LES DERNIERS MOMENTS DE BAYARD
POEME COURONNÉ A L'ACADÉMIE FRANÇAISE, Le 5 avril 18 14-
Fidèles à leur Dieu , fidèles à leurs rois , C'est l'honneur qui leur parle, ils marchent à sa voix. ( Voltaire , Henriade. )
Renaissez dans mes chants , nobles mœurs de nos pères !
Honneur, foi , loyauté , vertus héréditaires ,
Que dans les vieux châteaux l'aïeul en cheveux blancs
Transmettait d'âge en âge à ses nobles enfants !
Renaissez , jours fameux , religion ! patrie !
Et toi , dont la mémoire à jamais est chérie ,
Bayard , toi dont le nom rappelle avec grandeur
Tout ce qu'ont eu d'éclat ces siècles de l'honneur ; Ta gloire ne meurt pas : le temps la renouvelle ; Au sage comme au brave il t'offre pour modèle. Ton grand cœur, au-dessus des caprices du sort, Se montra tout entier dans les bras de la mort : J'apporte à ton cercueil l'hommage de la France!
Déjà de Bonnivet l'orgueilleuse imprudence Fuyait loin de Milan, où toujours les Français Ont par de grands revers payé de grands succès ; Bayard restait encore , et de sa renommée Seul pouvait protéger les débris de l'armée ; Tout-à-coup, ô douleur! le tube meurtrier De ses traits foudroyants a frappé le guerrier ; Atteint d'un coup mortel , sur l'arène sanglante Il tombe : tout son camp jette un cri d'épouvante ; Mais lui, dans la mort même incapable d'effroi, Nomme, en tombant, son Dieu, sa patrie, et son roi: Je suis mort, cria-t-il ; mais gardez votre place (46), L'ennemi jusqu'au bout ne me verra qu'en face ; Il dit ; et le héros respirant à moitié , Sous un arbre voisin avec peine appuyé ,
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Des;» mourante main ressaisissant son glaive, après un long effort quelque temps se relève, Du geste et du regard excite nos soldats; Et, déchiré, couvert des ombres du trépas, Son front, que par degrés la douleur' décolore, Tourné vers l'ennemi, 1 épouvantait encore !
Toutefois les Français au devoir immolés , Prodigues de leur sang, mais du nombre accablés, Vainement redoublaient et d'efforts et de zèle , Pour ramener vers eux la fortune infidèle. Hélas ! ils ont perdu leur plus ferme rempart ! En vain pour le sauver ils criaient à Bayard : Le vainqueur vient à vous , évitez son approche ! Non, dit le chevalier sans peur et sans reproche, Bayard mort peut sans honte éprouver le destin Que deux fois dans sa vie éprouva Du Guesclin ; Nemours fut plus heureux : ce fameux capitaine Au sein de la victoire expira dans Ravenne : Il m'aimait : il m'appelle ; et déjà je le voi Du séjour des héros s'avancer jusqu'à moi! Qu'on ne me plaigne point ! tout finit : Dieu me reste ;
Et puisqu'un prêtre saint à mon heure funeste Ne peut de mes erreurs recevoir l'humble aveu, Je les confesse à vous , je les confesse à Dieu (,7) ! C'en est fait, compagnons ; adieu , séchez vos larmes ; Dites sur-tout au roi que Bayard sans alarmes, Des biens que dans ce jour la mort vient lui ravir, N'en regrette qu'un seul, l'honneur de le servir (48) ! Pleurant , poussant des cris , tous alors se retirent (49) ; Jusqu'aux rangs ennemis leurs plaintes retentirent , Et l'Espagnol apprend au bruit de leurs sanglots Que le camp des Français a perdu son héros !
A ce bruit aussitôt s'est élancé Pescaire , Du généreux Bayard généreux adversaire; Il accourt, il gémit, le presse entre ses bras , Lui-même sous sa tente accompagne ses pas ; Là repose Bayard , et son ame immortelle S'exhalera du moins dans un lieu digne d'elle.
Les guerriers espagnols, l'honorant de leurs pleurs, Ont de leurs ennemis partagé les douleurs (5o) ! L'un vante ses exploits . et l'autre sa franchise ;
POE MBS.
L'autre sa piété : c'était Naples conquise,
Bresse, Milan, Fornoue, et Kavenne, et Lodi (")! Tantôt ils racontaient que d'un bras plus hardi, Presque seul , sans remparts , il défendit Mézière, Et, seul, à Garillan brava l'armée entière. Quel éclat, disaient-ils, eut ce noble guerrier! Son roi le conjura de l'armer chevalier ! Comme ils parlaient ainsi , dans un morne silence De vieux guerriers français une troupe s'avance ; Leurs yeux tristes , baissés , de larmes sont couverts : Pour racheter Bayard ils demandent des fers (5î) ; Et Pescaire , attendri , permet que leur courage Au guerrier qui s'éteint rende un dernier hommage ! Bourbon arrive aussi : que je plains votre sort (,3) ! Dit-il ; mais le héros : Ne plaignez pas ma mort, Tout mon honneur me suit à mon heure suprême ; Je meurs fidèle au roi ; gémissez sur vous-même !
Bayard , demeuré seul , prie et ferme les yeux , Et Nemours qui l'attend le reçoit dans les cieux !
On répète avec soin ses dernières paroles ;
Tout l'admire et le plaint. Les lances espagnoles Que dans ce même jour fit trembler son aspect, Devant son lit de mort passent avec respect. Bayard des anciens preux fut la gloire dernière (54) , On la vit dans sa tombe expirer tout entière ! L'Europe le pleura , la France prit le deuil (55) ; Et lorsqu'au lieu natal on portait son cercueil , Sur sa route à l'envi les peuples s'assemblèrent ; Les remparts des cités d'un crêpe se voilèrent ; L'airain gémit au loin ; les tribunaux sans voix Ont laissé reposer le saint glaive des lois ; Trois femmes ont paru , pâles , échevelées ; Leurs touchantes douleurs sourdement exhalées Semblent mêler encore , en montant vers le ciel, Je ne sais quoi de tendre à ce deuil solennel ! Toutes trois exaltaient son noble caractère ; L'une lui dut son fils , et l'autre son vieux père , Et l'autre lui disait en cachant sa rougeur : O Bayard! sois béni, tu sauvas la pudeur! Il est trop juste , hélas ! que ton pays t'honore , Bayard ! Un roi vaillant te loua mieux encore , Lorsqu'aux champs de Pavie on le fit prisonnier C"6).
Pourquoi tai-je perdu, noble et grand chevalier? Dit ton monarque en pleurs! O perte trop sensible ! () Bayard ! toi vivant ! je restais invincible !
Ainsi par un grand roi ce grand homme honoré , D âge en âge , à la France a paru plus sacré ; Comme le plus vaillant, trois siècles l'applaudirent ; Par-tout à son seul nom les âmes s'agrandirent : Puisse un siècle aussi beau renaître à nos regards , Et le trône affermi retrouver des Bayards !
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