Affaires de Rome, p. 133 et suiv., éd. in
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fut pas moins constamment l'allié fidèle des rois contre les peuples. Loin de venir en aide à ceux-ci lorsque l'excès de la souffrance les poussait à secouer le joug de la tyrannie , toujours à ses yeux le droit était du côté des tyrans, pour peu surtout qu'ils humiliassent leur orgueil à ses pieds , ou satisfissent sa cupidité. Longtemps même il fit des nations la monnaie courante d'un trafic exécrable.
Les exemples abondent. Quelques-uns seulement, au hasard.
Sur la promesse d'étendre à l'Irlande le paiement annuel du denier de saint Pierre, le pape Adrien livre à Henri II ce malheureux pays, jour y répandre l'instruction et extirper les vices qui déshonoraient , disait- on, la vigne du Seigneur. Telle fut l'origine d'une oppression de sept siècles.
L'Angleterre arrache sa grande charte à un monstre couronné; mais ce monstre se reconnaissait tributaire du pape : le pape prend sa défense, annule le traité qu'il avait juré, le délie de ses serments , et repousse sous sa dent le peuple qu'il dévorait.
Le mouvement d'où sortit, au prix de tant d'efforts, l'affranchissement des Communes en France , fut-il à aucun degré secondé par cette Rome qui prêche également aux peuples l'obéissance, et aux rois, la justice? — Les derniers serfs affranchis sous Louis XVI appartenaient au chapitre de Saint-Claude , dans le Jura.
Quand les Communes flamandes, opprimées par leurs ducs , protestèrent les armes à la main contre la violation de leurs droits, trouvèrent-elles un appui dans les pontifes romains? Intcrvinrentils, même après la défaite, pour arrêter les atroces vengeances de leurs oppresseurs ? — demandez-le à l'histoire.
Le pays de l'Europe le plus catholique, le plus soumis à Rome. ne perd-il pas toutes ses franchises à l'instant où se consomme l'union des deux pouvoirs, où la royauté de Philippe II s'allie à l'inquisition de Torquemada ? Mais au même instant commence aussi la décadence de ce grand peuple, l'extinction de l'industrie, de la science, des arts; dans l'ordre intellectuel et moral, dans l'ordre même de la prospérité matérielle , quelque chose qui ressemble à la mort.
Après que , sur le don que le pape lui en fit , il eut conquis , asservi, dévasté l'Amérique, on vit renaître, en des proportions gigantesques, l'esclavage ancien; des races entiè;es y furent dévouées. L'Église réclama-t-elle ? Comment Teût-elle pu, comment aurait-elle interdit l'esclavage dont elle proclame dogmatiquement
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la légitimité, soutenue par Bossuet même, qui déclare qu'on ne la peut nier sans ébranler toute la tradition?
Dans la question de la liberté italienne . on doit distinguer la liberté intérieure de chaque État . et la liberté de l'Italie entière en tant que nation.
A Rome, où l'esprit de la Papauté doit apparaître le plus clairement, que voit -on? Une tendance continue à absorber tout le gouvernement, toute la puissance municipale, à détruire peu à peu tout ce qui pouvait opposer quelque résistance au pouvoir absolu du pape , à constituer enfin . politiquement comme spirituellement , une monarchie théocratique sans contrôle, sans limites. Les antiques libertés de la Ville éternelle . réduites à la dérision de je ne sais quel Sénateur grotesque, vinrent s'éteindre sous sa toge de pourpre dévenue le suaire du Peuple-roi. Le combat fut long, de Crescence à Portinari. mais finalement les pontifes vainquirent.
Durant leur séjour à Avignon, cloaque d'avarice et de luxure où s'écoulaient les immondices de tout le monde chrétien, qu'on se rappelle ce que firent leurs légats en Romagne. Je ne parle pas des violences . des cruautés . des vols, du mépris effronté de toute justice divine et humaine, mais de leur acharnement à poursuivre la liberté, à la détruire en chaque cité, de leur haine contre Florence surtout . centre glorieux de la démocratie. Ils préparaient de loin la voie à Charles-Quint et aux Médicis. Rome a-t-elle depuis lors dévié des siennes? — Interrogez les ruines sanglantes sur lesquelles, en ce moment même, s'élève le trône pontifical.
Ennemis de la liberté dans leurs propres États, bien que forcés quelquefois de la tolérer, comme à Bologne, où néanmoins, progressivement ruinée . elle avait fini par n'être plus qu'une vaine forme, comment les papes s'en seraient-ils faits les promoteurs au dehors ?
3Iais la destruction de la liberté en chaque État était la destruction de la liberté de l'Italie entière, de son indépendance et de son unité : car elle ne pouvait ni devenir une ni s'appartenir réellement qu'à la condition de s'organiser sur le principe de la souveraineté nationale . collective ou démocratique.
Le but constant des papes fut d'y étendre leur domination . d'y recréer à leur profit l'ancien Empire , sous la forme nouvelle de la théocratie chrétienne. Mais trop d'obstacles s'y opposaient, et. l'un des plus puissants, ils avaient eux-mêmes contribué à le susciter
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par la création du Saint-Empire romain, comme on le nommait, qui commença en Charlemagne , et passa de lui chez les Allemands. Les droits respectifs n'ayant point été et n'ayant pu être originairement définis , ils devinrent bientôt une cause permanente de discordes et de conflits. L'Empereur, d'abord . s'attribua le pouvoir de confirmer, à la mort des Pontifes, l'élection de leurs successeurs. Plus tard, les Pontifes, réclamèrent celui de confirmer l'élection de l'Empereur. De part et d'autre on se disputait la souveraineté. Le Pape serait-il, au temporel, dépendant de l'Empereur? l'Empereur serait-il dépendant du Pape? Ce fut pour résoudre cette question, qui ne fut jamais résolue en droit, qu'une guerre de trois siècles désola les plus belles contrées de l'Europe.
Confinés au centre de l'Italie, les Papes craignaient toujours d'y voir naître une puissance assez forte pour mettre en danger leurs possessions. D'où leur attention continuelle à prévenir la formation d'une pareille puissance, soit par l'exercice libre du pouvoir impérial, soit par la conquête étrangère, soit parla prépondérance d'un des nombreux États entre lesquels l'Italie était partagée. Nécessité dès lors d'entretenir parmi eux la division , d'exciter leurs défiances mutuelles, leur ambition même au besoin; de nouer, à l'aide de traités menteurs, des ligues dissoutes par d'autres ligues, sitôt que le succès faisait présager un vainqueur. De là une politique versatile, de ruse et de fourberie , qui altéra profondément le sens moral des peuples, et bannit la justice, la loyauté, la sincérité des transactions publiques : véritable origine de la diplomatie moderne, qui en a conservé tous les caractères.
Jamais les Papes ne se départirent de ce système politique pratiquement athée, et qui fut une des sources de l'athéisme dogmatique si répandu au xve siècle , et hautement professé au Vatican même. Comme ils avaient jadis opposé aux Lombards Pépin et son fils . créé par eux empereur d'Occident , ils opposèrent à ses successeurs tout ce qui , république ou prince , aspirait à se soustraire à la domination impériale. Or, la tendance à cet affranchissement était partout celle des Communes, alors naissantes. Us durent donc, quel qu'en fût le principe . favoriser ce mouvement dont l'effet immédiat leur était si utile. Mais lorsque , plus tard , la splendeur de quelquesunes des républiques qu'avait fondées l'esprit de liberté éveilla leur ombrageuse défiance, ils se firent leurs implacables ennemis, et dans toutes on les voit invariablement provoquer, seconder le pas-
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sage de la démocratie à l'aristocratie, de l'aristocratie au pouvoir
d'un seul, jusqu'à la filiale destruction du régime populaire, que marqua la chute de Florence sous Charles-Quint.
Selon le même système d'équilibre, tantôt Rome appelle les Français . tantôt, inquiète de leurs succès, elle soulève contre eux les puissances italiennes : sans autre vue dans ses alliances, dans ses actes publics ou secrets . que de maintenir, pour se conserver, le fractionnement de la Péninsule et d'en empêcher l'unité, impossible tant qu'elle possédera la portion de territoire qui la coupe comme en deux tronçons. Elle ne servit donc pas la liberté quoiqu'elle prêtât quelquefois son appui aux États libres : elle fut même . comme l'a très -bien vu Machiavel, la cause première et principale de la servitude . aujourd'hui parvenue à son terme, de la triste Italie . qui . dans l'état de morcellement contre nature où elle la retint . ne put jamais s'élever à l'existence nationale.
Qu'on nous permette ici deux courtes réflexions utiles peut-être, à l'Italie particulièrement. Il ressort de toute son histoire que le régime libre des petits États, où la population est à la fois et très-active et très-agglomérée, manque d'un contre-poids que nécessite la liberté individuelle, qui . à cause de la facilité de l'usurpation en ces sortes d'États, a pour effet de conduire par l'anarchie à la tyrannie : et ce contre-poids nécessaire n'est autre que la liberté générale, la liberté sociale organisée dans la sphère plus large de l'unité d'un grand peuple, où la liberté de tous, par l'opposition même des intérêts divers, est à la fois la garantie et la limite infranchissable de la liberté de chacun.
L'histoire de l'Italie montre encore, ce nous semble, que la supériorité relative d'un certain état intermédiaire de civilisation peut devenir un obstacle à la civilisation même . et une cause de ruine pour les peuples qui s'y arrêtent. Le système celtique du clan était certainement supérieur à l'organisation élémentaire de la gau chez les Germains. Mais ceux-ci. par cette raison même, lurent mieux disposés à se former en corps de nation . et par la force de limite ils subjuguèrent l'un après l'autre, en Ecosse, en Irlande. Les clans divisés, tour à tour vaincus séparément . et souvent même par l'aide que leurs animosités mutuelles les portaient à prêter à l'ennemi commun. Ainsi . l'Italie séduite par l'éclatante supériorité de sa civilisation, de ses institutions républicaines et municipales, ne comprit que la cité, y renferma son patriotisme, et ne s'éleva ni à l'idée . ni au
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sentiment de la nationalité. C'était se condamner à la mort , car la cité n'est qu'un élément de la nationalité , une des phases de son développement , et tout être qui cesse de se développer selon sa nature , qui arrête en soi le travail de la vie , y détruit la vie même.
Les Gibelins eux-mêmes, pour la plupart, ne voyaient dans le Pouvoir impérial qu'un moyen d'apaiser les dissensions intérieures, de garantir la sécurité de chaque État particulier, de réprimer l'ambition de Rome, que ses oppressions, ses corruptions, ses exactions avaient rendue l'objet d'une haine souvent partagée par les Guelfes mêmes , que ralliaient à elle les seuls intérêts politiques soit des princes, soit des factions dans les républiques. Au milieu des discordes où l'Italie était plongée , des effroyables maux qu'elles enfantaient sans cesse, nulle pensée d'unité nationale, je dis nulle pensée active, efficace, pratique. Les esprits portés vers la spéculation bâtissaient des systèmes, des théories abstraites, utiles seulement pour éclairer et développer l'idée du droit, pour ouvrir, même eu se trompant sur leur direction , les voies où devait marcher la société future.
Le livre De Monarchie en offre un exemple. Il n'est pas douteux que le gibelinisme de Dante ne se liât étroitement à ses passions de parti, à sa position de proscrit, à l'impatient désir de rentrer dans sa ville ingrate, et pourtant toujours chère. Mais, suffisants pour le vulgaire , ces motifs personnels n'auraient pu seuls légitimer aux yeux de Dante ses actes comme homme et comme citoyen. Il dut les rattacher à un principe plus haut, à l'idée éternelle du droit, à un type immuable do l'ordre conçu par l'intelligence affranchie des intérêts du temps. Son ouvrage De la Monarchie, publié durant le séjour de Henri VII en Italie, contient le résultat de ses méditations sur ce grave sujet, la théorie qu'il s'était formée, et que, pour l'appuyer d'un raisonnement plus rigoureux, il expose selon la méthode scolastique.
Il serait trop long de le suivre à travers les détails d'une argumentation aride. En résumé , il établit que le développement du genre humain, dans l'ordre interne de l'intelligence et dans l'ordre extérieur de l'action, ou dans l'ordre spirituel et l'ordre temporel, dépendant de la tranquillité que maintient la justice, la paix universelle est le premier des biens ordonnés pour notre béatitude'.