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INTRODUCTION XI

«Les Changemens de la Bergère Iris» et «Le Sireine»

On ne connaissait que deux pièces de Jean de Lingendes dont la publication ait précédé celle des Changemens de la Bergère Iris : des Stances liminaires à un livre sur Les Bains de Bourbon- Lancy & Larchambant par I. Aubery, Bourbonnois, Docteur en Médecine, Médecin de Monseigneur le Duc de Monpensier (Paris, 1604) ; puis d'autres Stances dans le corps du même volume, au verso du feuillet 144. Elles ont été signalées à plusieurs reprises ; on peut bien avouer que ni Tune ni l'autre n'a une grande valeur.

Par contre, elles ont un extrême intérêt, les deux pièces, également de 1604, qu'une de ces rares bonnes fortunes qui font la joie d'un lettré nous a permis d'être le premier, actuellement, à lire en tête de la vraie édition originale du Sireine d'Honoré d'Urfé. Ici, il est indispensable que nous nous arrêtions un moment, d'autant que nous ne sortirons de notre sujet qu'à peine, et pour vite y rentrer.

La plus ancienne impression de la pastorale de D'Urfé cataloguée jusqu'ici était celle que publia Jean Micard, en 1606. Et même on l'eût considérée comme première édition, sans cette phrase de VA'vis au Lecteur : « Je te fay voir, Amy Lecteur, le Sireine de Monsieur d'Urfé en meilleur estât qu'il n'estoit pas les années passées quand ie l'imprimay sur vne très mauuaise copie ». Il y avait donc une édition antérieure, mais personne ne l'avait vue et ne pouvait par conséquent lui assigner une date en parfaite connaissance de cause. On aurait pu citer une lettre, due à la plume d'un Forézien, et insérée au Mercure Galant de juin 1683, où il était affirmé que l'édition primitive du Sireine avait paru à l'insu de D'Urfé. Mais l'auteur de la lettre ne paraissait en somme que rappeler l'aveu du libraire, et cela avançait peu la question. Elle va être aujourd'hui résolue, grâce à Jean de Lingendes.

C'est en effet au cours de nos recherches, sur le désir exprimé de pouvoir consulter un exemplaire de l'œuvre d'Honoré d'Urfé, que l'aimable et précieuse initiative de M. Guppy, conservateur

Xii ŒUVRES POETIQUES DE JEAN DE LINGENDES

de la Rylands Library, de Manchester, fit entrer dans cette Bibliothèque le Sireine à la date de 1604^; — et confirma l'assertion, grosse d'incertitudes, de Micard, et celle, à la suite, du correspondant du Mercure.

La particularité la plus intéressante de ce petit volume est la dédicace qu'en fait Jean Aubery à Diane de Châteaumorand. Jean Aubery est cet «Intendant des Bains de Bourbon nois )^ pour le livre de qui nous venons de voir De Lingendes écrire des vers. Il n'y avait point d'indice que Aubery fût en relations personnelles avec le second mari de la belle Diane. Nous apprenons, par cette dédicace, qu'il était admis dans son intimité, et qu'il fit séjour à Châteaumorand, probablement en 1603 ou 1604. De là vint que le Sireine vit la lumière, prématurément, et «à l'insceu de l'autheur».

Les termes de la dédicace apportent un témoignage nouveau et décisif à l'appui de la théorie de M. le Chanoine Reure [Honoré d'Urfé, Paris, 1904), que les amours de Diane et de Sireine représentent, sous un déguisement pastoral, l'histoire réelle d'Honoré d'Urfé et de Diane de Châteaumorand. Jean Aubery, qui savait les choses, montre, aussi clairement que le permet le style guindé et volontiers amphigourique des préfaces du temps, que lui-même certainement n'interprétait pas autrement l'allégorie du poëme : il exprime la satisfaction qu'il éprouve de rendre Sireine « à sa Diane que seule il desiroit ».

Revenons aux deux pièces liminaires fournies par De Lingendes à la publication de Jean Aubery, et qui ne sont pas reproduites dans les éditions suivantes du Sireine. C'est Thommage d'un poëte à un autre poète, tous deux unis dans un commun amour de la poésie pastorale ; et l'on verra que c'est aussi autre chose et mieux que cela. De Lingendes n'y ménage point l'éloge à D'Urfé. Il y va même jusqu'à l'adulation, ce qui s'explique assez facilement si l'on se rappelle que Jean de Lingendes à ce moment ne faisait encore que s'essayer dans la carrière, et qu'il adressait ses vers à un aîné, à un personnage de marque, dont il recherchait sans doute la protection.

* Voir à la Bibliographie. — Pour la description détaillée de ce petit volume in- 16, <ie 68 feuillets, 115x55 mm., cf. notre article de la Modem Language Revicw^ 19 16.

INTRODUCTION Xlll

La première pièce est écrite dans ce style recherché, chargé de pointes et d'exagérations, qui est parfois celui de l'auteur à ses débuts. Il n'est pas jusqu'au lyrisme tout intellectuel qu'on y remarque qui ne nous frappe par son caractère factice et affecté. Cela n'empêche pourtant que l'on n'y trouve quelques beautés de premier ordre, comme en la charmante stance où il reproche à D'Urfé de tarder tant à publier ses vers. Après avoir énuméré les diverses raisons de ne les plus cacher, il allègue celle-ci : Amour, étant aveugle,

ne peut savoir Ce qu'en tes pleurs il ne peut voir, Si ta voix ne luy fait entendre.

Garde-toi donc, ajoute-t-il, d'encourir le reproche d'avoir trop jalousement

celé les traicts piquans

Qui te blessent depuis cinq ans

Par l'oubly de ton infidèle.

Ce chiffre de cinq ans n'est point un chiffre en l'air. On sait que le manuscrit entièrement achevé du Siretne porte la date du i®*" juillet 1599.^ C'est donc bien dans l'été de 1604 que De Lingendes écrit ses vers ; et l'édition parut peu après, avec privilège du « 17 jour d'Aoust ».

La seconde pièce est d'un faire gracieux et facile qui rappelle les meilleures pages des Changemens de la Bergère Iris ; mais nous insisterons surtout sur son côté documentaire.

La question de priorité entre Le Siretne et Les Changemens se tranche, presque d'elle-même, en faveur du Sireine. Il existe, en outre du manuscrit achevé de 1599, deux manuscrits de premier état, dont l'un remonte à novembre, l'autre à décembre 1596. A cette époque Jean de Lingendes était encore un enfant. Nous avons en commençant calculé, d'après les précisions chronologiques contenues dans son oeuvre elle-même, qu'il pouvait l'avoir commencée en 1603. Cela correspond de près à la date où Jean Aubery avait entre les mains la « mauvaise copie » du Sireine qu'il songeait à faire imprimer. Au moment où Jean Aubery mit son projet à exécution, le poëme de De Lingendes

* La copie manuscrite « dérobée » par Aubery est datée « de Virieu le grand, ce 15 juillet, 1599 »•

xiv ŒUVRES POETIQUES DE JEAN DE LINGENDES

était, sinon entièrement écrit, du moins pas très loin de l'être. Nous en avons l'indication formelle dans les trois dernières stances de cette seconde pièce liminaire écrite à la prière d'Aubery. L'intention de publier sans retard les vers que lui avait inspirés l'inconstance d'une maîtresse, y est nettement annoncée :

le me mire en luy cependant Que ie vay le iour attendant, Car pour accuser la meurtrière Qui fut aueugle à mes amours Et mit en ténèbres mes iours, le verray bien tost la lumière.

Il aurait donc composé près de cinq cents sixains en une seule année, ou en seize ou dix-huit mois. Cela n'a rien d'invraisemblable. L'on sait par Tallemant des Réaux que De Lingendes répugnait au travail lent et patient imposé par Malherbe à ses disciples, et qu'il « ne voulut jamais subir la censure » du grand Réformateur, «et disoit que ce n'estoit qu'un tyran et qu'il abattoit l'esprit aux gens » ^ De fait, bien que sa diction soit fort soignée, on sent incontestablement qu'il ne se pliait pas servilement à une discipline bien stricte. Il n'écarte pas les archaïsmes ; il abuse un peu de la mythologie ; il se laisse aller au développement qui s'offre. Il ne maîtrise pas son inspiration et il écrit de verve. Il ne peut guère concevoir qu'on garde une œuvre cinq ans de suite dans l'ombre de l'atelier, et il blâme presque D'Urfé d'en agir ainsi.

A D'Urfé revient donc l'honneur d'avoir créé en France le poëme pastoral, comme de l'avoir astreint au mode du sixain de vers octosyllabiques dont les rimes se groupent selon la formule : aabccby la dernière rime étant féminine. Il est un point toutefois où c'est Jean de Lingendes qui fut suivi par ceux qui vinrent après : François Maynard (qui n'est peut-être pas le vrai Maynard) avec son Philandre, paru en 1619 (seule date qui ne soit pas hypothétique), et A. Grivet, dont les Di^venes Humeurs de la Bergère Clysiante sont de 1620. Le Sireine est en trois parties, intitulées respectivement : Le Départ..., L'Absence..., Le Retour de Sireine. Dans les C/nwgemens de la Bergère Iris^

» Tallemant des Réaux, Les Historiettes^ d-d. l'aria et Monmcrqué, I, 277,

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