‹ uvres poétiques de Mme DufrénoyChapitre 58 sur 77 · ET DES SOEURS DE SAINT-CAMILLE · texte numérisé non relu

ET DES SOEURS DE SAINT-CAMILLE

France , terre féconde en généreux courages ,

Tes rois , tes citoyens , tes guerriers , et tes sages ,

S offrent de siècle en siècle à l'univers surpris ;

D'une gloire sans tache ils disputent le prix.

Mais les premiers d'entre eux sontles mortels sublimes ,

Qui, de l'humanité volontaires victimes,

De tendresse pour elle ont des trésors ouverts.

Humble dans les succès , radieux dans les fers , Modèle des chrétiens , et des princes modèle , Louis , qu'une foi vive embrase d'un saint zèle , Sur les rives du Nil est salué vainqueur :

POEM'ES. -i

Tout à-coup la fortune ;i Ir.iln son ;;raii(] cœur.

Ses sujets, moissonnes par le 1er des batailles,

Sous ses yeux paternels restent sans funérailles (&);

l'ai vain pour son année il implore un tombeau ;

Ce mal contagieux , cet horrible; fléau ,

Qui glace de terreur les vertus de la terre,

Abandonne à la mort les débris de la guerre.

Mais le héros du ciel, dans le public effroi,

Se souvient qu'il est homme, et sur-tout qu'il est roi.

Devant le Sarrasin qui l'admire et l'outrage ,

Il parcourt , il bénit la scène du carnage ,

Et vole ensevelir ses valeureux soldats

Que guidait l'oriflamme au milieu des combats.

Ombre d'un grand monarque, ombre auguste etchérie,

Du séjour des heureux regarde ta patrie4.

Fidèle à tes vertus , et brillant de valeur,

Ton peuple a conservé le culte du malheur.

Vois Belzunce ravir aux fureurs de la peste (58)

D'une vaste cité le déplorable reste ;

A l'un rendre la vie, à l'autre ouvrir les cieux.

D'une palme si pure émule ambitieux,

23o POEMES.

Vois le sage Rotrou , l'ami du grand Corneille (59) ,

Oublier le succès d'une noble merveille,

Et courir présenter, sans faste et sans effort ,

Ses soins à la patrie et sa tête à la mort.

Ah ! toujours les Français sont ta fidèle image ;

La grandeur du péril agrandit leur courage :

Mourir en citoyens , expirer en soldats ,

Arracher tout un peuple à l'horreur du trépas,

Ta vertu leur a fait ces hautes destinées !

Un long cri de douleur descend des Pyrénées. Fléau du Nouveau-Monde , un mal contagieux , Sur les ailes des vents porté sous d'autres cieux , Et sorti tout-à-coup de sa prison flottante , Au milieu de l'Espagne héroïque et tremblante , De ses noires vapeurs empoisonne les airs (6o). Dans Barcelonne en deuil les temples sont déserts Sa voix et ses regards se tournent vers la France , Vers ce pays d'honneur, de gloire, et d'espérance.

Où courez- vous, Bally, François, et Pariset? Où vas-tu sur leurs pas, intrépide Mazet?

POEMES. j.Si

Conserve tes secours à r.i mère éplorée; 1*1)111' un lils vertueux une mère asl sabrée. Quand Beksunce et Rotrou bravaient Le noir fléau, L mi secourait sa ville el l'autre son troupeau.

Loin du pays natal , si la mort vous moissonne ;

I demeurez... Vains discours !... ils ont vu Barcelonne;

Et sur le seuil fatal qu'assiège le trépas ,

Des cadavres debout tendent vers eux les bras.

Quel spectacle , grands dieux ! La ville dépeuplée Présente à leurs regards un vaste mausolée ! Aux vaisseaux voyageurs on a fermé les ports ; L'airain n'a plus de voix pour gémir sur les morts. On voit de tous côtés , sans pompe et solitaires , S'avancer lentement, et les chars funéraires , Et les saints confesseurs , qui , d'un zélé pieux , Assurent aux mourants les promesses des cieux. Cependant des cercueils , mesurés pour tout âge , Poursuivent les vivants d'un funeste présage : Hâves , pâles , défaits , de malheureux vieillards Sur le lit sans espoir fixent des yeux hagards ; Il semble à leur terreur que du fond des ténèbres

23a POEMES.

S'élèvent les accents de leurs hymnes funèbres.

Un groupe d'enfants nus que nourrit un pain noir (6|) ,

Écoutent sans entendre et regardent sans voir.

Leurs parents ne sontplus,peut-étre ils vontles suivre:

Ah ! pour les orphelins , est-ce un bonheur de vivre?

De fatigue accablé, sur une bière assis,

Un saint prêtre dormait: « Sauve, sauve mon fils,

Il demande son Dieu, s'écriait une mère;

Hélas ! me rendra-t-il l'appui de ma misère ! »

L'homme sacré la suit.... Mazet, tu les entends.

Et dans un lieu d'horreur avec eux tu descends.

Une mère qui prie , une mère en alarmes ,

Qui sur un fils mourant laisse tomber des larmes !

Tu tressailles, Mazet! ô jeune infortuné,

A ne plus voir la tienne es-tu donc condamné ?

Mais je parle , et Torlose a péri tout entière (62) !

Le mal étend au loin sa fureur meurtrière.

Quelle est donc sa nature et d'où vient son pouvoir ?

Mystère impénétrable, il résiste au savoir,

Et semblable et divers il confond la prudence.

L'un tout-à-coup soumis à la noire influent c.

Meurt d'un feu dévorant par la fièvre allumé;

POE Ml S 233

L'autre glacé, muet, livide, inanimé, N'offre à l'œil effrayé ni la mort ni la vie; Mais toujours du trépas la souffrance est suivie. Nos héros toutefois , prodigues de leurs jours , Volent où le danger implore des secours. Près du lit de douleur ils devancent l'aurore, Près du lit de douleur le soir les trouve encore. Au chevet d'un vieillard , dans la nuit appelé , Mazet court : le venin dans son sang a coulé. Ses traits sont convulsifs et sa langue rebelle ; Il s'avance , il hésite , il pâlit et chancelle. Il sent la mort rapide approcher de son cœur, Et déjà, presqu'éteint, son œil observateur, Fixé sur le vieillard , à son heure suprême , Suit les progrès d'un mal qui l'a frappé lui-même. Bientôt il a vécu. Dans ses derniers moments, Il impose silence aux vains gémissements. Un seul penser lui rend la coupe trop amère : On l'entend soupirer : « O ma mère ! ma mère ! » Dors au tombeau lointain, victime du devoir; Si dans un fils ta mère a perdu son espoir, Un peuple tout entier console sa tendresse (63) ;

Un prince généreux adopte sa vieillesse (fi4) ; Et du plus tendre fils l'héroïque vertu Prêtera quelque force à son cœur abattu.

Ses nobles compagnons, témoins de son martyre, Le soutiennent encore au moment qu'il expire. Ils donnent en pleurant des regrets à son sort, Et courent plus hardis lutter contre la mort. Pariset, Pariset, la voilà sur sa tête 1 Trop courageux Bally, je t'en conjure , arrête (6S) , Et suspends tes travaux. Le mal envenimé Fermente avec fureur dans ton sang enflammé. O qui soulagera la triste Barcelonne?

François reste , François , qu'aucun péril n'étonne , Les remplace tous trois , et seul dans la cité , Rassure en leur absence un peuple épouvanté.

O pouvoir de l'exemple ! un jeune et docte élève (^ A ces hautes vertus s'associe et s'élève ; Tandis qu'un autre sage , ami de leur danger (6?) , Se dévoue avec eux pour un peuple étranger !

POBMES. à35

Kh quoi ! tant dé travaux , tant d'actions sublimes N'ont pu fléchir la mort et fermer ses abymes ! Femme», enfants, vieillards, pontifes «les autels Ont péri tour-à-lour; mais leurs restes mortels Demain I en (sans espoir quelques honneurs suprêmes; Par la crainte accablés , renfermés en eux-mêmes , Les vivants ont perdu toute pitié des morts : Le pauvre ne veut plus ensevelir les corps ; Il tremble d'acheter le pain de la journée, En touchant leur dépouille au cercueil condamnée. Ton exemple , ô saint roi , parle à des cœurs français , Et les morts dans la tombe ont retrouvé la paix (68).

Tendre compassion , trésor des belles âmes (69) , Tu changes en héros même de simples femmes. Ton instinct adorable et du ciel émané , Cherche , devine , entend , secourt l'infortuné. Le séjour du malheur a pour toi des délices ; Le cachot le plus sombre a vu tes sacrifices. Ainsi , dans le secret, deux anges de bonté, Ecoutant de leur cœur l'ardente charité , Veuves des saints autels , veuves de leurs compagnes ,

a36 POEMES.

Ont traversé la France , ont gravi les montagnes. Qui peut les effrayer? Sur leur sein est la croix ; Sous l'aile du Seigneur , conduites par sa voix , La piété les porte aux murs de Barcelonne ; Là brille à leurs regards la céleste couronne. Opposant la prière au poison dévorant, Elles vont jour et nuit du malade expirant Adoucir les douleurs, purifier la couche; La parole de Dieu , si douce dans leur bouche , Arrive plus touchante au cœur désespéré , Qu'un pur rayon des cieux a soudain éclairé.

Est-ce le chaste encens des vierges de la terre

Qui du ciel irrité désarme la colère ?

Elle s'apaise enfin : un air réparateur

Éloigne par degrés le fléau destructeur;

D'un art victorieux il reconnaît l'empire.

La terreur a cessé : Barcelonne respire.

De ses libérateurs , échappés au trépas ,

Vers le pays natal elle conduit les pas ;

Et sur le haut des monts qui séparent la France ,

Des lieux où s'élevaient et Sagonte et Numance, Deux peuples que rapproche un bienfait solennel , < )ni répété les mots d'un monarque immortel (7°).

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