A UN GUERRIER FRANÇAIS
D'un époux que j'aimais , mort à la fleur de l'âge ,
Mon cœur déplorait le trépas ,
Et sous les crêpes du veuvage
J'ensevelissais mes appas; J'abandonnais le monde , où , de son nom parée , Et belle de l'éclat que me prêtaient ses feux , Sur ses pas autrefois je marchais enivrée; De l'amitié , du sang , oubliant tous les nœuds , Je fuyais les amis dont j'étais adorée; Je fuyais mes parents , que touchaient mes malheurs ;
Je restais seule avec mes pleurs.
Ces arts si séduisants , charme d'une ame pure , Ces beaux arts, de l'amour dons chers et précieux,
N'avaient plus d'attraits à mes yeux ,
ÉPITRES. i(13
Et je négligeais loin- culture.
Je laissais ce luth amoureux , Oui , du cœur emprunterai sa plus douce harmonie, Dans les premiers beaux joura du priutempsdema^ îe
Soupira quelques airs heureux; Je laissais ce pinceau, qui, secondant mes vœux,
Si souvent en des temps d'absence D'un objet adoré me rendit la présence; Je laissais tout. En vain pour m arracher au deuil Vingt amants, qu'affligeait ma longue résistance, Espérant qu'un grand nom flatterait mon orgueil , Imploraient , l'œil en pleurs , leprixdeleur constance ; Je restais insensible à leur tendre douleur : Aucun d'eux avait-il les traits et le langage De cet époux-amant, mon unique bonheur!
Qu'étaient-ils près de toi , chère et plaintive image!
Ta voix de la nuit des tombeaux Opposait un obstacle aux vœux de tes rivaux. Je crus mon ame, hélas ! fermée à la tendresse.
Tu viens, Volny, dans nos climats; Tu viens, valeureux chef d'intrépides soldats , Des partis irrités vaincre et calmer livresse;
Tu parais à Milan dans l'éclat d'un guerrier
Dont le front, aussi doux qu'altier, Joint les palmes de Mars aux fleurs de la jeunesse;
Tu parais, conquérant humain, Chez un peuple vaincu , l'olivier à la main. J oublie en te voyant mes pertes , ma souffrance; Je rentre à ton aspect dans mon adolescence : Mon luth , qui , si long-temps muet et détendu , A ces tristes lambris demeurait suspendu, Pour soupirer ton nom sous mes doigts plus flexibles Rend la vie et la voix à ses cordes sensibles;
Mes pinceaux , que j'ai ressaisis , Doux effet de l'amour qui ressemble au prodige ! De tes traits enchanteurs, qu'à peine j'entrevis,
Me font adorer le prestige ;
Tout s'embellit autour de moi; Un souvenir cruel n'accable plus mon ame, Et je ne rêve encore à ma première flamme
Qu'afin de mieux rêver à toi.
Mon cœur fit mes chagrins , et mon cœur les console : Le monde dans son sein me rappelle, et j'y vole. Mais un peuple , et de joie et d'amour transporté ,
ÊPITRES. imT>
\ célébrer Volny dans nos remparts B'appréte \ oIiin , je veux paraître à cette auguste féte; Je \ eux épuiser Pari qui double la beauté :
I h héros quelquefois cv^i': à la vanité;
( huons avec soin sa conquête.
Pinceaux , éloignez-vous ; luth , suspends tes accords ; Ma parure, aujourd'hui voilà mes seuls trésors. L'airain tonne : c'est lui; l'amour me favorise. ( ) plaisirs ravissants pour ce cœur trop épris !
A peine aux jeux je suis admise ,
De Volny j'obtiens un souris;
II fend pour m'approcher la foule qui s'étonne;
Il me flatte d'un doux regard ,
Et sa voix daigne prendre part
Aux éloges que l'on me donne.
Arrête, trop aimable amant; Ce regard séducteur, cet aimable sourire , D'un feu long-temps caché doublent l'enchantement ;
Ils l'ont porté jusqu'au délire.
Volny, de grâce, épargne-moi!
Oui , malgré ces garants, que je brûle de croire,
Ces trop chers garants de ta foi,
Je cloute encor de ma victoire.
Je sais que dans nos murs, étonnés de ta gloire , Où tu vis maintenant puissant et respecté ,
Je compte plus dune rivale
A qui je le cède en beauté ; Mais en amour du moins je n'ai pas une égale.
Charmant Volny, n'en doute pas , Celles qui dans ce jour, s'attachant à tes pas , Briguent avec orgueil l'honneur de te séduire , Si demain , moins heureux , d'un revers accablé , Tu te voyais contraint à fuir de cet empire , Ne s'informeraient pas si tu pars consolé : Pour moi, de mon amant toujours enorgueillie , Bravant un vain murmure , et cédant à mon cœur, J'irais avec transport m'unir à ton malheur.
Loin de mon ingrate patrie ; Les dangers de la mer, les horreurs des combats.
J'affronterais tout pour te suivre;
J'aimerais mieux cesser de vivre Que de me voir réduite à pleurer ton trépas.
Mais, hélas: tous mes feux peut-être
Arrêteront à peine un jour
KI'ITIŒS. in7
Le héros que la gloire a conquis sans retour.
Ah ! sois ingral , si tu veux l'être; Tu n'en seras |>;is moins l'idole de mon cœur; Je bornerai mes vœux à te voir, à t* entendre :
Je le sens, pour une aine tendre Un amour malheureux est encore un bonheur.
A MADAME DUFREKOV.
NLE JAY.
De mon fils , mon seul fils , épouse aimable et chère ,
O toi , la fille de mon cœur,
Avant qu'un lien enchanteur M'eut acquis l'heureux droit de me nommer ta mère , Que pour toi mon tribut ne soit pas sans douceur.
Eh quoi ! tu parais alarmée ; .le vois rougir ce front, siège de la pudeur :
Ne crains rien , ô ma bien aimée !
Vertus, esprit, talents, bonté, raison, candeur,
Tout ce qui dans toi m'a charmée , .le n'en instruirai pas l'agile renommée :
Le bruit interrompt le bonheur ; Le mien est de t'aimer, de pouvoir te le dire, I »c voir entre tes bras ton premier-né sourire ,
Et, l'œil fixé sur son berceau , De penser quelquefois qu'un Phocion nouveau, Peut-être en eel curant respire.
Déjà de ses hauts faits j'esquisse le tableau:
Aveugles comme les amantes , Mères , vous caressez des erreurs séduisantes ; Mais des songes d'amour le réveil est cruel ;
Tandis que le cœur maternel ,
Détrompé de fables brillantes , De son partage obscur bénit encor le ciel , Moi, des rêves divins de ma vive jeunesse,
J'abjure l'empire orgueilleux :
Adorer mes enfants ,, voilà ma seule ivresse,
Je ne veux vivre que pour eux.
7o ÉPITIŒS.
A M. FÉLIX FAULCON.
Dans ce siècle , où chacun se flatte de connaître
Ce qui pour tous est incertain ,
Il n'est presque pas d'écrivain
Qui ne s'érige en docte maître
Pour outrager le cœur humain.
A les entendre , la nature
Et l'amitié ne sont qu'un nom ,
L'amour un être de raison , Et l'austère franchise une adroite imposture. Pour moi , sans m'enfoncer dans cette route obscure ,
Dans cet abyme du savoir Où le plus clairvoyant ne peut encor rien voir, Fidèle à ceux que j'aime et fidèle à ma mère , J'idolâtre à-la-fois et chante tour-à-tour L'amitié , la nature , et quelquefois l'amour; Oui, l'amour à mes yeux n'est point une chimère;
ÉF1TRES
Il est permis de croire ;i tous ces sentiments
Quand <>n porte un cœur tendre et qu'on n*a que vingt ans.
J'y crois, ami. Je crojs à la reconnaissance,
Et dans les malheureux auxquels je tends !<•> bras
Je ae redoute pas de trouver des ingrats.
En vain votre tendre; prudence'
Veut dune sage défiance
Incessamment armer mon cœur, Dans ma crédulité repose mon bonheur:
A me tromper si Ion s'occupe ,
Si ma félicité n'est au fond qu'une erreur,
Je chéris mon rôle de dupe .