père (23). L'éloquence , réglant de plus grands intérêts , Ou déclare la guerre, ou commande la paix; Porte dans tous les cœurs dont elle est souveraine Le courage ou la crainte , ou l'amour ou la haine ; Plus forte que le glaive , et le sceptre et les lois , Du haut de la tribune assujétit les rois. Ce même dieu , le dieu de tous les cœurs sensibles , Dompte le fer sanglant des guerriers inflexibles : Le luth impérieux a séduit le vainqueur, Et la douce pitié triomphe de son cœur ;

if>2 . ÉPURES.

Alexandre entraîné par de magiques charmes, Plein d'un trouble nouveau , s'étonne de ses larmes : Dans les murs de Bagdad le farouche Amurat(24) Abjure sa vengeance, aux accords d'un soldat; Contre Alfred détrôné l'Anglais même conspire : Alfred saisit sa harpe et reprend son empire (a5). Eh ! qui n'est point ému de ces tendres accents, De ces voix dont l'amour a soupiré les chants ! Quel mortel, combattant et Gluck et l'harmonie, Peut refuser des pleurs aux pleurs dlphigénie! Entendre sans sourire, à l'ombre des vergers, Les rustiques chansons des rustiques bergers ! Entendre , sans que l'aine aussitôt n'y réponde , La voix , qu'avec amour une autre voix seconde Répéter tendrement, quand le jour est tombé, L'air qu'aux Grâces Berton semble avoir dérobé (a6) ! Quel sein en palpitant ne suit pas la cadence Alors que sur la scène un chœur ouvre la danse ; Que la gaîté bondit sur les pas de Coulon , Et l'essaim des amours sur ceux de Pérignon ; Que Vestris, premier dieu de l'Olympe magique Vient suspendre les pleurs de la muse tragique !

ÉPITRKS. i53

Mais de ces arts divins cultivés panni vous , Français, il en est un qui les surpasse tous : C'est l'art des vers. O pompe lô^randeuri 6 merveille! Les chants les plus liai i cuis aecharmentqueForeiUe; La peinture est muette <>u ne parle qu'aux y*'ii\ L'auguste poésie , habitante i\cs eieu\,

Hennit de ses serins Les palmes solitaires. Ses sœurs de sa puissance à L'envi tributaires. Tout plein de I "immortelle, et par elle inspiré, De ses divins secrets interprète sacré, Homère les révèle à la Grèce étonnée : La sensible Sapho , de Phaon dédaignée , Imprime à ses écrits l'éclat de ses malheurs : Didon veut que la mort termine ses douleurs ; Mais Virgile les chante, et les rend immortelles : Modèle des cœurs purs et des amants fidèles , Pétrarque de sa Laure illustre les rigueurs : Properce de Cynthie ennoblit les faveurs : Charmant comme l'amour, comme l'amour volage , L'aimable Anacréon , encor jeune au vieil âoe , Près de sa Lycoris , une coupe à la main , Plein d'un double délire, achève son destin :

i54 ÉPITRES.

Tibulle ne croyait chanter que sa tendresse , (,)uand il trouva la gloire aux pieds de sa maîtresse. Près de Julie Ovide inventa l'Art d'aimer ; Cet ait pour le lecteur devint l'art de charmer : Le Tasse , plus hardi , dans son vol plus rapide , Aux bornes de ce monde en crée un pour Armide : L'Arioste est fécond en merveilleux tableaux ; Ses héros sont des dieux ; ses belles des héros ; Cet aimable enchanteur joue avec les prodiges : Voltaire , non moins riche en ses doctes prestiges , Chanta sur tous les tons pour plaire à tous les goûts ; Tel cet Alcibiade , et si fier et si doux , Adoré des héros , des belles et des sages , Des Persans et des Grecs entraînait les suffrages. Ce Milton , ce vieillard , l'Homère des Anglais (*7); O des troubles civils déplorables effets ! Chargé du poids des ans, privé de la lumière , Pauvre , dans un exil va finir sa carrière ; Mais il sut de l'étude amasser les trésors ; Mais d'une autre Antigone il entend les accords; De touchants souvenirs, une mâle harmonie, Baume d un cœur souffrant, exaltent son génie.

i; pi nus

Quand son œil esi fermé, 1rs cieux lui sont ouverts , Sou luili mélodieux a redit leurs concerta ,

Et les premiers amours , el ll'.ileii , et ses eliarme- El la première faille, cl les premières larmes;

D'Eve il peint \â douleur, et ne sent plus ses maux.

Heureux le jeune auteur, qui, plein de ces tableaux,

Sur «les ailes de feu franchit la double cime !

Des tourments de l'amour devienl-il la victime,

Il chante : tous les yeux se mouillent de ses plein -

L'art qu'il a eultivé console ses douleurs;

Son luth est un ami complaisant et fidèle,

Qui vient à son secours dès que sa voix l'appelle :

Des revers du destin il n'est point effrayé.

Homère est-il moins grand pour avoir mendié '

Non , cet abaissement où se cache sa vie ,

Honorant le poète, accuse sa patrie.

Du poète tombé dans le rang le plus bas

Les trésors sont plus vrais que ceux des potentats.

Un roi n'est pas certain de garder sa couronne ;

Le hasard peut ôter ce que le hasard donne ,

Et quand le sceptre échappe à ses débiles mains ,

Au monarque isolé, triste objet de dédains ,

r56 ÉPITKES.

Il ne reste plus rien de sa grandeur première Qu'un trop vain souvenir qui double sa misère : Tandis que l'écrivain errant , persécuté , De sa gloire en fuyant marche encore escorté ; L'ordre d'un vil tyran dans les cachots l'entraîne ; Les muses aussitôt viennent briser sa chaîne : Tel le jeune Chénier, chargé du poids des fers , Se croyait libre encore en soupirant ses vers (2S) ; Son cœur goûtait la paix dans un séjour d'alarmes; Alors que ses malheurs nous demandaient des larmes, Et que de son trépas l'arrêt était porté , Il rêvait doucement son immortalité.

Charme heureux des talents, délices de l'étude, Au sage, ami des arts et de la solitude , Vous tenez lieu de tout quand il a tout perdu. Vous , que chercha long-temps mon regard éperdu , Célèbres orateurs , philanthropes sublimes , D'un talent vertueux honorables victimes ,

Jordan, noble Dégérando,

De ce cher exilé le Pylade nouveau ,

Et toi qui, rejetant des offres étrangères ,

Pour ton ingrat pays conservas tes lumières ,

ÉPITRE& if>7

Sicard, < | m- vainemenl réclamèrent mes pleura ( "') An temps où la pitié oe touchail plus les cœurs .

Vous les avez connus ces plaisirs du génie!

Quand les plus grands dangers menaçaient votre \ ie,

Calmes, et plus heureux que vos persécuteurs,

D'un généreux travail vous {joutiez les iloueeurs;

Vous poursuiviez la gloire ! elle est votre partage;

Réunissez sa palme à celle du courage.

Moi, je ne puis nourrir un espoir orgueilleux;

Vous chérir est, hélas ! ce que je sais le mieux ;

Mais si mon souvenir vit dans votre mémoire ,

Si vous m'aimez toujours, c'est assez pour ma gloire.

ÉPITfeES.

CORINE A OSWALI)

Oui , je t'appartiens pour toujours; J'en jure par Vénus , par le dieu qui m'engage , Ce dieu qui, me voulantdonner quelques beaux jours, M'a fait chérir en toi son plus parfait ouvrage.

Nulle amante jamais encor N'a senti tout l'amour dont je suis embrasée;

Ariane aima moins Thésée ,

Andromaque aima moins Hector,

O tendre ami ! que je ne t'aime.

Oswald , ma volupté suprême !

Sur toi seul désormais s'attachent mes désirs ; Ton cœur est tout pour moi , ton cœur seul est ma vie ; La gloire , qui me tint si long-temps asservie , Ne me commande plus d'ambitieux soupirs ;

Cette gloire tant adorée

Je n'en veux plus être parée

ÉPITRE8 i -,

Que dans I espoir délicieux

I ►'être |>lu-> belle encore el plus chère ;i tes veux

L'hommage s;i\;int cpie m'adresse

Un peuple idolâtre des arts, ( tel encens, qui vers moi mente «le boutes parts . Ne m ont jamais donné la moitié de livrcss»

Que me donne un de tes regards;

Tes regards ! ils font mes délices; Je me plais à sentir leur charme impérieux; Alors que , plus touchants , ils me sont plus propices , Je ne suis plus mortelle , et me crois dans les cieux. Mais les cieux n'offrent point , ton amante en est su re , Un dieu plus beau qu'Oswald , plus digne de ma foi ; Pour leur bonheur divin , leur volupté si pure , Je ne changerais pas l'amour que j'ai pour toi. Ah ! pourquoi cet amour, qui me perdra peut-être, N'a-t-il pas embelli les jours de mon printemps !

Devait-il si tard m'apparaître Celui que j'espérai, que je cherchai long-temps ! Enfin je t'ai trouvé, toi, mon souverain maître ! Ton cœur pourrait-il donc reprocher à mon cœur L'erreur d'un sentiment que tu n'as pas fait naître !

i6o ÉPITRES.

Ah! ces vulgaires feux, cette idéale ardear,

Dont je De nourris plus qu'un souvenir pénible.

Qu'étaient-ils pour Corine, hélas !

Près de cette flamme invincible

Qui la précipite en tes bras !

Non, non, ce ne sont point, fatale expérience! Nospremiers vœux,perdus dans de vagues penchants , Qui montrent de l'amour l'invincible puissance;

C'est sur-tout dans l'été des ans Qu'aux grandes passions nos âmes accessibles

Forment ces nœuds indestructibles Qui donnent le bonheur ou plongent au cercueil. On te dira sans doute , en m'accusant d'orgueil , Que , de l'éclat des arts uniquement jalouse ,

Et n'aspirant qu'à leur laurier,

Je ne saurai point me plier

Aux modestes devoirs d'épouse :

Méprise ce discours trompeur;

Le besoin de la renommée , Amour le plus puissant qui germe en votre cœur, Chez la femme toujours cède à l'attrait vainqueur. Qui fait tous nos destins, d'aimer et d'être aimée.

ÉPfTRBSL 1 6 1

Si tu me confins ion gorl ,

Si par les lois dr Hiyménée A i<»i je me voyais pour jamais enchaînée,

Sans regrets comme sans effort, Pour vivre ;i tes côtés, laissant ma lyre oisive, Je quitterais soudain la poétique n\ e, ( )u | illustrai mou nom par de brillants travaux, Où m'attendaient encor des triomphes nouveaux.

Eh ! que m importe la couronne Dont le iront de Sapho fut noblement pare ! J'ai soif du vrai bonheur, et l'amour seul le donne.

Oswald , amant idolâtré , Abjure cette erreur qui me remplit d'alarmes;

Pardonne à ma célébrité.

L'amante dont l'obscurité

A tes yeux relève les charmes , Te sera-t-elle , hélas ! plus soumise que moi ? Faut-il haïr les arts pour te garder sa foi?

Va , d'une ame sans énergie

N'attends qu'un faible sentiment; Elle t'aimera moins durant toute sa vie

Que je ne t'aime en un moment-

6o. ÉPITRES.

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