‹ uvres posthumes de F. Lamennais (volume 2)Chapitre 20 sur 131 · DOCTRINES POLITIQUES DE DANTE · texte numérisé non relu

DOCTRINES POLITIQUES DE DANTE

La renommée poétique du chantre de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, semble avoir absorbé tous les rayons de la gloire dont la postérité s'est plue à couronner cette grande figure du Moyen âge. Qui, hors un petit nombre, connaît Dante autrement que par l'œuvre éclatante qu'a consacrée le suffrage des siècles? Cependant le génie du poëte n'est pas tout ce qu'offre à l'admiration cet homme doué de tant de dons divers. Lorsqu'on l'étudié avec soin , une des choses en effet qui frappent le plus , c'est l'étendue de ce vaste esprit, c'est qu'il n'est pas une voie de la pensée où la sienne n'ait laissé des traces, qu'il ait touché toutes les hautes questions qui préoccupaient de son temps et préoccupent encore aujourd'hui la raison humaine. On l'a vu pour la science du monde et de la nature; on va le voir pour la science de la société.

Mais, avant d'exposer et de discuter sa théorie, faisons remar-

wwiii INTRODUCTION.

quer un caractère général de ses conceptions, comme aussi de celles de l'École , au sein de laquelle s'était opérée sa propre évolution : nous voulons parler d'une certaine correspondance symétrique entre les idées de différents ordres, dont la raison se trouve en partie dans la tendance à l'unité , en partie dans la méthode alors reçue, méthode purement logique, suivant laquelle, de principes abstraits posés d'abord, on déduisait des séries de conséquences également abstraites, procédant l'une de l'autre selon les invariables lois de la forme syllogistique. Mais cet enchaînement de syllogismes dépendant chacun d'un principe particulier qui en est la majeure, supposait et appelait, en remontant toujours, un principe plus universel , et enfin un principe unique , expression et fondement de l'unité de la science, duquel les autres tiraient toute leur valeur ; de sorte que , ce principe premier étant donné , toutes les branches de la connaissance venaient s'y rattacher et se ranger symétriquement autour, comme les rameaux autour de la tige dont ils ne sont que le développement et l'épanouissement progressif.

Ainsi , comme Dante s'est représenté premièrement Dieu au-dessus de tout et principe de tout, puis l'univers sous la doubb notion d'esprit et de matière , celle-ci subordonnée dans Tordre de perfection à l'esprit qui l'informe , mais subsistant distincte de lui et indépendante de lui selon son essence et ses lois propres , il se représente, dans la société, Dieu d'abord, de qui elle émane comme de son principe , vers qui elle tend comme à sa fin ; puis un ordre spirituel et un ordre temporel , distinct de l'ordre spirituel , subordonné à lui en ce qui touche la vie spirituelle, mais indépendant de lui dans la sphère de son existence distincte et de ses lois propres. Au point de vue général et théorique le parallélisme est complet.

Mais la réalité force bientôt à descendre , de ces hauteurs de l'abstraction, dans la sphère des faits, et à ramener la théorie à des applications pratiques. Les papes et les empereurs se disputaient l'Italie, en proie à une guerre civile permanente par l'opposition réciproque des deux grands partis guelfe et gibelin , que divisaient encore en eux-mêmes les intérêts particuliers des différents États . et , dans chaque État , les rivalités de factions , de classes, de familles, pour la possession du gouvernement, dont la forme , sans cesse modifiée selon les intérêts qui prévalaient momentanément, n'offrait rien de stable. Tour à tour vainqueurs et vaincus dans ces luttes

INTRODUCTION. xxxix

intestines, qui rarement se terminaient sans des conflits sanglants, les partis, par leur triomphe même, préparaient leur défaite future , inévitable suite de l'oppression et des proscriptions. Le lendemain de chaque victoire les routes se couvraient de bannis ardents à la vengeance, en épiant le jour, et le trouvant tôt ou tard.

Mais le pire effet de ces dissensions était de rendre l'exercice de la justice impossible, les passions de parti se substituant au droit et à l'équité impartiale : ce qui obligea, chose inouïe! à appeler du dehors des étrangers pour remplir une fonction inhérente au pou- \oir public en toute société. De là l'institution des Podestats, faible remède au mal qu'on cherchait à guérir; car trop souvent le Podestat . acheté par un parti , en devenait l'instrument le plus dangereux. Néanmoins, malgré tant de désordres et tant de souffrances, la liberté enfantait des merveilles au sein des cités agitées, mais animées d'une vie puissante. L'industrie y créait la richesse; le commerce y faisait affluer celle de tout le monde alors connu. Les arts, cultivés avec passion, couvraient de splendides monuments le sol de chaque ville. Les lettres dissipaient les ténèbres de la barbarie'.

Pour comprendre cette époque pleine de contrastes, son caractère propre, sa liaison avec les époques qui suivirent, et comprendre en même temps les questions à la fois théoriques et pratiques dont se préoccupaient si vivement les contemporains, il est nécessaire de considérer quelle fut , sur l'état et le développement social , l'intluence des Pontifes romains.

Deux opinions se sont produites au sujet de la Papauté dans ses rapports avec la liberté de l'Italie. Y a-t-elle été nuisible ou favorable ? Cette question , que bientôt nous examinerons historiquement , est étroitement liée à une question plus générale et de pure logique. A quel point la constitution de l'Église catholique et les principes sur lesquels elle repose sont-ils compatibles avec la liberté dans tous les ordres?

Sans nous engager dans une discussion étendue que ne comporte pas ce travail sur Dante , dont il a pour but d'éclaircir les doctrines , nécessaires à connaître pour bien entendre son poëme , nous ferons remarquer seulement que, selon la théologie catholique, l'homme déchu de son premier état, de l'état d'innocence dans lequel Dieu l'avait créé, eût été à jamais séparé de lui, à jamais perdu si, par l'incarnation du Yerbe et la rédemption de Jésus-Christ, il n'avait

xl INTRODUCTION.

été gratuitement relevé de sa chute et rétabli en grâce avec le Créateur, dont le péché du. premier Père, transmis à tous ses descendants, le rendait ennemi, sans aucun acte de sa volonté, dès qu'il commençait d'être. Mais, pour profiter du bienfait de la rédemption . il est indispensable qu'il croie, d'une foi ferme et absolue, certaines vérités au-dessus de la raison et révélées snrnaturellement . desquelles l'Église est dépositaire, qu'elle enseigne et qu'elle interprète avec une autorité infaillible : d'où la maxime fondamentale : hors de l'Église point de salut. La foi qu'elle exige sous peine de damnation éternelle est donc, dans les limites du dogme qu'elle commande de croire . la négation même de la liberté de la raison.

Mais ce dogme, en soi et par ce que contiennent les livres où il est consigné . livres sacrés comme la parole de Dieu même, embrasse de proche en proche . ou directement , ou par voie de conséquence . tout ce qui peut être l'objet de la pensée humaine. Que si l'on avoue en général qu'en dehors de la révélation il existe un ordre de choses dépendantes de la pure raison dont elles forment le domaine . on soutient aussi, et très -logiquement, qu'il n'appartient qu'à l'Église seule de déterminer quelles sont ces choses livrées à la dispute des hommes , et qu'ainsi, quand l'Église a prononcé un jugement quelconque, il est certain dès lors que la chose jugée est de son ressort, et qu'une pleine soumission est due à son jugement. Ici donc encore, négation de la liberté, puisque l'esprit n'est libre qu'autant qu'on lui permet de l'être. Une autorité sans contrôle arrête la pensée là où. arbitrairement, elle vent qu'elle s'arrête. Comme le Créateur à la mer. elle lui dit : Tu viendras jusqu'ici. et n'iras pas au delà.

Ce n'est pas tout: par l'ordre extérieur de son gouvernement. l'Église, de tous côtés . touche à la société politique et civile. Dans cette sphère elle ne réclame point le même genre d'infaillibilité que dans la sphère du dogme, mais elle réclame une obéissance en droit et en fait non moins entière, parce que. selon ce qu'elle oblige à croire, elle est . dans l'exercice de son pouvoir de gouvernement, également assistée, inspirée de l'Esprit saint : sans quoi, faillible en sa conduite, abandonnée aux hasards de l'erreur, comment remplirait-elle sa fonction divine? comment serait-elle sûre de sa durée? Voilà donc l'homme lié dans ses actes comme dans ses croyances. Et alors que reste-t-il de libre en lui? Une inexorable nécessite logique le condamne à cette servitude absolue : car. dénouez un de

INTRODUCTION. xli

ces liens, il échappe à l'autorité, il redevient maître de lui-même, et l'institution n'a plus aucun sens.

L'Église l'a bien senti, et aussi, d'accord en cela avec les pouvoirs despotiques, même les plus ennemis d'elle à d'autres égards. réprouve-t-elle toutes les libertés . les déclarant incompatibles avec sa doctrine et son existence même. Un journal catholique s'en était fait, il va quelques années, le défenseur. Rome le condamna, et le cardinal Pacca. organe en cette occasion du souverain pontife, écrivait en son nom. aux rédacteurs du journal condamné, ces paroles péremptoires :

« Je vais vous exposer franchement . et en peu de mots, les points a principaux qui, après l'examen de Y Avenir, ont déplu davantage « à Sa Sainteté. Les voici :

« D'abord elle a été beaucoup affligée de voir que les rédacteurs « aient pris sur eux de discuter en présence du public, et de décider « les questions les plus délicates qui appartiennent au gouverne- « ment de l'Église et de son chef suprême, d'où a résulté néces- « sairement la perturbation dans les esprits, et surtout la division « parmi le clergé, laquelle est toujours nuisible aux fidèles.

« Le Saint Père désapprouve aussi, et réprouve même, les doc- « trines relatives à la liberté civile1 et politique, lesquelles, « contre vos intentions sans doute, tendent de leur nature à exci- « ter et propager partout l'esprit de sédition et de révolte de la « part des sujets contre leurs souverains. Or. cet esprit est en « ouverte opposition avec les principes de l'Évangile et de notre « sainte Église, laquelle, comme vous savez bien, prêche également « aux peuples l'obéissance, et aux souverains, la justice.

« Les doctrines de Y Avenir sur la liberté des cultes et la liberté « de la presse, qui ont été traitées avec tant d'exagération et pouso séessi loin par MM. les rédacteurs, sont également très-répré- « hensibles et en opposition avec l'enseignement, les maximes et la « pratique de l'Église. Elles ont beaucoup étonné et affligé le Saint « Père: car si. dans certaines circonstances, la prudence exige de « les tolérer comme un moindre mal , de telles doctrines ne peuvent « jamais être présentées par un catholique comme un bien ou comme « un état de choses désirable.

« Enfin, ce qui a mis le comble à l'amertume du Saint Père . est

1 . Tous les mots imprimés ici en italiques sont soulignés dans l'original .

xlii INTRODUCTION.

« l'Acte d'union proposé à tous ceux qui, malgré le meurtre de o la Pologne, le démembrement de la Belgique et la conduite « des gouvernements qui se disent libéralise , espèrent encore en

« la liberté du inonde et veulent y travailler Sa Sainteté

« réprouve un tel acte pour le fond et pour la forme

« Voilà , monsieur, la communication que Sa Sainteté me charge « de vous faire parvenir, etc. l. »

Liberté et catholicisme sont donc deux mots qui s'excluent radicalement l'un l'autre. L'Église, par le principe de son institution, exige et doit exiger de l'homme une obéissance aveugle, absolue dans tous les ordres : obéissance dans l'ordre spirituel , puisque le salut en dépend ; obéissance dans l'ordre temporel , en tant que lié à l'ordre spirituel, puisque, si elle souffrait qu'on attaquât, à un degré et d'une manière quelconque , soit la foi nécessaire au salut, soit l'autorité qui l'enseigne, elle conniverait au plus grand crime qui puisse être conçu , le meurtre des âmes. De là aux mesures répressives, à l'Inquisition, à son code sanglant, la conséquence est rigoureuse.

Quelles que soient les anomalies apparentes , les faits exceptionnels dépendants de circonstances particulières et d'intérêts du moment , l'ineffaçable caractère du principe des institutions se manifeste toujours clairement dans l'ensemble de ses conséquences; et ces conséquences , à l'égard de la Papauté, apparaissent à chaque page de l'histoire. Comme Bossuet Ta très-bien montré, la monarchie de l'Église a pour terme corrélatif la monarchie politique, et elle l'engendre naturellement : d'où cette formule banale , mais profondément vraie : le trône et l'autel. Le roi et le prêtre trouvent dans cette union la garantie de leur autocratie. Ils ont senti que pour que l'homme soit enchaîné au trône, il faut qu'il le soit à l'autel , et que pour l'être à l'autel , il faut qu'il le soit au trône. Ame et corps, tout leur appartient; recueil est le partage, et plus encore la puissance souveraine de la nature et de ses lois. Toutefois l'alliance ne cesse jamais de subsister au fond. Si le monarque spirituel . dans la plénitude de sa force et favorisé parles conjonctures, tenta de se subordonner le monarque temporel , de le transformer en un simple instrument de son propre pouvoir, de renouveler enfin chez les nations chrétiennes l'antique théocratie des premiers âges, il n'en

Page 1