Jacopo di Dante. Manuscrit n° 7765 de la Bibliothèque
INTRODUCTION. lxiii
Virgile elle célèbre les lointaines origines de Rome liées aux desiins d'Énée? D'un ordre différent et plus général, le Paradis perdu n'offre lui-même que le développement d'un fait , pour ainsi parler, dogmatique, la création de l'homme, poussé à sa perte par l'envie de Satan , sa désobéissance, la punition qui la suit de près, l'exil de l'Éden, les maux qui , sur une terre maudite, seront désormais son partage et celui de ses descendants, et, pour consoler tant de misère, la promesse d'une rédemption future. Qu'ont de commun ces poèmes, circonscrits en un sujet spécial , avec le poé'me immense qui embrasse non -seulement les divers états de l'homme avant, après la chute, mais encore, par l'influx divin qui de deux en deux descend jusqu'à lui. l'évolution de ses facultés, de ses énergies de tous genres, ses lois individuelles et ses lois sociales, ses passions variées, ses vertus, ses vices, ses joies, ses douleurs; et non-seulement l'homme dans la plénitude de sa propre nature, mais l'univers, mais la création et spirituelle et matérielle , mais l'œuvre entière de la Toute -Puissance , de la Sagesse suprême et de l'Éternel Amour? Dans cette vaste conception, Dante toutefois ne poiuait dépasser les limites où son siècle était enfermé. Son épopée est tout un monde, mais un monde correspondant au développement de la pensée et de la société en un point du temps, et sur un point de la terre, le monde du Moyen âge. Si le sujet est universel, l'imperfection de la connaissance le ramène en une sphère aussi bornée que l'était, comparée à la science postérieure, celle qu'enveloppaient dans son étroit berceau les langes de l'École. En religion, en philosophie, l'autorité traçait autour de l'esprit un cercle infranchissable. Des origines du genre humain, de son état primordial, des premières idées qu'il se fit des choses, des premiers sentiments qu'elles éveillèrent en lui, des antiques civilisations, des religions primitives, que savait -on? Rien. L'Asie presque entière, ses doctrines, ses arts, ses langues, ses monuments, n'étaient pas moins ignorés que la vieille Egypte, que les peuples du nord et de Test de l'Europe, leurs idiomes, leurs moeurs, leurs croyances, leurs lois. On ne soupçonnait même pas l'existence de la moitié du globe habité. Le cercle embrassé par la vue déterminait l'étendue des deux. La véritable astronomie, la physique, la chimie, l'anatomie, l'organogénie étaient a naître : il faut donc se reporter à l'époque de Dante pour comprendre la grandeur et la magnificence de son œuvre.
Lxiv INTRODUCTION.
Nous avons expliqué les causes des obscurités qui s'y rencontrent, causes diverses auxquelles on pourrait ajouter encore les subtilités d'une métaphysique avec laquelle très-peu de lecteurs sont aujourd'hui familiarisés, et dont la langue même , pour être entendue, exige une étude spéciale et aride. Mais, en laissant à part le côté obscur, il reste ce qui appartient à la nature humaine dans tous les temps et dans tous les lieux , l'éternel domaine du poëte , et c'est là qu'on retrouve Dante tout entier, là qu'il prend sa place parmi ces hauts génies dont la gloire est celle de l'humanité même. Aucun nest plus soi , aucun n'est doué d'une originalité plus puissante , aucun ne posséda jamais plus de force et de variété d'invention, aucun ne pénétra plus avant dans les secrets replis de l'âme et dans les abîmes du cœur, n'observa mieux et ne peignit avec plus de vérité la nature , ne fut à la fois plus riche et plus concis. Si l'on peut lui reprocher des métaphores, moins hardies qu'étranges, des bizarreries que réprouve le goût, presque toujours , comme nous l'avons dit , elles proviennent des efforts qu'il fait pour cacher un sens sous un autre sens , pour éveiller par un seul mot des idées différentes et parfois disparates. Ces fautes contre le goût , qui ne se forme qu'après une longue culture chez les peuples dont la langue est fixée , sont d'ailleurs communes à tous les poètes par. qui commence une ère nouvelle. Ce sont, dans les œuvres de génie , les taches dont parle Horace :
....uM plura nitent in Carminé, non ego paucis Offendar maculis.
Elles ressemblent à l'ombre de ces nuages légers qui passent sur des campagnes splendides.
Lorsque après l'hiver de la barbarie le printemps renaît, qu'aux rayons du soleil interne qui éclaire et réchauffe, et ranime les âmes engourdies dans de froides ombres , la poésie refleurit , ses premières fleurs ont un éclat et un parfum qu'on ne retrouve plus en celles qui s'épanouissent ensuite. Les productions de l'art, moins dépendantes de l'imitation et des règles convenues, offrent quelque chose de plus personnel, une originalité plus marquée, plus puissante. Dante en est un exemple frappant. Doublement créateur, il crée tout à la fois un poème sans modèle et une langue magnifique dont il a gardé le secret ; car, quelle qu'en ait été l'influence sur le développement de la langue littéraire de l'Italie , elle a néanmoins
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conservé un caractère à part , qui la lui rend exclusivement propre. La netteté et la précision , je ne sais quoi de bref et de pittoresque, la distinguent particulièrement. Elle reflète, en quelque façon , le génie de Dante , nerveux , concis , ennemi de la phrase , abrégeant tout, faisant passer de son esprit dans les autres esprits, de son âme dans les autres âmes, idées, sentiments, images, par une sorte de directe communication presque indépendante des paroles.
Né dans une société toute formée, et artificiellement formée, il n'a ni le genre de simplicité, ni la naïveté des poètes des premiers âges, mais, au contraire, quelque chose de combiné, de travaillé, et cependant, sous ce travail , un fond de naturel qui brille à travers ses singularités même. C'est qu'il ne cherche point l'effet, lequel naît de soi-même par l'expression vraie de ce que le Poé'te a pensé, senti. Jamais rien de vague: ce qu'il peint, -il le voit, et son style plein de relief est moins encore de la peinture que de la plastique.
Lorsque parut son œuvre, ce fut parmi ses contemporains un cri unanime d'étonnement et d'admiration. Puis des siècles se passent, durant lesquels peu à peu s'obscurcit cette grande renommée. Le sens du poë'me était perdu, le goût rétréci et dépravé par l'influence d'une littérature non moins vide que factice. Au milieu du xvuie siècle. Voltaire écrivait à Bettinelli : « Je fais grand cas du « courage avec lequel vous avez osé dire que le Dante était un fou, « et son ouvrage un monstre. J'aime encore mieux pourtant, dans ce « monstre, une cinquantaine de vers supérieurs à son siècle, que « tous les vermisseaux appelés sonetti, qui naissent et qui meurent « à milliers aujourd'hui dans l'Italie , de Milan jusqu'à Otrante1. »
Voltaire, qui ne savait guère mieux l'italien que le grec, a jugé Dante comme il a jugé Homère, sans les entendre et sans les connaître. Il n'eut, d'ailleurs, jamais le sentiment ni de la haute antiquité, ni de tout ce qui sortait du cercle dans lequel les modernes avaient renfermé l'art. Avec un goût délicat et sûr, il discernait certaines beautés. D'autres lui échappaient. La nature l'avait doué d'une vue nette , mais cette vue n'embrassait qu'un horizon borné.
L'enthousiasme pour Dante s'est renouvelé depuis, et comme un excès engendre un autre excès, on a voulu tout justifier, tout admirer