LA DELIVRANCE D'ARGOS
Une femme autrefois , émule de Tyrthée , D'une héroïque ardeur comme lui transportée , Vengea, la lyre en main, les citoyens d'Argos. D'une jeune beauté leur salut fut l'ouvrage ;
Et son noble courage S'égala dans la Grèce à celui des héros.
Un bruit d'armes s'entend ; des légions guerrières De la faible Mycène ont rompu les barrières. L'Inachus s'est troublé ; le sang rougit ses eaux : Déjà des assaillants les progrès sont rapides;
Et les vieux Pélopides Gémissent sourdement au fond de leurs tombeaux.
Toi qu'enorgueillissait ta haute destinée ,
Ville d'Agamemnon , ô ville infortunée !
Tes pâles combattants ont fui de toutes parts ;
Lombre du roi des rois , dont tu gardes la cendre ,
Ne peut plus te défendre , Et tes dieux protecteurs vont quitter tes remparts.
C'est Sparte qui t assiège ; où sera ton asile ? Mais le ciel tout-à-coup suscitant Télésille , Elle accourt, et gémit de honte et de douleur. La fille d'Apollon , tout au dieu qui l'inspire
Prend le glaive et la lyre , Et d'Argos , par ses chants , ranime la valeur.
« Eh quoi ! de leurs aïeux oubliant la vaillance , « Ces soldats effrayés abandonnent leur lance , « Et leur indigne fuite a trompé tous nos vœux ! « Mes compagnes, venez, osez suivre ma trace, « Revêtir la cuirasse ,
« Etqu'uneasqueguerrier presse vos blondscheveux.
« Vénus n'est pas toujours déesse par ses charmes; « A Sparte elle est guerrière : on lui donna des armes : « La compagne de Mars doit en suivre le sort. « Sexe timide et fier que souvent l'homme outrage,
« Il te doit son courage ; « Ton bras est moins nerveux , mais ton cœur est plus fort.
« Aux drapeaux étrangers renvoyons l'épouvante; « Du magnanime Hercule en vain Sparte se vante ; « Pélops de Jupiter est issu comme lui. « Quand les Grecs d'il ion préparaient la conquête ,
« Nous marchions à leur tête, « Et de Sparte elle-même Argos était l'appui.
«- Argiens , que ma voix à l'honneur vous rappelle ; « Serrez , pressez les rangs ; que le glaive étincelle ; « Que d'intrépides mains poussent les javelots. « Mon luth ne dira plus que l'hymne de la guerre
« Jusqu'au jour où la terre « Du sang des ennemis aura bu tous les flots.
« Les Muses que je sers n'ont point un cœur barbare. « Aux lieux où l'Inachus paisiblement s'égare , « Je modulais des vers aussi doux que ses bords. « Les maux de ma patrie ont soulevé mon ame ;
« Et le dieu qui m'enflamme « D'un courroux inconnu vient remplir mes accords.
« O poétiques monts , remparts de ma patrie !
« Fontaines ! bois sacrés ! chers à la rêverie ;
« Douce Argos ! loin de toi dois-je fuir pour jamais?
« Les dieux souffriront-ils qu'un vainqueur vous profane
« Apollon et Diane , « Armés de traits vengeurs, veillent sur vos sommets.
« Je le vois , ma prière est vers eux parvenue ,
« Et leur arc redoutable a brillé dans la nue :
« Ils donnent le signal , ils marchent devant nous.
« Marchons, ne craignons plus les descendants d'Hercule
« Déjà Sparte recule, « Et ses fils effrayés expirent sous nos coups.
« Non, jamais l'Euro tas ne me verra captive;
« Il ae m'entendra point, sur ma lyre plaintive,
« Réjouir ses échos tlu bruit de nos revers.
« Non ^qu'aux champs de VhonneurTélésillesucconibe!
« Qu'on grave sur sa tombe ; « Elle aima mieux la mort que l'opprobre des fers. »
C'est ainsi que chantait la prêtresse inspirée. Elle triomphe; Argos est bientôt délivrée. Sa voix bénit des dieux le secours immortel. Son sexe eut dans ce jour l'honneur de la victoire ;
Et pour garder sa gloire A Vénus triomphante on bâtit un autel.