‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historiqueChapitre 42 sur 99 · ÉLÉGIE XII · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE XII

J'ai suivi les conseils d'une triste a Je suis donc sage enfin : je n*aî plus de maîtresse. Sois satisfait , mon cœur ; sur un si noble appui Tu vas dormir en paix, dans ton sublime ennui. Quel dégoût vient saisir mon âme consternée, Seule dans elle-même, hélas! emprisonnée?

Viens, o ma Lyre! à toi, mes dernières amours, (Innocentes du moins); viens, ô ma Lyre! accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les Lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. Quoi! je suis seul?0 Dieux! où sont donc mes amis? Âfa! ce cœur, qui toujours, à l'amitié soumis. D'étendre ses liens fit son besoin suprême.

Faut-il l'abandonner, le laisser à luNmême?

Ou sont donc mes amis? Objets chéris et doux! Je souffre, ô mes amis! Ciel! où donc êtes-vous? A tout ce qu'elle entend, de vous seuls occupée, De chaque bruit lointain mon oreille frappée Écoute , et croit souvent reconnaître vos pas ; Je m'élance, je cours; et vous ne veuez pas!

Ah ! vous accuserez votre absence infidèle ,

Quaod vous saurez qu'ainsi je souffre et .vous appelle. Que je plains un méchant ! Sans doute avec eflroi Il port« à tout moment les yeux autour de soi; 11 n'y voit qu'un désert : tout fuit, tout se retire. Son œil ne voit jamais de bouche lui sourire, Jamais, dans les revers qu'il ose déclarer, De doux regards sur lui s'attendrir et pleurer. U de se con6er noble et douce habitude!

Non : mon cceur n'est point né pour vivre en solitude. Il me faut qui m'estime ; il me faut des amis A qui de mes secrets tout accès soit permis; Dont les yeux, dont la main, dans la mienne pressée. Réponde à mon silence et sente ma pensée.

Ah ! si pour moi jamais tout cœur était fermé, Si nul ne songe à moi, si je ne suis aimé, Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie. Eh! quels sont ses plaisirs, que fait-il.de la vie Le malheureux qui , seul , exclu de tout lien , Ne connaît pas un cœur où reposer le sien.

Une âme ou dans ses maux, comme en un saint asile, Il puisse fuir la sienne, et se rasseoir tranquille; Pour qui nul n'a de vmux , qui jamais dans ses pleurs TSe peut se dire : « Allons! je s^s que mes douleurs « Tourmentent mes amis, je sais qu'en mon absence, A Ils accusent mon sort, et prennent ma défense. »

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