ÉLÉGIE XXXIX
Allons, l'heure est venue, allons trouver Camille. Elle me suit partout : je dormais, seul, tranquille, Un songe me l'amène; et mon sommeil s'enfuit. Je la voyais en songe au milieu de la nuit:
Elle allait me cherchant sur sa couche fidèle. Et me tendait les bras, et m'appelait près d'elle. Les songes ne sont point capricieux et vains : Ils ne vont point tromper les esprits des Humains; De l'Olympe souvent un songe est la réponse; Dans tous ceux des amans la vérité s'annonce. Quel air suave et frais! le beau ciel!' le beau jour! Les Dieux me le gardaient : il est feit pour l'Amour.
Quel charme de trouver ta beauté paresseuse ; De venir visiter sa couche matineuse; De venir la surprendre, au moment où ses yeux S'efforcent de s'ouvrir à la clarté des cieux; Douce dans son éclat, et fraîche, et reposée, Semblable aux autres fleurs, filles de la rosée! „ Oh! quand j'arriverai, si, livrée au repos, Ses yeux n'ont point encor secoué les pavots, Oh ! je me glisserai vers la plume indolente Doucement, pas à pas; et ma main caressante,
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£t mes fougueux transports feront à son sommeil Succéder un subit niais un charmant réveil :
YXle reconnaîtra le mortel qui l'adore; Et mes baisers long-tems empêcberont encore, Sur ses yeux, sur sa bouche, empressés de courir, Sa bouche de se plaindre, et ses yeux de s'ouvrir!
Ah! j'entrevois enfin sa porte souhaitée.
Que de bruit! que de chars, quelle foule agitée! Tous vont revoir leurs biens, leurs chimères, leur or; Et moi, tout mon bonheur, Camille, mon trésor. Hier, quand malgré moi je quittai son asile, Elle m'a dit : s Pourquoi t'éloigner de Camille? a Tu sais bien que je meurs si tu n'es près de moi. » Ma Camille! je viens, j'accours, je suis chez toi. Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire. M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire: Bon! j'ai su (tes amans sont guidés par les Dieux!) Monter sans nul obstacle, et j'ai fui tous les yeux.
Mais que vois-je?... Pourquoi ma porte accoutumée. Cette porte secrète, est-elle donc fermée?
Camille! ouvrez, ouvrez: c'est moi. L'on ne vient pas. Ciel! elle n'est point seule! On murmure tout bas! Ah! c'est la voix de Lise: elles parlent ensemble; On se hâte; Ton court; on vient enfin: je tremble. Qu'est-ce donc ? A m'ouvrir pourquoi tous ces délais ? Pourquoi ces yeux mourans et ces cheveux défaits ? Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée?
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a46 ELEGIES.
D'oh vient qu'en me voyant Lise s'est échappée? J'ai cru, prêtaut l'oreille, ouïr entre vous deux Des murmures secrets, des pas tumultueux.
Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite?
Perfide! ui> autre amant... Qel! elle a pris la fiiite. Ah Dieux! je suis trahi. Mais je prétends savoir... Lise! Lise! ouvrez-moi, parlez; mais fol espoir! I^a digne confideute , auprès de sa maîtresse , Lui travaille à loisir quelque subtile adresse, Quelque discours {H-ofond et de raisons pourvu, Par qui ce que j'ai vu je ne l'aurai point vu. Dieux! commeelleapprochait(gexeingrat,&ux, perfide!) S'essayant, effrontée à la fois et timide; Voulant hâter l'effort de ses pas languiesans; Voulant m'ouvrir des bras fotigués, impuissans; Abattue; et sa voix altérée, incertaine; Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine; Ses cheveux en désordre, et rajustés en vain; Et son haleine encore agitée; et son sein...
Des caresses de feu sur son smb imprimées.
Et de baisers récens ses lèvres enSammées !
J'ai tout vu : toHt m'a dît une coupable nuit. Sans même oser répondre, interdite, elle fiiit, Sans m^e oser tenter le hasard d'un mensonge ; Et moi, comme abusé des pnnnesses d'un songe, Je venais, j'accottrais, sûr d'être souhaité, Plein d'amour et de joie, et de tranquillité!
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AUX DEUX' FRÈRES TRUDAIIff*.
Ahis, couple chéri, cœurs fc^^-més poui: lei^it^ , Je suis libre : Camille à mes yeux n'est plus rieU;; L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue. Mais cette liberté sera bientôt perdue:
Je me connais.. Toujours je suis libre et je sers; Être libre pour moi n'est qpe changer, de fers.
i.Fib du calibre Trudaine de la Sablière, imeniiant-g^nénddei Gnauoea , doot Condorcet a fait l'éloge le pitu HaUeur. L'Uni de ces deux frères (Charlei-LouisJ était couseilleraupailepientdeParisi le Jeune occupait également une place distingua dans la magistnture. A peine figés de vingt-huit ans , Ils furent, l'un et l'autre, condamnés à mort, et exécutés la veille du 9 thermidor an 1 (37 juillet 1794}, Comme complices de la préteivlue contpiratioa de la prison de Saint-Lazare, où ils. étaient renfermés.
Ces (leuK frères s'élaient acquis déjà une réputation honorable comme magbtrals ; et Ton recherchait en eui leurs vertus privées et l'étendue de leurs coDnaiuances. L'ainé même annonçait lei^ plus heureuses, dispositions pouf la poésie,
Les deuiTrudainc furent les amis d'enfance d'André Chéoier; et nous avons dit plus haut qu'ils l'emmenèrent avec eux en Suisse et en Italie , pour l'aider a refaire sa santé , qu'une longue maladie avait dérangée. Voyez page i5i. ( Note de l'Éditeur.)
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a48 ÉLÉGIES.
Autant que l'Univers a de beautés brillantes,
Autant il a d'objets de mes flammes errantes.
Mes amis, sais-je voir d'un œil indifférent,
Ou lor des blonds cheveux sur l'albâtre courant,
Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse ,
Ou d'un luxe poli ta savante richesse?
Sais-je persuader à mes rêves flatteurs
Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs?
Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire,
Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire?
Que sous les beaux contours d'un sein délicieux
Peut habiter un cœur faux, parjure, odieux?
Peu fait à soup^'onner le mal qu'on dissimule,
Dupe de mes regards, à mes désirs crédule,
Elles trouvent mou cœur toujours prêt à s'ouvrir.
Toujours trahi, toujours je me laisse trahir :
Je leur croîs des vertus , dès que je les vois belles.
Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles!
Kelevé d'une chute, une chutç m'attend:
De Giarybde à Scylla toujours vague et flottant,
Et toujours, loin du bord, jouet de quelque orage.
Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.
Âh ! je voudrais jamais n'avoir reçu le jour Dans ces vaines cités que tourmente l'Amour; Où les jeunes beautés, pa,r une longue étude, Font UQ art des sermens et de l'ingratitude!
Heureux loin de ces lieux éclatans et trompeurs,
Eh! qu'il eût mieux valu ntùtre ua de ces pasteurs Ignorés daas le sein de leurs Aipes fertiles, Que nos yeux ont coqdus fortunés et tranquilles ! Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté Où trois pâtres héros ont à la Liberté Rendu tous leurs neveux et lUelvétie entière ! Faible, dormant eocor sur le sein de ma mère. Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux. Ces fleuves, ces torrens qui , de leurs froids berceaux , Viennent du bel Assly nourrir les doux ombrages! Assly! frais Elysée! honneur des pâturages!
Lieu qu'avec tant d'amour la Ttature a formé; Où l'Ar roule un or pur, en son onde semé!
Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde, La génisse, traînant sa mamelle féconde, Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent, A pas lents agiter sa cloche au son d'argent, Promener près des eaux sa tête nonchalante , Ou de son large flanc presser l'herbe odorante. Le soir, lorsque plus loin s'étend l'ombre des monts, Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds, Ijeur chanterait cet air si doux à ces campagnes. Cet air que d'Appenzel répètent les montagnes. Si Septembre, cédant au.long mois qui le suit. Marquait de froids zéphyrs l'approche de la nuit , Dans ses flancs colorés une luisante argile Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille; pu, brûlant sur la cendre à la fuite du jour.
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iSo ÉLÉGIES.
Un mélèze ' odoraot atteodrait mon retour.
Une rustique épouse, et soigneuse et zélée, Blanche (car, sous l'ombrage, au sein de la vallée, Les fureurs du solôl o'oseut les outrager), M'ofirirajt le doux- miel, lea fruits de mou verger. Le lait, enfaat des sels de ma prairie humide, Tantôt breuvage pur, et tantôt mets solide, Eu un globe fondant sous set mains épaissi, £n disque savoureux à la longue durci; Et, cependant, sa voix, simple, et douce, et lég^, Me chaaterait les airs que lui chantait sa mère.
Hélas ! aux lieux amera où je suis enchaîné Ce repos à mes jours ne fîit point destiué !
J'irai : je veux encor visiter ce rivage; Je veux, accompagné de ma Muse sauvage, Revoir le Rhin tondier en des gouffres profonds, Et le Rhône grondant sous dlimnenses glaçons, Et d'Arve aux flots impurs la Nymphe injuiieuse. Je vole, je parcours la. cime harmonieuse Oii souvent de leurs Cieux les anges descendus, En des nuages dW mollement suspendus.
Emplissent l'air des-soas de leur voix éthérée. O Luc , fils des torren&l ô Thoun , oude sacrée ! Salut, Monts clievelus-, verts et sombres remparts, Qui contenez ses Qots |>Fessés de toutes pai-ts!