Lettre du mois de mars
Lxvi INTRODUCTION.
dans son œuvre, faire de lui , non -seulement un des plus grands génies qui aient honoré l'humanité, mais encore un poëte sans défauts, infaillible, inspiré, un prophète. Ce n'est pas là servir sa gloire, c'est fournir des armes à ceux qui seraient tentés de la rabaisser.
Un des reproches qu'on a faits à son poëme est l'ennui , dit-on, qu'on éprouve à le lire. Ce reproche, qu'au reste on adresse également aux anciens, n'est pas de tout point injuste. Mais, pour en apprécier la valeur véritable, il faut distinguer les époques. Ce qui ennuie aujourd'hui, les détails d'une science fausse, les subtiles argumentations sur les doctrines théologiques et philosophiques de l'École, rendent, sans aucun doute , cette partie du poëme fatigante et fastidieuse même. Mais elle était loin de produire le même effet au xive siècle. Cette science était la science du temps , ces doctrines , fortement empreintes dans les esprits et dans la conscience, formaient l'élément principal de la vie de la société, et gouvernaient le monde. Voilà ce qu'il faudrait ne point oublier. Lucrèce en est-il moins un grand poëte, parce qu'il a rempli son poëme des arides doctrines d'une philosophie maintenant morte? Et cette philosophie, dans Lucrèce, c'est tout le poëme; tardis que celle de Dante et sa théologie n'occupent, dans le sien , qu'une place incomparablement plus restreinte. Qui ne sait pas se transporter dans des sphères d'idées, de croyances, de mœurs, différentes de celles où le hasard l'a fait naître , ne vit que d'une vie imparfaite , perdue dans l'océan de la vie progressive , multiple , immense , de l'humanité.
Dante , au reste , a conçu son poëme comme ont été conçues toutes les épopées, et spécialement les plus anciennes. Celles de l'Inde, si riches en beautés de tout genre, ne sont -elles pas, au fond, des poëmes théologiques? Que serait l'Iliade, si l'on en retranchait les dieux partout mêlés à la contexture de la fable? Seulement la Grèce . au temps d'Homère , avait déjà rompu les liens qui entravaient le libre essor de l'esprit. Sa religion, dépourvue de dogmes abstraits, ne commandait aucunes croyances, et, dans son culte vaguement symbolique , ne parlait guère qu'aux sens et à l'imagination. Il en fut de même chez les Romains, à cet égard fils de la Grèce. Avec le christianisme, un changement profond s'opéra clans l'état religieux. La foi en des dogmes précis devint le fondement principal de la religion nouvelle : d'où l'importance que Dante , poëte chrétien , dut attacher à ces dogmes rigoureux , à
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cette foi nécessaire. Aujourd'hui que les esprits , entrevoyant d'autres conceptions obscures encore, mais vers lesquelles un secret instinct les attire , se détachent d'un système qu'a usé le progrès de la pensée et de la science . il a cessé d'avoir pour eux l'intérêt qu'il avait pour les générations antérieures. Mais, quelles que puissent être les doctrines destinées à le remplacer, elles seront , durant la période qu'elles caractériseront à leur tour, la source élevée de la poésie , dont la vie est la vie de l'esprit , et qui meurt sitôt qu'elle s'absorbe dans le monde matériel.
La Divine Comédie se divise en trois 'Cantiques, l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Diverses de ton comme de sujet, on doit, pour s'en faire une idée exacte, considérer chacune d'elles en particulier.