Traduction de M. Delécluse
xxvi INTRODUCTION.
Chaque sonnet est accompagné d'une glose qui en marque les diverses parties, par une sorte -d'analyse subtile, suivant la méthode scolastique, mais sans jeter aucune lumière sur le fond de la pensée.
Retenu au lit par une maladie grave, il a pendant le sommeil une vision où la mort de Béatrice lui est annoncée. Le récit plein de tristesse et de tendresse que , suivant sa coutume , il en a d'abord fait en prose, il le reproduit dans des vers touchants. La réalité domine ici ; on sent vibrer les fibres du cœur, on voit couler de vraies larmes. Depuis lors la jeune fille, reçue parmi les bienheureux, devient une sorte d'apparition céleste, un être à demi réel, à demi symbolique. Le poëte a devant soi un modèle idéal où rien de mortel ne subsiste plus. Enfin ses chants s'arrêtent, mais, comme il le fait pressentir, pour recommencer avec plus d'éclat lorsque son génie, dans la plénitude de sa force, lui permettra d'élever le monument qu'il destine à celle dont le souvenir ne devait jamais s'effacer de son âme , ni , grâce à lui , de la mémoire des hommes.
« Après avoir, dit-il, terminé ce sonnet, j'eus une vision extra- « ordinaire pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent « prendre la résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse « jusqu'à ce que je pusse parler tout à fait dignement d'elle. Et « pour en venir là, j'étudie autant que je peux, comme elle le sait « très-bien. Aussi, dans le cas où il plairait à Celui par qui toutes « choses existent que ma vie se prolongeât, j'espère dire ce qui « n'a jamais encore été dit d'aucune autre ; et ensuite qu'il plaise à « Celui qui est le seigneur de la courtoisie que mon âme puisse aller « voir la gloire de la Dame, c'est-à-dire de la bienheureuse Béa- « trice, qui regarde glorieusement en face celui qui est^er omnia « sxcula benedictus. Laus Deo. »
Ainsi finit la Fila nuova.
Le Convito ou le Banquet est un commentaire sur des Canzoni , qui devaient être au nombre de quatorze ; mais l'ouvrage, incomplet par rapport au dessein primitif de l'auteur, n'en contient que trois. « Les viandes de ce Banquet, dit-il, seront servies de quatorze « manières ditférentes, c'est-à-dire en quatorze canzoni, dont « l'amour et la vertu seront le sujet: lesquelles viandes sans le pain « que j'offre avec, ne seraient pas exemptes d'obscurité et plairaient « à plusieurs , moins à cause de leur utilité que de leur beauté. Mes « commentaires seront la lumière qui en découvrira le vrai sens à « tous. »
INTRODUCTION. xxvn
On doit, selon Dante, « distinguer dans les écrits quatre sens « différents : le sens littéral , le sens allégorique, le sens moral et « le sens anagogique. »
C'était la méthode appliquée dans les écoles de théologie à l'interprétation de l'Écriture. « Par le sens allégorique, j'entends, « ajoute Dante, la Vérité manifestée par le moyen de la Fable. Ainsi « quand Ovide dit qu'Orphée charma les bêtes sauvages, et mut « au son de sa lyre les arbres et les rochers, il voulait faire en- « tendre que l'homme sage, par ses raisonnements , règle et adoucit « les plus sauvages passions. Les théologiens interprètent ce sens « différemment; mais ici je ne parle que de poésie, et je me borne « à montrer comment l'interprètent les poètes. Le sens moral « consiste dans le bénéfice que le lecteur retire pour soi-même de « ce qu'il lit. Le sens anagogique est l'interprétation spirituelle de « ce qui signifie les suprêmes objets de l'éternelle gloire. »
Nous reviendrons sur ce sujet, avec Dante lui-même, lorsque nous parlerons de la Divine Comédie. Mais le passage suivant doit être aussi remarqué:
« Je dis que par le ciel j'entends la science, et par les cieux les « sciences, à raison de trois similitudes que les cieux ont avec les « sciences, principalement par Tordre et le nombre en quoi ils « paraissent convenir. La première est la révolution de l'un et de « l'autre autour de son point immobile; car, comme chaque ciel « tourne autour de son centre, ainsi tourne chaque science autour « de son sujet. La seconde similitude est la puissance d'illuminer, « propre à l'un et à l'autre; car, comme chaque ciel illumine les « choses visibles, ainsi chaque science les intelligibles. Et la troi- « sième similitude est de conduire à la perfection les choses qui y « sont disposées f. »
En écrivant le Conrito, Dante était, comme on le voit, principalement préoccupé de l'idée philosophique, de tout ce que comprenait la science de son temps , laquelle fut aussi une de ses passions , et par ce côté il représente encore la société contemporaine que tourmentait intérieurement un vague besoin de savoir. Ce n'est pas, néanmoins, qu'il ne se trouve dans le même ouvrage beaucoup de traits propres à répandre une utile lumière sur les secrètes pensées de l'auteur, par rapport à l'état de l'Italie , aux factions