INTRODUCTION XXXIX
connaître pour la première fois dans cette édition. Il a déjà été question des liminaires du Sireine d'Honoré d'Urfé. Il nous reste à parler de trois autres pièces.
C'est d'abord, dans son texte complet, la Chanson : Si c'est un crime que Pavmer ... De cette délicieuse chanson qui, à elle seule, assura et prolongea la renommée de Jean de Lingendes, on ne connut longtemps que le premier couplet. L'éditeur du Recueil collectif de poésies dit Recueil de Barbin (Paris, 1692), qui en tout ce qui touche notre poëte n'est pas plus avancé que les autres, déclare que « cette chanson plut si fort à Monsieur le Cardinal de Retz qu'il la fit repeter plusieurs fois à Lambert qui la chantoit devant luy ». Il se donne l'air d'être bien informé ; il ne fait cependant que résumer ce qu'en avait dit Gilles Ménage dans son Anti-Baillet^ ouvrage de polémique publié à Paris en 1688. Baillet^ avait accusé Ménage d'impiété pour avoir osé dans un de ses madrigaux italiens faire remonter à Dieu la responsabilité première de ses^ souffrances amoureuses. Ménage se disculpe en invoquant l'exemple de Jean de Lingendes, «homme de beaucoup de vertu et digne parent du Père de Lingendes, Prêtre de la Compagnie de Jésus et de M. de Lingendes, Evêque de Mâcon».
« Il y a cinquante ou soixante ans, nous dit-il, qu'on chante à Paris et à la Cour, dans les compagnies les plus vertueuses de l'un et de l'autre Sexe, des vers qui disent une chose semblable en termes exprès :
Si c'est un crime de l'aimer ... {un couplet)
Le vieux Boisset fit sur ces paroles un air merveilleux : et je me souviens que Lambert le chantant un jour devant le Cardinal de Retz, alors Coadjuteur de Paris, Mr le Cardinal de Retz le lui fit repeter plusieurs fois, ce qu'il n'eust pas fait, s'il eust jugé ces paroles impies. Et je me souviens que Mr le Cardinal de Retz me dit en ce tems-là que ces vers estoient du Poëte de Lingendes. Mr de Charleval m'a depuis confirmé la même chose.» ^
' Dans son ouvrage intitulé : Jugement des Sçaz/ans, Paris, Dezallier, 1685-1686, 4 tomes en 9 volumes in- 12.
' Ménage, Anti-Baillet, t. XIV, pp. 20-21 : nous citons d'après l'édition d'Amsterdam, 1725.
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Le Recueil de Barbin ne donne, et pour cause, pas un couplet de plus que Ménage. Le couplet unique se perpétua dans la mémoire des hommes pendant deux siècles,' et malgré tout, la chanson, dans son intégralité, demeurait ignorée. Prosper Blanchemain, il y a une cinquantaine d'années, pensa enfin la tirer toute entière de l'oubli, et n'y réussit encore qu'aux trois quarts. Le Nowveau Recueil des plus beaux <vers mis en chant (2® édition, Paris, 1680), où ce prince des bibliophiles prit le texte qu'il publia dans le n^ du i^r décembre 1871 du Bulletin du Bouquiniste^ ne contient que trois stances sur quatre.^ Une plus heureuse rencontre va nous permettre de faire revivre, au XX® siècle, l'adorable chanson telle qu'elle fut chantée à la cour de Louis XIII, aussi bien qu'à la ville. Complète, et accompagnée de cet « air merveilleux » de Boesset le père qui faisait les délices du Cardinal de Retz, elle se cachait dans un recueil de vers et de musique intitulé Airs de Cour, en huit fascicules dont le premier parut en 1615 et le dernier en 1628.3
Une autre chanson de De Lingendes a eu moins de chance encore. N'eût été le favorable hasard qu'un chroniqueur du XVIJe siècle nous en conservait le premier hémistiche, ces vers nous auraient assurément échappé : même exhumés, ils étaient voués à retomber aussitôt dans cette pitoyable catégorie qui a pour rubrique : Auteurs Inconnus. C'est Tallemant des Réaux
' Une preuve assez curieuse de la popularité de cette chanson est la survivance en plein XVIII® siècle, des deux vers : La faute en est aux Dieux I ^lui la firent si belle, sous la forme d'un dicton « monostique » dont on fit l'application à Madame Du Barry (voir Revue Bleue du 21 février 1914, article de M. Marion). — Et, même pour le XIX® siècle, voici ce qu'on lit dans Le Corsaire du il janvier 1849 : <(,Lafaute^ en est aux dieux qui la firent si belle forme un vers de douze syllabes devenu proverbe. Peu de personnes savent qu'il est formé des deux avantderniers vers de six syllabes qui terminent le couplet suivant de Lingendes, chansonnier contemporain de Boileau : Si c'est un crime de r aimer ...». — Lingendes, chansonnier contemporain de Boileau : le rédacteur de cet entrefilet du Corsaire savait beaucoup de choses ! (Communication de M. Madeleine.)
= C'est la deuxième stancc qui manquait à Prosper Blanchemain.
3 Voir à la Bibliographie des Recueils contenant des vers de De Lingendes.
INTRODUCTION xH
qui nous vaut de pouvoir rendre à notre poëte de jolies stances composées par lui pour l'un des ballets royaux de 1609. Le spirituel auteur des Historiettes dit en parlant d'Angélique Paulet : «Le Ballet de la Reyne mère ... se dansa en ce temps-là. Elle (Mademoiselle Paulet) y chanta des vers de Lingendes qui commençoient ainsy :
Je suis cet Amphion, &c.
Or, quoy que cela convinst mieux à Arion, elle estoit pourtant sur un dauphin ... » ^
Partant sur cette piste, nous nous mîmes à la recherche du petit poëme. Par bonheur la tâche ne fut ni longue ni stérile. Les stances se trouvent à la page z du cinquième livre de ce recueil d'Airs de Cour déjà signalé, et l'éditeur a eu le soin de nous conserver aussi la mélodie, due, comme la plupart de celles de l'époque, au talent de Boesset le père. Seulement la chanson est donnée comme provenant du Ballet du Roy, ce qui ne peut être que la vérité, puisqu'elle ne figure pas dans le Recueil des *vers du Ballet de la Reyne (A Paris, chez Toussainct du Bray, 1609). Ce petit in-octavo de 11 pages ^ ne contient que trois pièces de vers, dont la dernière est de Malherbe et se lit dans ses œuvres. Les deux autres ne sont pas signées. Aucune, naturellement, ne débute par l'hémistiche que cite Tallemant. Mais la première a pour titre : Récit de la Naïade portée sur un Dauphin. Cela soulève une question intéressante, Tallemant aurait -il brouillé dans sa mémoire les souvenirs de deux ballets différents, et le Récit de la Naïade du Ballet de la Reine ne serait-il pas de la même main que les vers du Ballet du Roi ? M. Madeleine, notre devancier encore sur ce terrain, avait déjà été mené à cette pièce par Tallemant et n'hésitait pas à l'attribuer à Jean de Lingendes. Rien toutefois ne marque très expressément qu'elle soit effectivement de lui, sauf, peut-être, cette tournure : Si c'est quelque chose possible ... qui se retrouve presque textuellement dans
* Tallemant des Réaux, Historiettes, édition Monmerqué et Paulin Paris, 1840, t. III, p. n.
^ Reproduit dans les Ballets et Mascarades de la Cour^ de Henri III à i' Louis XIII, publiés d'après les éditions originales par M. Paul Lacroix, Genève, Gay et fils, 1868-1878, 6 v. in-12.
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cet autre de ses vers : Si c'est quelque chose certaine ... ; puis aussi la coupe métrique qui lui est chère, qui est celle des Changemens, et de plusieurs morceaux de commande analogues, par exemple les stances Pour le Ballet des Dieux Marins. Le style, par sa grâce et sa facilité accentue l'air de parenté, et une comparaison minutieuse de tous ces textes de caractère semblable nous conduit finalement à la même conclusion que M. Madeleine. Il n'est que vraisemblable que Jean de Lingendes ait été appelé à fournir au Ballet du Roy le Récit a Amphyon et le Récit de la Naïade^ émule d'Arion, au Ballet de la Reyne-mère. L'étourderie de Tallemant nous aura donc dotés de deux pièces pour une.
Sur la présente édition
Le texte des Changemens que nous reproduisons est celui de l'édition de Paris, 1614, dont le seul exemplaire connu se trouve au British Muséum. Nous avons exposé avec toute la minutie désirable comment l'exemplaire que nous désignons par le sigle O, encore qu'il nous paraisse bien en effet représenter, dans sa majeure partie, l'Édition Originale, ne nous semble pas présenter des garanties de sûreté absolues ; en outre il n'est pas conservé dans un dépôt public, et ne peut par conséquent être consulté à loisir par tous.
L'impression de Paris, 1614 (A), est, selon toutes probabilités, la seconde par ordre chronologique. Elle porte la marque de l'éditeur officiel et « privilégié » de De Lingendes. Elle a été exécutée du vivant de l'auteur, et a été assurément revue par le poëte lui-même.
Chaque fois que le texte est fautif, nous le corrigeons, à l'aide autant que possible, des autres éditions ou du manuscrit de la Gynégyrie, en ayant soin toujours d'indiquer la correction en note. Dans les rares occasions où ce secours nous manquait, nous avons fait la rectification qui s'imposait, selon les exigences du sens, de la grammaire ou de la versification, et nous n'avons jamais manqué d'en avertir le lecteur au bas de la page. Seuls quelques détails de ponctuation modifiés, assez rares d'ailleurs,