Enfer, en. xiv, terc. 16 et suiv
lxxii INTRODUCTION.
C'était en 1300 que le Poëte. ou milieu du chemin de la vie, c'est-à-tlire âgé de trente-cinq ans. parcourut en esprit le? trois
royaumes des mort-. Perdu dans une forêt obscure, sauvage et
âpre, il arrive au pied d'une colline qu'il s'etî d gravir. Mai?
trois animaux . une panthère . un lion . une louve maigre et affamée, lui ferment le passage: et déjà il redescendait là où le soleil se toit . dans les ténèbres du fond de la vallée . lorsqu'à lui se présente ou une ombre, ou un homme, il ne sait. Cette forme humaine, de qui un long silence avait éteint la voix, c'est Virgile, qu'em )ie pour le secourir et pour le g dder, une darne céleste, cette Beatrix. de son amour, à la fois être réel et idéalité mystique.
Il n'est pas douteux que sous ces images se cache une double allégorie, les deux sujets dont parle Dante dans son epitre à Can Grande. Ainsi, la louve est certainement P emblème de l'avarice en un sens général, et L'emblème de la Rome papale, qu'à diverses reprises . dans la suite . il caractérise par ce vice abject. Biais, comme nous l'avons explique, on chercherait vainement à dissiper les obscurités qui. sur ce point, enveloppent pour nous la pensée du Poëte. Il vaut mieux ne s'arrêter qu'à ce qui. dans son œuvre, éternellement vrai, montre la nature humaine telle qu'elle est. telle qu'elle fut. telle qu'elle sera toujours. Quelle étonnante variété de tableaux. quelle profondeur d'observation! qpielle vigueur de pinceau! quel relief! quelle vie ! Comme en quelques mots il sait dérouler tout un drame ou terrible ou tendre, susciter au fond de Pâme la complète vision de ce que n'a point exprime la parole, ouvrir à l'œil interne des perspectives sans bornes!
Entrons avec lui dans le royaume sombre. Au-dessus des Limbes, séjour de ceux qui. avant Jésus - Christ . ayant vécu moralement bien, furent prives de la foi au Rédempteur à venir, est un lieu assigne pour demeure à cette race d'hommes dont le monde est plein, qui. par egoïsme ou par lâcheté, déserteurs du devoir. évitent de se commettre, cherchent un milieu entre le bien et le mal, sans autre souci que eelui d'eux-mêmes, de Leur repos, de leurs intérêts. Pour eux. rien de vrai, rien de faux, rien de juste, rien d'injuste . ou . après tout . que leur importe '? ces hommes abondaient au milieu des dissensions de L'Italie, comme ils abondent encore de nos jours: car. quel est le temps où les egouts de nos tristes sociétés ne regorgent de cette boue? Sépares des bons, des mauvais, hors de l'humanité, repousses également du Ciel et de
INTRODUCTION. lxxiii
l'Enfer, où Dante placera-t-il ces malheureux qui ne furent jamais vivants? Que dira-t-il d'eux? Écoutez:
« Là, dans l'air sans astres, bruissaient des soupirs, des plaintes, « de profonds gémissements, tels qu'au commencement j'en pleurai.
« Des cris divers, d'horribles langages, des paroles de douleur, « des accents de colère, des voix hautes et rauques, et avec elles « un bruit de mains,
« Faisaient un fracas qui , dans cet air à jamais ténébreux, sans « cesse tournoie, comme le sable roulé par un tourbillon.
« Et moi, dont la tête était ceinte d'erreur, je dis: — Maître, « qu'entends- je? et quels sont ceux-là qui paraissent plongés si « avant dans le deuil ?
« Et lui à moi : — Cet état misérable est celui des tristes âmes « qui vécurent sans infamie ni louanges.
« Mêlées elles sont à la troupe abjecte de ces anges qui ne furent « ni rebelles, ni fidèles à Dieu, mais furent pour soi.
« Le Ciel les rejette pour qu'ils n'altèrent point sa beauté; et ne « les reçoit pas le profond Enfer, parce que les damnés tireraient « d'eux quelque gloire.
a Et moi: — Maître, quelle angoisse les fait se lamenter si fort? « Il répondit: — Je te le dirai très -brièvement.
« Ceux-ci n'ont point l'espérance de mourir, et leur aveugle vie « est si basse, qu'ils envient tout autre sort.
« Aucune mémoire le monde ne laisse subsister d'eux : la Justice « et la Miséricorde les dédaignent. Ne discourons point d'eux, mais « regarde et passe1. »
Quelle indignation, quelle colère pèserait sur ces damnés d'un poids égal à celui de ce mépris ?
Le touchant épisode de Francesca de Rimini , lequel a fourni à l'un de nos peintres le sujet d'une de ses plus belles œuvres, est dans toutes les mémoires. Tendresse, ingénuité, grâce ravissante, mébncolie des doux souvenirs, que ne s'y trouve-t-il point? Les deux amants qu'emporte et roule dans son cercle éternel l'infernal ouragan, s'arrêtent à la prière de Dante, et Francesca lui fait le récit de leurs infortunes. Combien l'effet en est différent de ce qu'il serait si le Poëte l'avait mis dans la bouche de celui qui jamais d'elle ne sera séparé. Un poëte vulgaire n'y eût pas manqué ; il