‹ Œuvres posthumes de Bordas-Demoulin; publeées, avec une introduction et des notesChapitre 122 sur 209 · Édit. de Boudet7ïn-4, t. IV, p · texte numérisé non relu

Édit. de Boudet7ïn-4, t. IV, p

266 DÉFENSE t)ES POUVOIRS

en ces termes : — «Le venin et la peste se coulent dans « notre nature; qui nous engendre, nous tue. Nous « recevons en mênoe temps et de la même racine, et la « vie du corps, et la mort de l'âme. La masse dont « nous sommes formés, étant infectée dans sa source, « elle empoisonne notre âme par sa funeste conta- « gion *. » (Ce qui est parfaitement conforme à la doctrine catholique professée par tous les saints Pères et les docteurs pendant plus de onze siècles.) — Bossuet se fait la question suivante : « Que dirons-nous main- « tenant de la bienheureuse Marie? Il est vrai qu'elle (i a conçu étant vierge, mais elle n'a pas été conçue « d'une vierge. Cet honneur n'appartient qu'à son fils, « Pour elle, dont la conception s'est faite par les voies « ordinaires, comment évitera-t-elle la corruption qui « y est INSÉPARABLEMENT attachée? »

« La réponse était bien simple; il fallait, suivant la doctrine universellement établie, reconnaître qu'elle a été engendrée dans l'iniquité, et immédiatement après, si Ton veut, purifiée du péché originel , qui est inévitable pour tous les enfants d'Adam, au nombre desquels on doit compter Marie. Mais l'ancien élève de Sorbonne, imbu de l'opinion de l'immaculée conception, aime mieux renoncer à la logique et se mettre en contradiction avec lui-même, que de [t'êcher contre le sen-

timent de l'école d'où il était sorti. Il préfère suivre ce qu'il appelle un instinct. « Je ne sais, dit-il, quel instinct « me pousse à vous assurer que cette conception est « sans tache*. »

« Il préfère se laisser aller à soutenir une proposition à laquelle, ajoute-t-il (même page), « l'esprit se « porte de lui-même et d'un mouvement volontaire, à « laquelle on donne de bon cœur âon consentement, « parce qu'elle est plausible, » comme si, en fait de dogmes positifs et de croyances religieuses, un homme sage, un théologien sévère, devait se déterminer par des instincts, par des mouvements de volonté, par des apparences plausibles et des acquiescements de bon cœur, au mépris de renseignement clair, précis, unanime de treize siècles !

« Toutefois, ce célèbre docteur est trop instruit et trop sincère pour ignorer et répudier les grands principes du christianisme. Il fait, d'une part, l'aveu de la corruption de la nature humaine par le péché originel, et, d'un autre côté, la proclamation de cette vérité que Dieu ne nous change et ne nous sauve que par la ^râce toute-puissante de Jésus-Christ.

« En conséquence, en dépit de la rectitude de son esprit, il est poussé, bon gré, mal gré, vers la contradiction la plus flagrante. La voici marquée par deux

fois dans la même page, en caractères trop reconnaissablés pour la nier : « 0 mon maître... Périssent tous « mes raisonnements, que tous mes discours soient « honteusement effacés, s'ils diminuent quelque chose « de votre grandeur! Vous êtes innocent par nature, c< Marie Test par grâce...; vous l'êtes comme rédemp- « teur, elle l'est comme la première de celles que votre « sang précieux a purifiées*, w Et plus loin : « Ce « que je vous demande, c'est que vous donniez, si vous « le pouveZy quelque chose de singulier à Marie, sans c< toucher aux droits de Jésus. Pour moi, j'y satisferai « aisément , en établissant trois degrés que chacun « pourra retenir. Je dis que le Sauveur était infiniment « au-dessus de cette commune corruption. Pour Marie, c< elle y était soumise, mais elle en a été préservée. « Entendez ce mot, s'il vous plaît; et, à l'égard des « autres saints, je dis qu'ils l'avaient effectivement con- « tractée, mais qu'ils en ont été délivrés. »

« Cette dernière assertion est la seule rationnelle; on comprend que les saints aient été délivrés de la corruption, puisqu'ils l'avaierft contractée. Mais comprend-on que Marie ait été soumise à une corruption dont on déclare qu'elle a été préservée; comprend-on qu'elle ait été purifiée par le sang de Jésus- Christ, si elle n'a jamais cessé d'être pure, même dès le premier instant

de sa conception, c'est-à-dire de son être? Comprendon que l'on puisse donner à la sainte Vierge cette singularité de l'exempter, à priori, du» péché originel , sans préjudice des droits de Jésus, qui signifie sauveur, puisque, en ce cas, il n'aurait plus trouvé en elle, au moment où elle a été tirée du néant pour passer à l'être, absolument rien à racheter, rien à laver, rien à sauver?

« Non, tout cela ne se comprend point, parce que c'est une manifeste contradiction dans les termes ; c'est dire oui et non, c'est l'affirmation du blanc et du noir, de Vêtre et du non-être, sur le même point, au même instant. Qu'on nous le pardonne, la qualification est dure, mais la vérité, qui nous est plus chère que tous les hommes et que toutes Jes considérations, nous y contraint : c'est une absurdité palpable.

« Après cela, qu' est-il besoin de discuter péniblement toutes les prétendues raisons que Bossuet fait valoir à l'appui de sa thèse? On peut lire et relire ses deux sermons; il n'invoque ni l'Ecriture sainte ni la tradition, il n'en parle même pas. Il se borne à des phrases générales : « C'est une opinion plausible^ c'est u wne pieuse croyance*; » il juge « raisonnable que la « mère de Dieu ait quelque avantage sur le commun « de ses serviteurs 2. » Dans l'immaculée conception, il

voit « uneju^^e et équitable disposition, qui semble bien « convenable à la Providence divine. Que pensez-vous « de cette doctrine ^, s'écrie-t-il , ne paraît-elle pas bien « plausible? »

« Pour l'expliquer, il a recours à la toute-puissance de Dieu , qui aurait fait un miracle pour empêcher la concupiscence du père et de la mère de Marie de lui communiquer le péché originel, comme il a empêché le feu de brûler les trois enfant^ dans la fournaise.

« Nous avons même tort de dire un miracle, il faudrait dire deux miracles; car, 1° il y aurait ici miracle, et fort étrange, en faveur du père et de la mère de la sainte Vierge , qui auraient accompli sans concupiscence ce qui, depuis le commencement du monde, ne s'était point opéré sans la concupiscence; 2° il y aurait eu miracle en faveur de Marie, qui , n!étaat pas née elle-même d'une vierge, aurait pourtant joui du même privilège que son fils, né d'une vierge, par l'opération du Saint-Esprit.

« Il termine son premier sermon par un éloge pompeux de la Faculté de théologie de Paris, qui oblige tous ses enfants à défendre cette doctrine.

« Dans le deuxième sermon 2, Bossuet cite ce passage de saint Eucher, évêque de Lyon, parlant à la sainte Vierge : « Jésus-Christ a reçu de votre corps le

« sang qu'il devait répandre pour la vîe du monde; et « il a pris de vous ce qu'il devait payer pour votre « rançon '^. » L'évêque de Meaux ajoute : « Marie a « cela de commun avec tous les hommes qu'elle est « rachetée du sang de son fils. » Et plus loin ^ : « Ne « cherchez donc plus^ chrétiens, le nom de Marie dans « l'arrêt de mort qui a été prononcé contre tous les « hommes; il n'y est plus ^ il est effacé. »

« Il est évident qu'on ne peut racheter que ce qui était tombé en esclavage, et qu'on ne peut effacer que ce qui avait été gravé. »

On le voit, Bossuet ne bossuétise pas toujours; le grand Arnauld déploie quelquefois une petitesse; il peut arriver à Nicole, qui est si raisonnable, de déraisonner; et VObservateur daigne rarement s'observer dans le choix des autorités qu'il invoque contre ses adversaires. Eh quoi ! la vénération pour Bossuet , pour Arnauld , pour Nicole, pour Port-Royal, devrait-elle baisser? Non, sans doute. Mais, songeant que, sur certains points, des influences ont pu les égarer, il ne faut pas les alléguer à tort et à travers.

Maintenant que nous avons justifié la théorie du gouvernement ecclésiastique que nous avions exposée, des reproches que VObservateur lui adresse, il convient d'examiner la théorie qu'il oppose.

4 . Profundendum sanguinem pro mundi vitâ de tuo corpore accepit; ac de te sumpsitquod etiam pro ie solvat. — 2. P* 255.

« Qu'est-ce, dit-il, qu'un évêque parlant en son nom personnel? C'est un simple fidèle, qui n'a pas plus d'autorité qu'un autre. L'infaillibilité n'a pas été donnée aux hommes revêtus de la dignité épiscopale ; elle n'a été donnée qu'à l'Église, et, pour que l'infaillibilité résulte des témoignages des évoques, il faut qu'ils parlent en évoques, c'est-à-dire chacun au nom de son église, et attestant la foi constante et unanime de cette église, depuis sa fondation... Les évéques n'ont point une véritable autorité personnelle dans les jugements relatifs à la foi*. «

M. Huet et moi, nous disions dans notre réponse : « L'évêque ne perd jamais le caractère permanent et indélébile qu'il tient de son sacre; il porte partout avec lui l'autorité qui en dérive. Unie à celle de son église, . elle s'accroît de toutes celles que possèdent les autres membres qu'il représente alors; mais, seul, il a déjà une autorité importante, quoique non infaillible par elle-même. Ce que nous disons d'un évêque s'applique au corps épiscopal tout entier. Il n'est pas infaillible sans l'assentiment du reste de l'Église. C'est le consentement unanime de tout le corps, qui fonde en dernier lieu rinfaillibilité même des conciles généraux 2. » A quoi Y Observateur a répliqué : « Ces messieurs sont scandalisés de ce que nous trouvons qu'un évêque,

D'agissant pas en évêque dans une question doctrinale et ne parlant qu'en son nom personnel, ne soit pas plus dans TEg^ise qu'un simple fidèle* Ils nous disent qu'il a toujours le caractère épiscopal. Cette néflexion est vraiment un peu naïve, il faut en convenir^ et de*vant elle la critique est désarmée ^. »

Sans doute , il est triste d'être obligé de rappeler les notions les plus vulgaires ; mais une chose plus triste encore,c'est qu'après qu'on l'a averti, V ObervAteur n^ comprenne pas la méprise. Ainsi la naïveté est à la fois nécessaii'e et inutile. Si le caractère sacerdotal est indélâ)ile, il feut que l'évêque porte partout le pouvoir qui en émane. C'est pourquoi , en tout temps et en tout lieu, du moins lorsque le besoin l'exige, il peut administrer les sacrements. De même, il peut toujours juger de la foi^ qu'il soit ou qu'il ne soit pas Chargé de conduire une église.

Dans un passage souvent rapporté : u La dignité épiscepale, dit Saint-Cyran, contient nécessairement la juridiction.*. Les évéques qui ont abdiqué l'épiscopat ne sont pas absolument privés de toute juridiction; ils &ï retiennent une qu'ils ne peuvent pas exercer seuls, comme n'ayant aucune église particulière à gouverner* Ils en font usage avec le corps des évêques dans les conciles provinciaux ou générauïc où ils ont droit de

suffrage comme étant les vrais juges de l'Eglise. Par là. ils exercent une . véritable juridiction sur chaque église particulière et sur l'Église universelle^. » .

Saint-Cyran affirme positivement qu'un évêque sans église est un vrai juge de l'Eglise, et que, par sa qualité seule d' évêque, il a droit de suffrage dans les conciles. Ayant écrit à l'occasion des troubles que les jésuites excitaient en Angleterre, où ils se révoltaient contre l'autorité épiscopale, Tauteur a exalté l'épiscopat au détriment de la prêtrise, et s'il s'agissait de marquer les rapports de l'évêque et du prêtre, il pourrait être suspect; mais nous considérons ici l'épiscopat en soi-même. Au surplus, je ne pense pas que, dans aucun cas, le patriarche de Port-Royal fût récusé par V Observateur .

Maultrot, défendant les droits du second ordre contre Saint-Cyran, proclame la même vérité que lui : « Les prêtres, dit-il, reçoivent dans leur ordination , et les évêques dans leur- consécration, le pouvoir et la juridiction nécessaires pour remplir les fonctions attachées à leur ordre; il leur manque seulement des sujets qui puissent en être l'objet; ils leur sont donnés par la collation de la cure et de l'évêché, qui applique à un certain territoire le pouvoir conféré dans l'ordination. Lorsque l'évêque et le curé quittent leur J)énéfice, ils

Page 1