Ibid,, p. HO
le posséder naturellement, cdr alors l'état de pure nature se trouve possible. Voilà cependant la question dont Gennes ne veut point s'occuper, et qu'il abandonne à ceux qui ne songent qu'à tuer le temps. Ce qu'il y a de plus étrange encore , c'est que lui-même l'a posée en commençant, et que son livre n'est écrit que pour la résoudre. « Il s'agit de savoir, dit-il, si l'homme innocent pourrait être créé sujet aux misères , à l'ignorance, à la concupiscence, et par conséquent si ces diflTérents maux sont une preuve du péché originel *. » Mais comment le découvrirait-il sans examiner la possibilité d'un homme ayant une constitution telle que l'ignorance, la concupiscence et les misères lui fussent naturelles?
(( On demande, dit Hugot , si ce n'est pas uniquemfent l'effet de la bonté de Dieu et un don gratuit de sa part, que d'avoir destiné Adam à le voir intuitivement et à le posséder éternellement; » et il répond : « Dieu ayant fait l'homme joowr être une image qui lui ressemblât, lui ayant donné un entendement et une volonté afin qu'il fût capable de connaître son Créateur et de l'aimer comme son souverain bien ; ayant d'ailleurs mis en lui un désir immense d'être heureux et de posséder ce souverain bien , qui seul peut faire son bonheur, il s'est assurément proposé en cela une fin digne de sa
i, Ibid., p. 9.
sagesse. Car à quoi bon créer l'homme dans cet état, h qae\ pfopos lui donner cette inclinatioii dominante et ce désir si vif et si ardent pour le souverain bien, s'il ne le destinait qu'à une félicité naturelle , comme sa fin dernière , sans espérance de jamais jouir de la vue de Dieu? Il eût été plus convenable, dans ce cas ^ et plus conforme à la sagesse de Dieu , de faire l'homme sans intelligence, incapable de le connaître et de l'aimer, ou plutôt de faire une espèce de brute.
« Nous ne pouvons être véritablement heureux que par la posse^ion de Dieu , pour lequel nous sommes créés. Vous nous avez faits pour vous, dit saint Augustin en parlant de Dieu, et notre cœur ne peut être tran* quillej mais il est inquiet etagité/W^u'à ce qu'il trouve son repos en vous. Ce désir d'être heureux et content est tellement naturel à l'homme, qu'il n'est point en son pouvoir de n'en pas ressentir l'impression. Si donc il s'attache à quelque créature et s'il y cherche sa féli-. cité, c'est par erreur et par méprise, ou plutôt c'est l'effet de la corruption de son cœur, qui se flatte d'y trouver le bonheur qu'il désire et après lequel il court sans cesse. Or pourrait-il se faire que Pieu, en formant l'homnle , mît en lui ce désir immense d'être heureux et qu'il ne lui donnât pas pour fin dernière la possession de cet objet , qui seul peut le rendre souverainement heureux? Le cœur de l'homme, dans ce cas , serait toujours agité , tant qu'il ne posséderait pas cet
objet, c'est-à-dire ce souverain bien qui seul peut faire son véritable bonheur. Par conséquent, il désirerait sans cesse un bien dont il ne jouirait jamais, ce qui serait une espèce de tourment et une véritable peine d'esprit, plus insupportable que les peines communes et ordinaires du corps. L'homme serait-il alors dans l'ordre et dans l'état oii doit être une créature sortie des mains de Dieu et sans aucun péché? Si Dieu pouvait agir d'une manière bizarre, comme les hommes, et par fantaisie, on serait fondé de supposer qu'il aurait pu créer l'homme tel que le prétendent les défenseurs de l'état de pure nature. Mais comme Dieu est la souveraine sagesse, il est incapable de rien faire qui ne s'accorde parfaitement avec cette divine sagesse et qui s'écarte de Tordre, étant lui-même l'ordre par essence^. ))
Évidemment la réponse de Hugot ne va point à la •demande. Au lieu de prouver que la vision intuitive et la possession étemelle de Dieu ne sauraient être un don gratuit ajouté à la nature, il le suppose, puisqu'il affirme qu'elles lui étaient naturelles.
Il se propose une autre objection : « Ne pourrait-on pas supposer, dites -vous, que les hommes, dans ce cas, n'auraient aucun désir de voir Dieu, n'étant pas faits pour jouir de ce bonheur, et qu'ils seraient con-
tents et satisfaits d'une béatitude naturelle? » Â quoi il réplique : « On peut aussi , en suivant son imagination et des idées arbitraires ou de pure fantaisie, supposer que les hommes ne seraient pas créés raisonnables; qu'ils seraient sans intelligence, incapables de connaître Dieu ; en un mot, qu'ils seraient une espèce de brutes, ce qui serait sortir de la question , puisqu'il s'agit de l'homme tel qu'il est maintenant. » Non, il ne s'agit point de l'homme tel qu'il est maintenant; il s'agit de l'homme tel qu'il pourrait être. L'examiner, c'est se mettre dans la question, et nullement en sortir.
(( On demande donc, ajoute Hugot, si Dieu, indépendamment du péché d'Adam , pourrait nous créer tels que nous naissons, capables de connaître Dieu, de l'aimer, de jouir de lui éternellement, sans avoir néanmoins pour fin dernière la vue et la possession de Dieu, qui seul peut faire le souverain bonheur de l'homme. »
Demander si Dieu pourrait nous créer capables de jouir éternellement de lui sans en avoir la vue et la possession pour fin dernière, c'est demander si Dieu pourrait à la fois nous créer et ne pas nous créer pour lui , c'est faire une demande qui se détruit d'elle-même.
Ecoutons encore Hugot exposant l'état de pure nature : « Ceux qui soutiennent ce système , dit-il, supposent : 1* que Dieu , sans aucun péché de la part du premier homme, pouvait, en le créant, l'assujettir aux misères et aux afflictions de cette vie , à la mort , à
l'ignorance, à la concupiscence ; le créer, en un mol, tel que i^ous naissons; 2*" que Thomme, ayant un euT tendejpaient et une volonté capables de connaîtrie Dieu et de Faimer, i;t' aurait pas été néanmoins destiné à le voir iijti^itivement. Sa ûp dernière eut é!té une béatitude naturelle et de contempler Dieu dan? les créatUT res, comme nous le voyons en cette vip lorsque nous la considérons dans ses ouvrages. Ainsi l'homme ne serait pas fait pour posséder Dieu, qui seul fait ^on souverain bien*. »
Si par connaître Dieu Qugot entendait le connaître par induction cpipme la causQ de l'univers, il trouverait ^ans doute fort simple que l'homme ne fût pas destitué à voir Dieu intuitiveipept , mais seulement à le contempler daijs sies puvrages, et il lui paraîtrait clair qju'alors Dieu ne devrait poipt faire seul le souverain bonheur de l'homme. Puisqu'il en est autrement, connaître Dieu, suivant Hugot, signifie le connaître, le contempler ep IpÎTpaêp^e.
Or,, leç pprnaturistes nient que la nsiture humaine puiçisp Jp fairjB, et c'est sur cette impossibilité par eux soutepue qu'ils fondent )a possibilité de Ipur nature pfire. pffectjvement , l'homme sans rapport iplérieur, immédiat avec la raison divine, serait paturellement asservi avix sens et en proie aux vices et au^ ipaux que
leur domiDation produit. Ainsi le véritable point de la discussion consiste à déterminer si cet homme est possible. Eh bien, nous avons entendu Hugot déclarer que ce serait sortir de la question, et Gennes que c'est une question purement métaphysique qui n'est pas la sienne. Bossuet la caractérise de la même façon ^ D'où il suit que tout ce qu'ils allèguent contre la pure nature ou pour établir le péché originel, n'a aucune force.
Par ce côté leurs adversaires triomphent. Que font l'ignorance, la concupiscence, les misères contre la pure nature et pour le péché originel? Rien, si l'homme a pu recevoir un être dont elles seraient la condition propre, puisque cet être présenterait justement la nature pure, et que l'ignorance, la concupiscence, les misères, existant sans le péché originel, ne pourraient servir à en démontrer l'existence.
Il reste à prouver qu'un tel homme est possible et seul possible. C'est ce que les pumaturistes tentent, et c'est à quoi ils ne sauraient parvenir. Eux se placent
4 . Défense de la tradit. — Sans doute pour opposer Bossuet à luimême, l'auteur avait transcrit en marge le passage suivant. Éd.
« Que l'homme paruti alors éloigné de sa première institution! Et que l'image de Dieu y était gâtée! Dieu pouvait-il l'avoir fait avec ces perverses inclinations, qui se déclaraient tous les jours de plus en plus! Et cette pente prodigieuse qu'il avait k s'assujettir à toute autre chose qu'à son Seigneur naturel, ne montrait-elle pas trop visible la main étrangère par laquelle l'œuvre de Dieu avait été si profondément altérée dans l'esprit humain, qu'à peine pouvaiton y en reconnaître quelque trace? Discours sur VHist. univ.j vocation d'Abraham.
parfaitement dans la question ; mais ils n*en sont pas plus avancés.
Ils disent que la vision intuitive de Dieu est un acte surnaturel, qui ne peut émaner naturellement de l'entendement créé, qui est une puissance naturelle ^.
De quel entendement veulent-ils parler , car il y a plusieurs manières de concevoir l'entendement?
Est-ce de l'entendement selon les sensualistes , qui dirivent toutes les idées des sens, et réduisent l'entendement à la simple faculté de les recevoir? Il est clair qu'un pareil entendement, issu en quelque sorte des choses matérielles , ne peut s'élever intérieurement à Dieu.
D'autres enseignent que les idées générales, qui sont les idées proprement dites, celles qui constituent la raison et donnent la vraie connaissance, ont leur source, leur fondement en nous, mais qu'elles ne correspondent point à des idées semblables existant éternellement en Dieu. Est-ce de cet entendement qu'il s'agit? Il n'est pas moins évident que, par sa nature, étant isolé de Dieu , il ne peut l'atteindre directement et le contempler.
D'autres, au contraire, soutiennent que les idées générales qui' s'enracinent dans l'entendement ou plutôt qui le forment , sont immédiatement unies aux idées analogues qui forment l'entendement divin.