A M. LAYA
Tendre parent, fidèle ami,
A qui ma naissance fut chère , Vous dont j'aime sur-tout le noble caractère,
Que pour frère j'aurais choisi
Si l'on se choisissait un frère , Combien je les bénis ces fortunés moments Où mon cœur, dégagé des peines de l'absence , Renaît auprès de vous à ces doux sentiments , Charme et premier bonheur de mon adolescence !
Ah ! plus d'un touchant souvenir
Me rattache à ces temps d'orgueil et d'espérance, Qui sont passés , hélas ! pour ne plus revenir, Mais qu'un instant du moins me rend votre présence ! Que je les ai souvent regrettés ces beaux jours Où , de songes divins sans relâche occupée , Heureuse par mon cœur, quoique par lui trompée , D'un magique avenir m'environnant toujours , Je veillais pour la gloire , et rêvais aux amours ! Vous approuviez mes goûts, vous flattiez ma chimère,
Et , souriant à mes travaux ,
Vous me guidiez dans la carrière
Où , traçant des chemins nouveaux , Vous aviez, jeune encore, atteint de vieux rivaux.
Vos succès doublaient mon ivresse;
Je brûlais de les partager :
L'illusion enchanteresse M'en montrait le plaisir, m'en cachait le danger.
J'ignorais alors qu'une femme , Payant toujours trop cher la palme d'un écrit , Pour jouir en repos des vertus de son ame, Au sévère public , écho léger du blâme , Ainsi que ses appas dût voiler son esprit ;
J'ignorais qu'au ramasse mie douer victoire Nous donne moins d'éclat encor que de travers; J'ignorais que vos coeurs, inconséquents ei fiers, Même eu uous adorant, haïssent notre gloire,
Et ([lie l action la plus noire Nous fait moins d'ennemis que quelques jolis vers Je savais de Sapho la déplorable histoire : Mais eu plaignant sa flamme on célébrait son nom: Mais , sans avoir comme elle à rougir d'un Phaon , Deshoulières s'ouvrit le temple de Mémoire :
La modeste et tendre Verdier (72) ,
Héritière de leur génie , En formant des accords aussi purs que sa vie ,
Se parait d'un chaste laurier. Quand j'entendais vanter sa docte hardiesse,
Mon front se couvrait de rougeur, Mon sein ému battait avec plus de vitesse ; J'osais secrètement espérer son bonheur.
Trop cher et vain espoir ! L'horizon politique
Déjà commence à se voiler:
L'ouragan gronde au loin ; bientôt va s'écrouler Jusqu'en ses fondements la monarchie antique :
26a ÉLÉGIES.
Le délire est aux lieux où n'est pas la stupeur; Tout poëte se tait , ou devient orateur. L'airain a retenti ; par-tout on prend les armes : La beauté fait parler ses timides alarmes ;
Son accent n'est point écouté :
On n'entend que les mots patrie et liberté.
Les nombreux Solons de la France , Fondant leur régne affreux sur l'immoralité , Au nom de la raison et de l'humanité
En lois érigeaient la licence.
Ils ont dans leur noire vengeance Accusé l'amitié , brisé les nœuds du sang : L'amour est sans pudeur et l'hymen sans garant ; De ses enfants l'époux répudiant la mère
Obtient le droit déshonorant
De proclamer son adultère.
Mais , ô rage inconnue encore à l'univers ! Ce sénat, que le monde en frémissant contemple, Ce monstrueux sénat vomi par les enfers , D'un immortel forfait ose donner l'exemple , Et Dieu même , qu'il brave , est chassé de son temple. Au sein de ces horreurs , dont les sanglants récits
ÉLÉ&IB8. aôâ
De nos derniers neveux glaceront les esprits,
Votre voix éloquente et sage, De votre ame empruntant son dangereux courage Essayait de porter au fond de chaque cœur Ce salutaire effroi qui tient lieu de valeur; Vos vers en l'illustrant exposaient votre vie (73).
Moi j'étais mère, épouse, amie; Dans ceux que j'adorais souffrant mille douleurs , Je n'avais plus de voix; je n'avais que des pleurs ! Le ciel semble touché des cris de l'innocence ; Sur leurs propres auteurs il rejette nos maux :
Il épuise sur nos bourreaux
Tous les trésors de sa vengeance.
Fugitive lueur ! repos fallacieux !
Les remords d'une terre à son prince infidèle
N'ont point encor vaincu les cieux ;
Deux fois de sa vapeur mortelle Un sombre fanatisme infectant les esprits
Arma de nouveau les partis ;
Deux fois au fort de leur querelle
J'eus à regretter des proscrits.
Enfin brille à nos yeux le Consulat auguste :
Sous l'abri protecteur d'un pouvoir ferme et juste
S'élève et refleurit l'olivier de la paix;
On danse, on rit, on chante, on redevient Français;
Les Muses sortent des retraites
Où , pâles , tremblantes , muettes , Naguère elles ont fui loin du bruit meurtrier : Contre l'étranger seul marche alors le guerrier;
Le luth soupire où sonna la trompette : L'orateur détrôné rend le sceptre au poëte. De leurs nobles périls libres , et réunis , Une fois sans trembler j'embrasse mes amis : Au milieu de la joie où leur ame est livrée , Plus qu'eux de leurs transports je me sens enivrée. J'en crois jouir-long-temps ; je crois sous leurs regards Conquérir ce bonheur que m'ont promis les arts ,
Bonheur dont la soif me dévore; Il s'offre encore à moi pour m'échapper encore. A peine je célèbre un fortuné retour, Que je dois au départ soumettre ma constance; Sous d'autres cieux, privé de la clarté du jour, Mon époux malheureux réclame ma présence ,
Ma présence son seul appui !
ÉLÉGIES. s65
J'y vole; de 9e8 iu;in\ plus soufflante que lui, Je Taille en son travail , à ses besoins je \ cille;
Quand son œil dans le mien oe peut voir madouleur,
Tremblante que nia voi\, organe de mou cœur,
Ne la révèle à son oreille ,
Je m'arme d'un rire trompeur.
Alors que les beaux jours nous rendent la verdure, Nous rendent des ruisseaux le cristal argenté, Des vieux bois rajeunis l'ombre et la majesté,
Des fleurs l'agréable peinture , En voyant cet époux , assis à mes côtés ,
Ne plus jouir de ces beautés ,
Je n'ose admirer la nature.
Hélas ! auprès de lui je crains également D'éprouver un plaisir, d'éprouver un tourment.
Tandis qu'ainsi se perd ma vie ,
Le croirait-on ! la calomnie S'acharne sur mes pas , me lance tous ses traits : Elle me fait parler quand je pleure et me tais : Toujours le nom d'auteur m'expose à la satire ; Tel ne me connaît pas qui se plaît à me nuire , Et de l'art que j'aimai je n'ai que le malheur.
Mais enfin je vous vois en recueillir l'honneur; Près du cher compagnon des jeux de mon enfance
Je respire , j'aime , je pense :
Dans votre cœur ému j'épanche encor mon cœur; Votre aimable gaîté dissipe ma tristesse.
Je ne puis plus croire au bonheur; Mais en songeant à vous je dis avec ivresse :
L'amitié n'est point une erreur.
ÉLÉGIE! a*j
A MA MÈRE
Jamais , ô ma première amie !
Jamais je ne. pourrai les quitter pour toujours
Ces lieux où je te dus la vie ,
Où je te dus mes plus beaux jours !
En vain une rive étrangère Du séjour de l'Éden à mes yeux enchantés Sans cesse déploîrait les célestes beautés ; Je n'en pourrais long-temps jouir loin de ma mère Je ne trouve l'Éden qu'à ses chastes côtés ; Là seulement , là s'ouvre à de pures délices Ce cœur qui dans le sien se plaît à s'épancher,
Ce cœur dont elle eut les prémices , Et dont même la mort ne saurait l'arracher. Que le sort, envers moi prodigue d'injustices , M'ôte jusqu'à l'espoir de vaincre ses rigueurs, S'il me faut sans ma mère , esclave des grandeurs ,
a68 ÉLÉGIES.
De la fortune au loin enchaîner les caprices ! Des chagrins qui de près suivent l'adversité J'ai bien profondément éprouvé la souffrance; Mais le retour flatteur de ma douce opulence , S'il m'enlevait à toi , serait trop acheté.
Comment te le ferais-je entendre, Sans périr de douleur sur ton sein maternel, L'adieu tout à-la-fois si cruel et si tendre , L'adieu que je saurais devoir être éternel!
Eh ! que m'importent les richesses?
Quel bien à ton amour se pourrait égaler ! Quels plaisirs, quels honneurs me pourraientconsoler
De l'absence de tes caresses !
Tu le sais , objet adoré,
Combien ta tendresse m'est chère !
Rien n'a pu me ravir à ton culte sacré ; Je n'aimai jamais rien connne j'aime ma mère.
Dans l'âge des illusions , Mon esprit, amoureux d'une illustre chimère, Du Pinde idolâtra les doctes fictions ;
Mais si la gloire sut me plaire, Si j'osai, me livrant à l'espoir le plus doux,
Embrasser des beaux-arts la douteuse carrière,
Ta fille, plus tendre (nie fière, Ne voulait qu'apporter leur palme à tes genoux.
Alors qu'un fils à sa naissance
Vint nVoffrir un nouveau bonheur, Alors je connus mieux tous tes droits sur mon cœur. Que de fois dans le cours de sa première enfance , Lorsque ses faibles bras à mon cou suspendus , Que ses faibles soupirs , dans ses sanglots perdus , De mes secours constants imploraient l'assis tance, Je me suis écriée avec reconnaissance : Ces soins , ma mère aussi me les a tous rendus ! Malheur à ce mortel qui dans sa folle envie , Brisant le tendre sein dont il reçut la vie ,
Plein de projets ambitieux,
Loin du foyer de ses aïeux
Va se créer une patrie !
Que , désavoué par les dieux , Il éprouve par-tout le sort inexorable ! Ta fille de ces torts ne sera point coupable , Ma mère ; l'indigence en vain pèse sur moi ,
Tu mas consacré ta jeunesse; Je veux embellir ta vieillesse , Et vivre et mourir près de toi !
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