‹ uvres posthumes de F. Lamennais (volume 2)Chapitre 29 sur 131 · ENFER · texte numérisé non relu

ENFER

Du sentiment naturel à l'homme d'une existence future, combiné avec celui du bien et du mal, du vice et de la vertu, et avec l'idée de justice, est née celle d'une dispensation de peines et de récompenses dans la vie qui succède à cette \ ie passagère. Nulle croyance plus universelle. Mais ce mode futur d'existence, qu'est -il? Nous l'ignorons, car l'expérience seule pourrait nous en instruire, et l'expérience nous manque entièrement. Nous serons; notre être véritable survivra aux organes auxquels il est présentement lié; un invincible instinct nous l'apprend , mais il ne nous apprend que cela. Le comment nous échappe; nous ne distinguons, nous ne découvrons rien à travers les ténèbres de la tombe.

Appuyée sur l'instinct, la raison en confirme renseignement; elle établit une relation conçue par l'esprit entre la foi naturelle et ce que nous savons, ce que nous sentons de nous-mêmes. En nous sont des puissances diverses susceptibles d'un développement indéfini, Quel que soit le développement actuel de notre intelligence, de notre amour, de notre vertu active , chacune de ces puissances peut se développer davantage; nous pouvons toujours plus connaître, aimer, vouloir efficacement, par une évolution à laquelle on ne saurait assigner aucun terme. Donc, ou nous avons en nous des énergies stériles, des causes qui jamais ne produiront leur effet.

lxyiii INTRODUCTION.

d'où résulterait dans notre nature une contradiction radicale, ou notre nature implique, sousdes conditions ultérieures ignorées de nous, un développement indéfini, une évolution sans terme assignable.

Mais l'homme, esprit et corps, a des lois physiques et des lois morales ; en violant ces lois, il porte en soi le désordre; le désordre moral engendre le désordre physique , la maladie , et conséquemment la souffrance : nul péché, donc, qui ne traîne nécessairement après soi sa peine, et, dès lors, l'état immédiat de l'homme après la mort étant le même que celui où la mort l'a trouvé, le sentiment de cet état est sa punition ou sa récompense. Mais si la souffrance était éternelle, la maladie dont elle est la suite le serait aussi, par conséquent le mal moral , et ce mal éternel constituerait, en opposition au principe du bien , au bon Principe , le Principe mauvais des systèmes dualistes. On serait forcé de le concevoir comme indépendant , comme subsistant de soi , ou d'admettre quelque chose de plus monstrueux encore, car s'il n'était pas de soi, s'il dépendait de la volonté divine, Dieu serait l'auteur direct du mal.

Dans toutes les phases de son évolution , il faut, pour que l'homme soit, qu'il se compose d'esprit et de corps. Si, dans l'une de ces phases, l'esprit seul subsistait, ce ne serait plus le même être, ce ne serait plus même un être, mais, hors du monde des êtres réels, une simple idée divine.

La perpétuité de la vie implique donc la continuité de l'être vivant, sous des conditions corporelles d'existence, il est vrai diverses, mais néanmoins toujours en harmonie avec sa nature , et déterminées par elle. Ainsi , les conditions de la vie de l'enfant dans le sein de sa mère diffèrent profondément des conditions de la vie de l'homme en rapport immédiat, par ses sens et par son action, avec le monde extérieur où il se développe; et cependant l'homme et l'enfant sont le même être , leur vie est la même vie , leurs lois sont les mêmes lois. Entre l'état présent et l'état futur, entre les deux phases d'existence dont ce qu'on appelle la mort est le lien, la différence , quoique plus grande , au moins en apparence , est de même ordre.

Ce qu'à l'origine suggère le pur instinct1 se rapproche beaucoup

1. L'opinion des Nègres est que la mort n'est qu'un passage, qui les conduit dans un pays éloigné, où ils doivent jouir de toutes sortes de plaisirs. Hist. gêner, des Voyages, t. m, p. 166.

INTRODUCTION. lxix

plus des vues de la raison que les idées théologiques des âges postérieurs. Avant que la pensée abstraite ait créé, en dehors de la nature et de ses lois, un monde fantastique, l'homme se représente la vie future comme un prolongement de la vie présente, changée seulement en quelques-unes de ses conditions. Le corps devient une forme légère, aérienne, mais cependant sujette, en une vague mesure , aux mômes besoins , mue par les mêmes penchants , les mêmes désirs, les mêmes affections. Le pauvre sauvage, au séjour des ombres, continue de poursuivre sur le bord des lacs, à travers les hautes herbes, le daim agile, le bison, l'élan : moins éloigné de la vérité, dans ses songes naïfs, que l'inspiré dont le cerveau ardent crée ce qui, en aucune manière, ne peut être. C'est ce qu'ont fait plus ou moins, et toujours avec des conséquences funestes, les religions sacerdotales. Étendant un voile noir sur les destinées humaines , elles ont obscurci les vraies notions des choses, environné une frêle créature encore au berceau de terreurs chimériques, faussé sa raison. Car, en ce qui touche les peines, dont nous devons ici principalement parler, est-il rien qui la choque davantage, par tous les genres d'impossibilités , et par ce qu'ils ont d'opposé à la véritable justice et à la bonté essentielle de l'Être infini, que ces supplices atroces, inventés bien plus pour gouverner les hommes par la crainte que pour satisfaire à l'instinct profond de la conscience, qui ne saurait admettre qu'un même sort attende, dans le monde mystérieux où tous entrent un jour, l'innocent et le coupable? Le christianisme théologique s'est surtout complu dans ces doctrines sombres, a surtout pris à tâche d'effrayer, par ces images terribles, l'imagination des hommes, de les prosterner par la peur au pied du prêtre, et ce fut en effet toujours le ressort le plus puissant de son autorité, le fondement le plus assuré de sa domination sur les peuples.

L'enfer chrétien est à la fois le séjour des damnés et des démons qui les tourmentent. Ces êtres mauvais flottent dans la croyance comme je ne sais quels fantômes hideux d'une nature vague, indéfinie. Si la théologie fait d'eux de purs esprits, le peuple, à l'exemple de la Bible, leur prête , ainsi qu'aux anges fidèles, des formes sensibles, et naturellement des formes rapprochées de celles qu'il connaît. Par un mélange singulier d'idées, Dante les identifie avec les personnages de la Fable, les Gorgones, les Centaures, les Harpies. Dans ses cercles matériels, tous, comme les damnés, apparaissent

lxx INTRODUCTION.

avec une puissance de réalité égale à celle des corps véritables, et ce réalisme donne à ses tableaux un relief, à sa poésie une vigueur d'effet qu'on ne retrouve au même degré dans aucun autre poëte. Il croit à ce qu'il peint comme on croit à ce qu'on voit, à ce qu'on touche, et le lecteur partage sa croyance, tant cette forte imagination subjuge, entraîne, fascine : ut mqgus.

Au dedans de la terre s'ouvre un vaste cône , dont les affreuses spirales, demeures des réprouvés, viennent aboutir au centre où la divine Justice tient, enfoncé jusqu'à la poitrine dans la glace, le chef des anges rebelles, Y Empereur du Royaume douloureux. Tel est l'enfer que Dante décrit dans sa première cantique, suivant une donnée généralement admise au Moyen âge. Milton, en un sujet qui l'obligeait à s'en écarter, place le sien, hors de la création accomplie déjà, au sein du chaos, de l'abîme ténébreux. Il ne contient encore que les anges tombés, puisque son drame commence avant la chute de l'homme. Ses démons, d'une nature équivoque, intermédiaire, sans formes déterminées , ne représentent guère que les vices abstraits, excepté le vice spirituel, l'Orgueil, dent Satan est le type suprême. Cette conception , étroite dans ses détails et monotone dans son ensemble1, n'a rien de commun avec celle de Dante. Mais le caractère de Satan, la plus haute, la plus belle des premières créatures, cette superbe indomptable, cet altier défi jeté à la Toute- Puissance, cette sombre joie d'une éternelle révolte au sein d'un supplice éternel, jamais le génie humain n'a rien produit de plus grand.

Le Lucifer de Dante, agitant au centre du cône infernal ses larges ailes de chauves-souris, serrant dans ses trois gueules Brutus, Cassius, Judas, du reste purement passif, est certes bien au-dessous. Ce n'est pas que le poëte florentin n'ait compris, lui aussi, ce suprême caractère du mal , cet orgueil opiniâtre que rien ne peut courber, car il l'a peint dans Capanée, à sa manière, en quelques traits d'une énergie terrible. Traversant une campagne de sable embrasé, où les damnés gisent sous une pluie de feu, l'un d'eux surtout frappe ses regards.

« Maître, dit-il à Virgile, quel est ce grand qui semble n'avoir

1. Dans une note au crayon, placée en marge du texte de l'Introduction, Lamennais fait remarquer que : « les démons de Milton se bornent à discourir. »

INTRODUCTION. lxx

« souci du brasier, et git si fier et si dédaigneux, que la pluie ne « paraît pas l'amollir?

« Celui-là même, s' étant aperçu que de lui j'interrogeais mon « guide , cria : « Quel je fus , vivant, tel je suis , mort.

« Quand Jupiter fatiguerait encore son forgeron , de qui, dans son « courroux , il prit le foudre dont il me. frappa le dernier jour;

« Et quand, tour à tour, il fatiguerait les autres dans la noire « forge du Montgibel , criant: Vulcain , à l'aide! à l'aide!

« Comme il fit au combat de Phlégra , et que contre moi il rasce semblerait et tous ses traits, et toute sa force, il n'aurait pas la « joie de la vengeance * ! »

Voilà bien le Satan de Milton , se dressant sur le lac de feu pour braver encore celui qui l'y précipita. Mais là s'arrête la ressemblance. Les deux poètes ont chacun, en des sujets divers, un but différent. La première cantique est surtout une satire, satire gigantesque, épique, comme nous l'avons nommée. Et c'est là ce qui explique certains contrastes étranges : le mélange de sérieux et de grotesque qui serait ailleurs si choquant. Dante a pu prendre tous les tons, parce que la satire les admet tous. Il a pu peindre le mal sous une de ses faces, laquelle n'en est pas la moins remarquable, par son côté bas, laid, ignoble, je dirais presque ridicule. Il a pu imiter les grands altistes du Moyen âge, qui sur les corniches de leurs magnifiques cathédrales, jetaient ici et là de hideuses figures de démons, et des emblèmes humains de ce que le vice abject a de plus rebutant.

La passion , la haine de parti préside le plus souvent au choix des personnes qu'il place dans son Enfer, ainsi qu'à la distribution des peines. La féconde invention qu'il y déploie le rend encore, par excellence, le poëte d'une époque où la chaire sacrée ne cessait de retentir de menaces et de voix d'épouvante. Dans ses ressentiments terribles, il dépasse tout ce que jamais conçut la vengeance. L'heure finale, ce serait trop attendre; il damne les vivants, il arrache du corps l'âme maudite , et la précipite dans l'abîme ; à sa place il met un démon, et l'on voit ce corps aller, venir, manger, boire, agir comme auparavant. Les hommes croient converser avec un homme , l'homme qu'ils ont connu , et ils conversent avec un esprit infernal.

Page 1