‹ uvres posthumes de F. Lamennais (volume 2)Chapitre 34 sur 131 · Chant xxvi · texte numérisé non relu

Chant xxvi

INTRODUCTION. lxxxi

« Cinq fois la lune avait rallumé son flambeau, et autant de fois « elle l'avait éteint depuis que nous étions entrés dans la haute mer,

« Quand nous apparut une montagne, ohscure à cause de la « distance, et qui me sembla plus élevée qu'aucune autre que « j'eusse vue :

« Nous nous réjouîmes , et bientôt notre joie se changea en « pleurs , de la nouvelle terre un tourbillon étant venu , qui par- « devant frappa le vaisseau.

« Trois fois il le fit tournoyer avec toutes les eaux; à la qua- « trième, il dressa la poupe en haut , et en bas il enfonça la proue, « comme il plut à un autre,

« Jusqu'à ce que la mer se refermât sur nous. »

Pas un mot après ce dernier mol ; le chant finit soudain : on ne voit plus, on n'entend plus que le flot qui passe au-dessus du vaisseau englouti dans l'éternel silence de l'abîme.

La puissance souveraine de l'art dérive de ses rapports mystérieux avec ce quelque chose d'infini que recèle l'âme humaine. S'il ne pénètre à cette profondeur, il ne produit que des effets vulgaires, n'éveille aucun de ces longs échos, qui, comme les ondes d'un vaste océan, vont se perdre au loin dans l'espace immense. C'est beaucoup moins par ce qu'il exprime que le poëte est vraiment poëte, créateur ', que par les pensées, les visions internes qu'il suscite. Et ces visions , diverses pour chacun selon sa nature , le caractère de son esprit , sa sphère propre d'idées , de sentiments, sont par cela même inépuisables. Quoi de plus simple que le récit d'Ulysse? Et qui pourrait l'entendre sans émotion, sans voir flotter vaguement devant soi tout un monde, on ne sait quel monde, mais agrandi encore par le mélange des ombres. Plus les contours en sont indécis, plus il fascine l'imagination. Ce monde, au fond, ce n'est que l'homme même, son éternelle aspiration à un au delà sans terme, son mouvement éternel à travers les réalités passagères, vers ce que ne borne ni le temps ni l'espace, vers l'Être infini qui éternellement attire à soi toutes ses créatures. Près de lui, qu'est-ce que le reste?- Près de la joie de s'en approcher, qu'est-ce que les joies de cette vie terrestre, qu'est-ce que cette vie même? De là l'insatiable besoin de lumière, de connaître toujours plus, pour aimer toujours plus, pouvoir et agir toujours plus; de là, dans un

lxxxii INTRODUCTION.

travail sans repos, le mépris des obstacles, des fatigues , des souffrances, cette irrésistible impulsion qui force l'homme, jeté sur une mer inconnue, au milieu des écueils, des tempêtes, d'obéir à la voix qui lui crie : Va, suis le soleil!

De ces hautes régions où le Poëte , comme par quelques paroles magiques, vous a transportés, il redescend sur cette terre où, dans leurs passions insensées, s'agitent tristement les mortels misérables. Il est dans le cercle des damnés qui , enveloppés d'une flamme qui les cache à la vue, expient, sous ce vêtement de feu, la ruse maligne, l'imposture', la fourbe1. Tout à coup, une voix :

« Si récemment dans ce monde aveugle tu es tombé , de cette « douce terre latine d'où j'ai apporté toute ma coulpe,

« Dis- moi si les Romagnois ont la paix ou la guerre; car je fus « des monts, là, entre Urbino et la montagne d'où sortie Tibre2.

« — 0 âme là -dessous cachée! répond Dante, la Romagne n'est « ni ne fut jamais sans guerre dans le cœtfr de ses tyrans. »

Quelle tristesse dans ce seul mot ! et comme, du cœur de ses tyrans, on voit se déborder tous les maux sur cette contrée calamiteuse!

Après avoir avec plus de détails satisfait à la demande du damné, Dante, à son tour, lui en adresse une :

« Maintenant, je te prie de nous dire qui tu es ; ne sois pas plus « dur que d'autres ne l'ont été, et que ton nom se conserve dans le « monde! »

Ici se déroule une des scènes les plus étranges, les plus terribles, les plus fantastiques. La haine du Gibelin flétrit, à la fois, et le fourbe auquel il fait raconter ses honteux méfaits, et le pape qui le poussa dans l'infernal abîme. Il y a des moments où l'on croit entendre le sifflement du fer rouge appliqué sur le front du pontife prévaricateur.

Dante a cru complaire à Gui -de Montefeltro en souhaitant que son nom se conserve dans le monde. Le réprouvé le détrompe , et, sans y songer, dévoile ainsi lui-même son supplice secret, le sentiment de sa turpitude.

« Si je croyais répondre à quelqu'un qui dût jamais retourner « dans le monde, cette flamme cesserait de se mouvoir;

« Mais puisque jamais, si ce qu'on dit est vrai, nul ne retourna « vivant de ces profondeurs, sans crainte d'infamie je te réponds :

Page 1