A M. COXE
Paris, 40 mai 1853.
Voilà plus de quatre mois que j'ai reçu votre intéressant ouvrage sur les Sympathies du Continent; des circonstances indépendantes de ma volonté m'ont empêché de vous adresser plus tôt mes remerciments.
Il paraît qu'en Amérique, comme en Europe, le besoin d'une rénovation qui amène le monde à la même doctrine religieuse préoccupe vivement les hommes qui pensent. Sans s'être communiqués, ils se rencontrent dajas les mêmes vœux et les mêmes espérances : signe presque infaillible que c'est l'esprit de vérité qui les travaille, et que leurs efforts ne seront pas vains.
Nos pères furent grandement coupables de ne point réformer l'Eglise; mais les vôtres le furent encore davantage de la déchirer; car, suivant saint Augustin et la raison, il n'existe jamais de motif suffisant de rompre l'unité. Instruits par les événements, éclairés par les lumières actuelles, secondés par les progrès de la civilisation, tâchons de réparer leur lamentable faute. Vous dites que j'abhorre le protestantisme. Il faut s'entendre. Le protestantisme sabra les abus, et il fit très-bien; il sabra le dogme, et il
\ . Membre de l'Église épiscopale d'Amérique, alors recteur de l'église de Saint-Jean de Hartford, dans le Connecticul. Éd.
fit très-mal. Maintenant nous sabrons les abus; de votre côté, restaurez le dogme, et nous voilà d'accord.
Le concile de Trente semble vous faire dresser les cheveux sur la tête» Que pensez-vous que soit pour nous ce concile? Il est uniquement l'affirmation dei dogmes que le protestantisme niait. Par exemple , l'affirmation que le libre arbitre n'a pas été entièrement anéanti par la chute originelle ; l'affirmation qu'il y a sept sacrements; l'affirmation qu'il y a une hiérarchie , composée de diacres, de prêtres supérieurs aux diacres, d'évêques supérieurs aux prêtres, et, parmi les évoques, un évêque central, chargé spécialement de veiller à l'exécution des canons; l'affirmation que les saints, vivants et morts, nous aident de leurs prières, et qu'il est utile de les invoquer; l'affirmation que l'Église a le pouvoir d'adoucir les pénitences quand les dispositions des pénitents le méritent; l'affirmation qu'elle a le pouvoir de rendre obligatoires les jeûnes et les abstinences, comme moyen de pénitence et de mortification; l'affirmation qu'il est aussi légitime de placer dans les temples la croix, l'image de Jésus-Christ, les images des saints et leurs reliques, que d'y placer le volume de la Bible; l'affirmation qu'outre la vie chrétienne ordinaire, qui consiste à observer la loi, il y a une vie extraordinaire, consistant dans la pratique des conseils évangéliques , la première obligatoire, la seconde, libre.
Quant aux préteations ultrainontaines et aux autres choses plus ou moins détestables qui se trouvent dans le concile de Trente, elles ne font point partie du concile ; ce ne sont que des immondices dont il faut le netloyer.
Pour la réunion. des diverses communions, vous voudriez remonter au concile de Nicée ; nous le voulons bien, et même, pour que vous ne soyez pas exposé à vous enrouiller, nous remonterons, si cela vous est agréable, à la mort des apôtres; car, dans les choses essentielles, l'Église enseigna aux premiers jours de son existence.
Je ne suis qu'un simple laïque ; mais je vous assure que beaucoup de prêtres pensent comme nous , qu'ils soupirent après la destruction des abus, et qu'ils la demanderaient hautement, s'ils n'étaient réduits au silence par le despotisme des évêques, qui les écrasent et gouvernent l'Église par la terreur.
AU MÊME
Paris, 10 février 4854.
Loin de trouver votre lettre trop longue, je l'aurais plutôt trouvée trop courte, car je l'ai lue avec beaucoup de plaisir et plusieurs fois. Voici pourquoi je ne vous ai pas encore répondu. L'ouvrage de M. Huet, dont vous avez eu un exemplaire, a été mis à l'index
à Rome. Il veut publier dans un journal une protestation. J'attendais de jour en jour qu'elle parût, afin de vous l'envoyer avec ma lettre. Il n'a pu jusqu'ici obtenir qu'elle fût imprimée. Comme l'affaire traîne toujours, je me décide à vous écrire tout de même, et je regrette de n'avoir pas pris ce parti depuis longtemps. M. Huet est si partisan de la liberté des opinions, que, puisque vous n'approuvez pas certaines choses dans son livre, il applaudit à l'idée que vous avez de les critiquer, et il attend votre travail avec impatience.
D'un côté, il semble que vous soyez catholique, nonseulement de cœur, mais de doctrine ; que vous admet' •tiez tous les dogmes, même la papauté, puisque vous dites que vous êtes tous comme on était aux jours de Grégoire P'; mais, d'un autre côté, il semble que vous soyez au fond calviniste, car vous vous déclarez en communion avec l'Église d'Angleterre, et d'après quelques ouvrages de polémique, elle passe pour un calvinisme encadré dans une hiérarchie romaine. Les anglicans conservent les formes de la reirgion, mais des formes vides. En attendant que vous veuilliez bien vous expliquer, je me place dans le premier point de vue.
Vous seriez donc catholique, mais catholique séparé, schismatique, et vous comparez votre position à celle de saint Cyprien. Le rapprochement paraît manquer d'exactitude. Quoiqu'en vive querelle avec le pape