‹ uvres posthumes de F. Lamennais (volume 2)Chapitre 24 sur 131 · LÀ DIVINE COMÉDIE · texte numérisé non relu

LÀ DIVINE COMÉDIE

Nous laissons aux critiques le soin de discuter si la Divine Comédie est ou n'est pas une épopée. La même question fut , comme on sait, agitée en Angleterre à l'occasion du Paradis perdu. A ceux qui lui refusaient le nom d'épopée, on répondit : Ce ne sera pas, si vous voulez, un poëme épique, ce sera un poëme divin.

Nous n'examinerons pas non plus si Dante a emprunté, et à qui , le cadre et la forme de son poëme: les voyages allégoriques, les visions de l'autre monde étaient une donnée commune de son temps1; mais son génie n'ett qu'à lui.

Malgré les indications générales fournies par le Poëte lui-même

1. On la retrouve jusque chez les Nègres de Juida. « Ils mettent, dit « Bosrnan, l'enfer dans un lieu souterrain, où les méchants sont punis par « le feu. Cette opinion avait été confirmée parmi eux depuis quelques « années par l'arrivée d'une vieille sorcière , qui faisait des récits fort « étranges de l'enfer. Elle y avait vu, disait -elle, plusieurs personnes de « sa connaissance, et, particulièrement, l'ancien ministre du roi, qui y « était cruellement tourmenté.» Hist. génér. des Voyages, tome IV, p. 301.

INTRODUCTION. ux

pour l'interprétation de son œuvre, elle n'en reste pas moins enveloppée, dans quelques-unes de ses parties, d'une obscurité jusqu'à présent impénétrable, au jugement des plus habiles même, Perticari . Monti . Yiviani, Dionisi , Ugo Foscolo. Après tant d'inutiles travaux , M. Rossetti a cru pouvoir répandre une lumière inattendue au sein de ces ténèbres. Malheureusement, le sien manque trop souvent d'ordre et de méthode , de réserve et de choix , de cette critique sévère sans laquelle les recherches les plus savantes, les plus curieuses, les plus variées, ne produisent qu'une sorte de vain éb'ouissement. On y rencontre trop souvent des rapprochements forcés, de longues suites d'inductions faiblement liées entre elles: des conjectures au lieu de preuves: des preuves qui n'en sont quelquefois que pour sa vive imagination. Cependant , si l'on peut justement le ta1 er d'exagération, son livre n'en contient pas moins des vérités, selon nous, certaines, et propres à jeter un nouveau jour sur l'ouvrage du poète florentin. Tl offre, ce nous semble, deux aspects principaux et comme deux poè'mcs entrelacés , unis et distincts : un poé'me historique et politique, un poëme philosophique et religieux. Telle est même la complexité de cette composition sans modèle, que, dans chacun de ces poèmes, où. des deux sujets que l'auteur y traite, l'un sert de voile à l'autre, on doit encore distinguer plusieurs sens, ainsi que Dante lui-même en a\ertit dans son Épître dédicatoire à Can Grande, chef de la ligue gibeline.

« Pour comprendre les choses qui seront dites, il faut savoir que « le sens de cet ouvrage n'est pas simple, qu'on peut dire plutôt « qu'il a plusieurs sens : puisque autre est le sens qui se tire de la « lettre, autre celui qui se tire des choses signifiées par la lettre. « Le premier s'appelle littéral, le second allégorique et moral. Ceci « entendu, il est manifeste que double doit être le sujet autour « duquel courent les sens alternatifs. C'est pourquoi il faut d'abord « considérer le sujet de cet ouvrage selon la lettre, puis le sujet « conçu allégoriquement. Pris à la lettre, le sujet de tout l'ouvrage « est donc simplement l'état des âmes après la mort; car l'ouvrage « tout entier traite de cela et tourne autour de cela. Mais, si on le « prend allégoriquement, on peut induire des mêmes paroles que, « selon le sens allégorique, le pcëte traite de cet enfer dans lequel, « accomplissant comme des voyageurs notre pèlerinage, nous pou- « vons mériter et démériter. »

Deux sujets donc: l'un c'ont la scène est hors de ce monde,

lx INTRODUCTION.

l'autre dont la scène est ce monde même que Dante appelle enfer. Pourquoi enfer? Est-ce à cause des maux, des désordres, des vices . triste apanage de l'humanité dans tous . - \ . dans tous les temps? Mais . à côté des vices , il s'y trouve aussi des vertus, à côté des désordres et des maux, un ordre maintenu par des lois divines, et les biens que cet ordre produit naturellement. Le séjour où l'homme peut mériter et démériter, le lieu d'où parler t deux routes conduisant, l'une au ciel où les justes reçoivent leur récompense, l'autre à l'abîme où les coupables subissent leur châtiment, ce lieu intermédiaire sanctifie au milieu des temps par la vie et la mort du grand Rédempteur, ne saurait être nomme enfer, en un sens général. Autre est donc la pensée de Dante. À la sombre époque où il écrivait, au milieu des calamités, des crimes qu'enfantait la lutte acharnée des deux puissances qui se disputaient l'Empire, des ardentes passions des partis se combattant en chaque cité, il repète le cri universel des contemporains. « Les poètes . dit Léon Hébreu . « appelèrent l'Italie : Enfer ' » : Pétrarque appelait Rome l'Enfer des vivants. C étaient là des expressions- reçues. Dans la bouche du poëte gibelin , l'Enfer de ce monde c'est donc l'Italie . et Rome surtout, usurpatrice des droits que l'Empereur tenait de Dieu même, corrompue, corruptrice, « louve avide, insatiable2, » comme la nommaient ses adversaires, qui voyaient en elle la grande Prostituée et la Babylone de l'Apocalypse. Mais le pouvoir redoutable dont elle était armée, et auquel l'auteur de la Moiiardiie n'échappa que par une prompte fuite, obligeait à d'extrêmes précautions dans les att ques contre elle. Il fallait, pour se dérober à ses implacables vengeances, prendre des voies détournées, user d'un langage emblématique, à double sens , cacher sa vraie pensée, inintelligible à quiconque s'arrêtait à la simple lettre. Et Dante lui-même n'en a-t-il pas averti ses lecteurs ?

jus qui avez l'intelligence saine, regardez la doctrine qui se « cache sous le voile des vers étranges, o Quelle doctrine? Il laisse à chacun le soin de la découvrir. Mais

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