Enfer, en. m, terc. 8 et suiv
lxxiv INTRODUCTION.
aurait cru répandre ains sur l'amante silencieuse un certain charme de modestie pudique: et au contraire, outre l'exquis sentiment de délicatesse passionnée par lequel elle semble se rendre propre une commune faiblesse, c'est on l'avouant elle-même qu'elle
l'excuse, c'est par la vive expression de l'amour qui la fascine encore, qu'elle imprime à cet amour qui survit au corps, qui réside dans l'âme seule, je ne sais quel caractère chaste d'où naît la pitié douloureuse et tendre qu'inspirent ceux dont il fera, au fond d'une joie secrète, l'immortel tourment.
Rien ne contraste plus que cette scène et celle où apparaît, au dixième chant, la grande figure de Farinata. Chef des Gibelins à Florence . deux fois il en chassa les Guelfes . et fut enfin défait par eux à Monte -Àperto . près de l'Arbia. Dante peint en lui. avec la fierté aristocratique1, l'inflexible orgueil, la haine opiniâtre de parti, la passion politique dominant, absorbant toutes les autres passions. Et comment les peint -il? C'est ici qu'il faut admirer le génie du Poëte. Pas une réflexion: quelques larges coups de pinceau, un bref dialogue dont chaque mot met à nu le fond de l'âme, et le tableau est complet. Mais de quelle manière, tout d'abord, il éveille l'attention et prépare l'effet! Nous sommes dans une campagne lugubre, couverte de tombeaux rougis par le feu : subitement de l'un d'eux sort une voix qui invite Dante à s'arrêter. Il s'effraie et se rapproche de Virgile :
« Que fais-tu? lui dit celui-ci: tourne-toi. Vois là Farinata qui s'est levé : tu le verras tout entier de la ceinture en haut. »
Que doit être celui dont l'aspect émeut ainsi Virgile . le Guide qui. dépouille de la mortalité, passe impassible à travers ces régions désolées? Ne voit-on pas Farinata. séparé du vulgaire des morts, se lever comme une apparition formidable, gigantesque?
Dante poursuit :
« J'avais déjà mes yeux fixés sur les siens: et lui, de la poio trine et du front se dressait, comme s'il eût eu l'enfer à grand « mépris. »
1. Quels furent tes ancêtres? C'est la première question qu'il adresse à Dante : et. à ce sujet, nous observerons que Dante n'avait nullement les sentiments démocratiques que quelques-uns lui ont prêtes. Il rappelle avec complaisance l'origine noble de ses aïeux , et affecte un profond dédain pour les familles sorties du peuple et pour le peuple lui -même. D'Empire impliquait une hiérarchie naturellement liée à l'esprit féodal.
INTRODUCTION. lxxv
L'ombre altière l'interroge sur les siens. Il les nomme.
« Cruellement, reprend l'ombre, ils furent ennemis et de moi et « de mes aïeux : aussi les chassai-je deux fois. »
La réponse non moins fière part comme un trait :
« S ils furent chassés , de toutes parts ils revinrent et l'une et « l'autre fois; mais les vôtres n'apprirent jamais cet art. »
Ici la scène s'interrompt soudain, et tout à l'heure on verra l'effet de cette interruption par rapport au dessein principal du Poëte.
Lentement, timidement, une autre ombre s'est levée: c'est celle de Cavalcante de' Gavalcanti, père de Guido Cavalcanti, ami de Dante. Il a reconnu la voix de celui-ci, et il espère que son fils l'accompagne. Trompé dans cette espérance, il s'écrie en pleurant:
« Si à travers celte sombre prison tu vas par grandeur d'àme, « mon fils où est-il? pourquoi pas avec toi? »
Quelle louange, et comme elle sort naturellement d'un cœur paternel! Ce père ne conçoit pas que, là où éclate la' grandeur d'âme, son fils n'y soit point.
Sur un mot équivoque de Dante, il croit ce fils mort, jette un cri de douleur, et tombe à la renverse au fond du sépulcre embrasé.
Plus cette scène est touchante, plus elle fait ressortir le caractère de Farinata. Elle n'a point existé pour lui : il n'a rien vu, rien entendu, absorbé tout entier dans l'amer sentiment qu'ont réveillé en son âme superbe les paroles de Dante : mais les vôtres n'appriren t j a m a is cet art.
Et, continuant le premier discours : « Qu'ils aient mal appris cet « art , dit-il , cela me tourmente plus que cette couche. »
Yoilà son enfer: près de ce supplice de l'orgueil, la tombe brûlante où il gît n'est rien.
Il faut lire le reste dans le poëme même ; il y faut voir avec quel' art le Poëte, sans altérer le caractère de Farinata, en tempère l'âpreté , en montrant, dans Thomme de parti, dans le chef de faction, quelque chose de plus fort encore que la haine : le doux, le saint amour de la patrie. Dante lui a reproché le carnage qui rougit l'Arbia.
« Après avoir en soupirant secoué la tête : — A cela , dit- il , je ne « fus pas seul , et ce n'eût pas certes été sans cause qu'avec les autres « je m'y fusse porté :
« Mais quand tous consentaient à détruire Florence, seul en « face je la défendis. »
lxkvi INTRODUCTION.
Si ce ne sont pa> là- des beautés égales à tout ce que la poésie offrit jamais de plus beau . qu'est-ce donc ?
Le grand gibelin toscan offre un de ces types primordiaux . d'où dérive ensuite une multitude d'imitations directes ou indirecte?. Quelles que soient les nuances , les modifications secondaires , on l'y reconnaît toujours , et toujours il conserve je ne sais quoi de plus vaste, de plus profond , de plus puissant,
C'est de lui que Byron s'inspirait en peignant le Giaour et plusieurs autres de ses personnages. Ils procèdent de Farinata comme les rejetons naissent du pied de l'arbre : même sève d'orgueil . de haine, de vengeance : mais, de ces rejetons, aucun n'atteint la hauteur de la tige primitive.
Longin définissait le sublime, le son que rend une grande âme. Il semble que ce mot ait surtout été dit pour Dante. Mais l'âme du poëte ne doit pas rendre seulement un son : elle doit vibrer au souffle des passions les plus opposées, des sentiments les plus divers , et dans sa divine harmonie , reproduire l'harmonie si variée de la nature et du cœur de l'homme. Par ce côté encore . Dante, autant qu'Homère, peut être nommé le poète souverain. Tout le frappe, tout l'émeut, et, des plus petits aux plus grands objets, il se transforme pour tout peindre avec une égale vérité, une égale perfection. A l'étroit dans la nature même, il crée, il fait d'une vision fantastique quelque chose de réel et de vivant . entraînant la croyance à la suite de sa puissante imagination. Et dans ces poétiques créations, quelle originalité, quelle force d'invention propre, alors même que l'idée première, suggérée d'ailleurs, semble devoir le rendre imitateur! Au treizième chant, il emprunte à Virgile celle d'arbustes animés par des ombres humaines : voilà tout ce qu'ils ont de commun. Le reste appartient uniquement à Dante. Il est arrivé à la seconde enceinte du septième cercle , où sont punis les suicides :
« Nous entrâmes dans un bois où-nul sentier n'était tracé.
a Point de feuillage vert , mais de couleur sombre : point de « rameaux unis , mais noueux et tortus ; point de fruits , mais sur « des épines des poisons.
« N'ont point de halliers si épais et si âpres ces bêtes sauvages « qui, entre Cecina et Corneto , haïssent les lieux cultives.
« Là font leurs nids les hideuses Harpies, qui chassèrent des « Strophades les Troyens. avec la triste annonce du futur desastre.
INTRODUCTION. lxxvii
a Elles ont de vastes ailes, et des cols et des visages humains, et « des pieds armés de griffes , et des plumes à leur large ventre :
« Elles se lamentent sur les arbres étranges. »
Ce dernier trait si simple achève le tableau de cette immense désolation.
Là les désespérés qui loin d'eux rejetèrent leurs âmes ', gémissent sous Técorce des buissons, ou, tels que les bêtes des foièts, sont chassés par des meutes infernales. Pour satisfaire le désir de Dante, Virgile interroge l'un d'eux :
« Qu'il te plaise de nous dire comment l'âme est liée à ces arbres « noueux, et, si tu le peux, dis-nous si quelqu'une jamais se dégage « de tels membres. »
« Alors fortement souffla le tronc ; puis le souffle se changea en « cette voix : « Brièvement il vous sera répondu.
« Lorsque l'âme féroce quitte le corps dont elle s'est elle-même « arrachés , Minos l'envoie à la septième bouche.
« Elle tombe dans la forêt, non en un lieu choisi, mais où le « hasard la jette. Là , elle germe comme un grain d'épeautre.
« S' élevant, elle devient une tige et un arbre silvestre. LesHar- « pies, se repaissant de ses feuilles , ouvrent un passage à la douleur « qu'elles lui font ressentir.
« Comme les autres nous viendrons rechercher nos dépouilles , « mais cependant aucun ne les revêtira ; car il n'est pas juste que « l'homme recouvre ce que lui-même il s'est ravi.
« Ici nous les traînerons, et dans la lugubre forêt nos corps « seront suspendus, chacun au tronc de sa triste ombre. »
Ces corps éternellement suspendus devant leurs âmes éternellement séparées d'eux, ces débris d'une nature à jamais mutilée, cette mort dans la mort, n'est-ce pas là un spectacle étrange qui saisit l'imagination et l'enveloppe comme d'un crêpe funèbre?
Tout d'un coup la scène change :
« Nous demeurions attentifs , croyant qu'il voulait dire encore « autre chose , quand nous surprit un bruit
« Semblable au fracas des bêtes et des branches qu'entend celui « qui oit venir le sanglier et la meute qui le suit.
« Et voilà, vers la gauche, deux damnés nus et déchirés, fuyant « de telle vitesse, qu'à travers la forêt ils brisaient tout obstacle.