‹ uvres posthumes de F. Lamennais (volume 2)Chapitre 15 sur 131 · DOCTRINES DE DANTE · texte numérisé non relu

DOCTRINES DE DANTE

Tout homme est de son siècle. Quels que soient sou génie, sa puissauce personnelle, il se meut toujours, à bien peu près, dans la sphère des idées reçues, aspirant au delà, il est vrai, et, à l'aide d'une vue plus perçante, montrant à ccuv qui le suivent quelque perspective jusqu'alors cachée, un terme encore lointain vers lequel désormais, pleins d'un désir inquiet, ils ne cesseront de marcher, incapables de repos jusqu'à cequ'ils l'atteignent. Ainsi va se modifiant l'état de l'esprit humain . ainsi de proche en proche s'accomplit le progrès; et ce mouvement qui n'est que la loi même d'évolution de l'humanité, il n'est pas plus possible de l'arrêter que de le hâter par la suppression des points intermédiaires. De là, dans la société, une double tendance, l'une à conserver ce qui est, l'autre à le détruire en le transformant, car rien ne naît sans germe, et, de quelque manière qu'il y soit enveloppé, le germe de l'avenir est dans le présent, qui lui-même eut le sien dans le passé.

Au siècle de Dante, la théologie dominait toutes les autres sciences ', et avec raison en un sens, puisqu'elle en est la plus générale, qu'elle part de la cause première, universelle et absolue pour descendre aux causes dérivées et particulières. Indépendante, à ce point de vue , des religions diverses et de leurs dogmes variables ,

1. Aussi le titre de théologien est -il le premier donné à Dante dans l'inscription inscrite sur son tombeau.

Theologus Dantes, nullius dogmatis expers.

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elle se confond néanmoins de fait avec ces religions chez les différents peuples dont elles déterminent les croyances , sur tant de points opposées entre elles. Ainsi, dans le cours des âges se produisirent les théologies égyptienne, brahmanique, mazdéenne, juive, musulmane, chrétienne. Celle-ci dut être nécessairement la théologie de Dante , né chrétien, et qui vécut chrétien sincère.

Pour bien comprendre l'esprit de son temps et ses opinions propres, on ne doit pas oublier que la religion chrétienne se compose d'une doctrine qui est l'objet de la foi exigée, et d'une institution extérieure, d'un corps sacerdotal dépositaire de cette doctrine, et préposé au gouvernement de la société qui la professe, société qu'on appelle l'Église. Constitué hiérarchiquement, le sacerdoce, sous sa forme définitive, eut pour chef le pontife romain, dont la puissance accrue par une suite d'entreprises hardies et patientes, et aussi- par une conséquence logiquement rigoureuse du principe de l'institution, avait d'abord lutté avec gloire, et au bénéfice de l'humanité, contre le pouvoir temporel, qui, d'une part, tendait à tout absorber en soi, et, d'une autre part, à éteindre dans le despotisme de la force brutale et dans un matérialisme grossier tout ce qui restait de lumières, et la morale même devenue le jouet de ses caprices les plus effrénés. Ce fut l'époque brillante et vraiment grande de la papauté, aidée, dans le combat à outrance qu'elle eut à soutenir.' par l'infaillible instinct des peuples. Mais, selon la pente inévitable de la faiblesse humaine, après avoir arrêté les envahissements, repoussé la domination du pouvoir temporel qui aurait plongé la société dans l'abjecte servitude de la brute, elle s'efforça de se substituer à lui, de l'absorber dans son propre pouvoir, de constituer enfin une théocratie absolue, non moins destructive de la liberté, de l'homme intellectuel et moral. Alors les peuples, par le même instinct infaillible où elle avait d'abord trouvé un invincible appui, se tournèrent contre elle: ils finirent même par la prendre en haine à cause de ses oppressions, de ses exactions, de son avarice insatiable et de ses corruptions de tout genre. De là. surtout dans les classes relativement instruites, une vive opposition qu'elle crut dompter par les supplices; mais elle ne réussit qu'à la rendre secrète, à la refouler au fond des âmes où bouillonnaient les passions ardentes comme la lave en fusion dans les entrailles d'un volcan. Rien de plus vrai que ce que dit à cet égard M. Rossetti . et les preuves qu'il allègue, déjà connues, au reste, de quiconque a se-

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pieusement étudié cette période de l'histoire, sont en général sans réplique; seulement il n'apporte pas toujours assez de critique dans. le choix de ces preuves, confondant quelquefois des choses trèsdifférentes et même entièrement disparates. Ainsi, bien que les Albigeois aient pu avoir quelques liaisons avec d'autres ennemis de la Rome papale, ils n'en formaient pas moins une secte tout à fait à' part, imbue des doctrines orientales d'un manichéisme analogue à celui de plusieurs gnostiques, et qui n'empruntaient au christianisme, dans un but de propagande plus facile, que certaines formes extérieures du culte et les dénominations verbales du sacerdoce hiérarchique. Il est vrai aussi que, en dehors de cette secte radicalement antichrétienne, la foi aux dogmes s'était ébranlée avec la foi au sacerdoce conservateur du dogme, et cela naturellement, comme aussi à divers degrés; de sorte que, dans le langage symbolique au moyen duquel s'entendaient entre eux les adversaires de la Rome papale, langage habituellement tiré des figures de l'Apocalypse, il est souvent très-difficile de distinguer les sentiments réels de ceux qui l'emploient, leurs idées précises, et de fixer les bornes dans lesquelles se renferme leur croyance ou leur incroyance.

Pour ce qui est de .Dante , il nous paraît, lors même que sa parole est la plus empreinte d'amertume, s'indigner uniquement contre les abus de la papauté, son ambition, sa rapacité, ses dissolutions Scandaleuses, en respectant l'institution et la puissance, à ses yeux d'origine divine, qu'il reconnaît lui appartenir dans l'ordre spirituel.

Nous croyons, avec M. Ozanam, que sa théologie, strictement orthodoxe, était la pure théologie alors enseignée dans les écoles, la théologie de saint Thomas et des autres docteurs. On ne saurait même, en le lisant, s'empêcher de remarquer le soin particulier qu'il apporte, lorsqu'il traite de ces matières, à ne rien dire qui ne soit rigoureusement exact, non- seulement quant au fond de la pensée, mais encore quant à l'expression. Quelques déviations apparentes, dont nous aurons à parler ailleurs, n'infirment point cette observation, incontestable, ce nous semble, dans sa généralité.

La philosophie naturelle , à proprement parler, n'existait pas encore. Au lieu de rassembler et de classer les faits pour remonter ensuite aux lois qui les enchaînent, elle suivait la méthode directement contraire, substituant l'hypothèse à l'expérience, et au monde réel un monde abstrait, produit fictif de vues a priori et de conceptions arbitraires. Elle procédait de la métaphysique étroitement

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liée à la théologie de qui elle dépendait, et à laquelle l'école s'effort - ii i t de ramoner les idées d'Aristote mal compris et dont l'autorité ne laissait pas d'être souveraine ' : d'où une double interprétation du dogme par le philosophe grec, et du philosophe grec par le dogme.

Très-inférieures à ce qu'elles avaient été chez les anciens et même plus tard chez les Arabes, la science du calcul et la géométrie, indispensables aux besoins delà vie dans les civilisations les moins avancées, subsistaient et se perpétuaient par un enseignement principalement fondé sur les livres de Boèce et d'Euclide. En astronomie, Ptolémée régnait exclusivement, et dans l'explication des phénomènes célestes , nul ne songeait ni n'eût osé songer à s'écarter de son système traditionnellement consacré.

Mais à l'astronomie se reliait tout un ordre d'idées à la fois philosophiques et théologiques, dont l'ensemble constituait ce qu'aujourd'hui on appellerait la physique du monde, la science de la vie dans tous les êtres, de leur organisation variée, des causes desquelles dépendent les aptitudes diverses, les inclinations , et, en partie, les actes de l'homme, ses destinées individuelles et les événements mêa:es de l'histoire. Le poëme de Dante est. plein de cette doctrine dominante alors, et c'est pourquoi il est nécessaire de savoir comment il la concevait.

Tout émane de Dieu, de la trine unité de son être ; il a tout créé, et la création embrasse deux ordres d'êtres: les êtres immatériels, les êtres corporels. Bien que tous ces êtres, qui existent dans le temps , aient entre eux des relations de temps , ces relations , dépendantes de leur mode fini d'existence , n'ont de rapport qu'à eux. La création du monde des esprits et celle du monde des corps furen^ , quant à Dieu , simultanées , car sa durée est indivisible. Comment d'ailleurs comprendrait -on l'être spirituel séparé de sa puissance motrice actuellement en acte, laquelle en est le complément, et, pour ainsi parler, l'achèvement essentiel2?

De ces purs esprits se composent les neuf chœurs de la hiérarchie céleste. Comme autant de cercles concentriques, ils sont rangés autour du Point immobile, de l'Être un, dans un ordre que détermine leur perfection relative , les Séraphins d'abord , puis les

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