ELLE
Comme l'astre amoureux dont la douce clarté
Dissipe au matin les ténèbres ,
De même sa douce gaîté Dégageait mon esprit de ses pensers funèbres. Les maux que j'ai soufferts , ceux que j'ai vu souffrir, Et qui plus que les miens glacèrent mon courage , Alors qu'à mes regards elle venait s'offrir, Ne me poursuivaient plus de leur cruelle image; Elle avait dans la voix , dans les yeux , dans le cœur,
Dans son souris , dans son silence , Un charme tout-puissant pour tromper ma douleur.
Près d'elle jamais le malheur
Ne m'apparut sans l'espérance.
Souvent , tandis qu'à mon côté ,
Livrée à des travaux aimables ,
Elle créait de tendres fables ,
Heureuse, j'oubliais la triste vérité.
Un souvenir d'amour me rendait au jeune âge, Je croyais le revoir à la fleur de ses ans, Près de moi, méditer un immortel ouvrage :
J'entendais encore ces chants Qui de la Grèce antique ont redit les prodiges ,
Ces chants dont les divins prestiges Agrandissaient mon ame et captivaient mes sens.
Je repoussais de ma mémoire Le temps où , trop ingrat à ma flamme , à sa gloire , La seule ambition fixa tous ses désirs.
M'échappait-il quelques soupirs ,
Ma jeune et caressante amie Me disait : Oubliez tout ce qui n'est pas nous ;
Notre amitié , c'est pour la vie !
Je vous aime à jamais, répondais-je; mais vous, Nos austères liens ne pourront vous suffire ; Tôt ou tard de l'amour vous subirez l'empire. Oh ! je ris des amants et je brave l'amour. Vous croyez échapper.. .Mais quand viendralejour!... Mais il ne viendra point, ma bouche vous le jure.
Vain serment ! atteinte à son tour
28o ÉLÉGIES.
De l'inévitable blessure, Elle aima plus qu'une autre , hélas ! et dans ses feux ,
Inquiète, jalouse, ardente, Elle oublia bientôt le plus sacré des nœuds. Je réclamai l'amie, elle n'est plus qu'amante. J'ai perdu sa présence et ses chers entretiens :
Loin d'elle l'ennui m'environne ; Mes yeux versent des pleurs , mais j e les lui pardon n < • Ses torts jadis peut-être auraient été les miens.