‹ uvres posthumes de F. Lamennais (volume 2)Chapitre 33 sur 131 · Chant xv · texte numérisé non relu

Chant xv

INTRODUCTION. lxxix

« Il commença : — Quelle fortune ou quel destin t'amène ici-bas « avant le dernier jour? »

Dante l'instruit en peu de mots de ce qu'il désire savoir; après quoi Brunetto, rappelant ce que jadis il avait prédit de ses destinées glorieuses, l'encourage à poursuivre son voyage. Puis, l'avenir s'ouvrant à ses yeux, il lui annonce les rudes épreuves auxquelles mettra sa constance le peuple ingrat et méchant qui, à cause de son bien-faire , se fera son ennemi. Dante lui répond :

« Si exaucée eût été ma demande , vous ne seriez point encore « banni de la vie humaine.

« Car dans ma mémoire est gravée, et mon cœur conserve votre « chère et bonne et paternelle image, alors que, dans le monde, « souvent

« Vous m'enseigniez comment l'homme s'éternise ; et combien « j'en ai de gratitude, il convient que, pendant que je vis, ma « langue le manifeste.

« Ce que de mes destins vous racontez , je l'écris et le réserve « pour que l'interprète, avec un autre texte, une dame (Béatrice) « qui le pourra, si jusqu'à elle j'arrive.

« Sachez seulement ceci, que pourvu qu'aucun reproche ne me « fasse ma conscience , quoi que veuille la fortune , je suis prêt. » Cette reconnaissance du maître et du disciple , ces souvenirs d'une vie qui a fui à jamais, ce mutuel échange de vœux et de tendresses en un tel lieu, empruntent de ce lieu même je ne sais quel charme singulier de douceur et de tristesse. Et, à ce sujet, nous" remarquerons que Dante rarement montre les damnés en proie au désespoir, aux fureurs de la haine; qu'il les représente, au contraire, liés encore aux vivants par leurs affections antérieures, de sorte que l'amour n'est point banni de l'enfer même. Si , lorsqu'il parle d'eux d'une manière générale, sa parole s'empreint de toutes les terreurs du dogme théologique, lorsque ensuite, durant son passage à travers ces régions désolées , il rencontre les personnes mêmes . converse avec elles , il oublie le dogme , il rentre dans l'ordre des sentiments que la nature inspire; quelque mortelle que soit la chute, elle laisse subsister le caractère originel de l'être dégradé, mais non entièrement ; et sous le damné on retrouve encore l'homme. Qui aurait pu supporter, sans cela, l'affreux récit de tous ces supplices? Il n'eût produit qu'une impression de dégoût et d'horreur, et le livre serait tombé des mains.

lxxx INTRODUCTION.

Non-seulement lePoëte exclut des sombres demeures qu'il dépeint Tidée du mal pur, non-seulement il a soin de réveiller partout celle de la vie humaine, telle à peu près qu'elle s'offre à nos yeux sur la terre, mais, avec un art merveilleux , quelquefois il s'incarne luimême dans ses fictions , il les anime de son propre esprit et de l'esprit de son âge, que tourmentait la soif de connaître, qu'attirait vers les lieux où le soleil se couche, au delà des vastes mers, le vague pressentiment d'un monde inconnu, du monde où deux siècles après aborda Colomb. Ulysse, qu'il trouve dans la huitième bolge, lui raconte comment, après avoir quitté Circé, il commença ses courses errantes * .

a Ni la douce pensée de mon fils, ni la piété envers mon vieux « père, ni l'amour dû qui devait être la joie de Pénélope,

« Ne purent vaincre en moi l'ardeur d'acquérir la connaissance « du monde, et des vices des hommes, et de leurs vertus.

« Mais sur la haute mer de toutes parts ouverte, je me lançai avec « un seul vaisseau , et ce petit nombre de compagnons qui jamais « ne m'abandonnèrent.

« L'un et l'autre rivage je vis, jusqu'à l'Espagne et jusqu'au « Maroc, et l'île de Sardaigne, et les autres que baigne cette mer.

« Moi et mes compagnons nous étions vieux et appesantis quand « nous arrivâmes à ce détroit resserré où Hercule posa ses bornes,

« Pour avertir l'homme de ne pas aller plus avant. Je ^aissai » Séville à main droite; à l'autre déjà Septa m'avait laissé.

« — 0 frères, dis-je, qui, à travers mille périls, êtes parvenus à « l'occident, suivez le soleil, et à vos sens

« A qui reste si peu de veille, ne refusez pas l'expérience du « monde sans habitants ;

« Pensez à ce que vous êtes; point n'avez été faits pour vivre « comme des brutes , mais pour rechercher la vertu et la connais- « sance.

« Par ces brèves paroles , j'excitai tellement mes compagnons à « continuer leur route, qu'à peine ensuite aurais-je pu les retenir.

« La poupe tournée vers le levant, des rames nous fîmes des ailes « pour follement voler, gagnant toujours à gauche. .

« Déjà, la nuit, je voyais toutes les étoiles de l'autre pôle, et le « nôtre si bas que point il ne s'élevait au-dessus de l'onde marine.

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