‹ uvres posthumes de F. Lamennais (volume 2)Chapitre 36 sur 131 · Beaucoup promettre et tenir peu · texte numérisé non relu

Beaucoup promettre et tenir peu

lxxxiv INTRODUCTION.

« Ensuite, quand je fus mort, François me vint chercher; mais un « des anges noirs lui dit :' — Ne l'enlève point, ne me fais pas tort ;

« En bas, parmi mes serfs il doit venir, parce qu'il donna le « conseil frauduleux, depuis quoi je le tiens aux crins.

« Absous ne peut être qui ne se repent, et à la fois vouloir et se « repentir ne se peut , à cause de la contradiction qui point ne le « permet.

« 0 malheureux! comme je tressaillis lorsqu'il méprit, disant: « — Tu ne pensais pas que je fusse logicien.

« Il me porta devant Minos; et celui-ci, après avoir huit fois « roulé sa queue autour de son dos endurci, et se l'être mordue de « rage,

« Dit : — Ce pécheur est de ceux que le feu dérobe : par quoi. « là où tu vois, perdu suis-je, et ainsi vêtu , gémissant je vais. »

N'est pas là tout un drame? et comme l'action en en est rapide! et comme , dans sa rapidité . on est ému successivement des sentiments les plus divers ! Pas un trait qui ne réveille une longue suite de pensées, qui ne présente à l'imagination un tableau qu'elle développe et complète d'elle-même. Et quel naturel ! quelle vérité dans le retour que fait sur lui-même, sur l'irréparable passé, ce perdu, alors qu'il était la forme d'os et de chair que sa mère lui donna ! Cette forme d'os et de chair, c'est tout l'homme. Quelle que soit sa superbe, il n'a que cela. Mais non : il a encore ce que, dans les illusions de ses jeunes années, il oublie, une âme. Plus tard, trop tard, il se souvient d'elle :

« Quand je fus arrivé à ce point de mon âge où chacun devrait « abaisser les voiles et serrer les cordages,

« Ce qui, premièrement, me plaisait, alors me pesa; repentant « et confès je me fis, et bien, hélas! m1 en serais-je trouvé, pauvre « misérable ! »

Cette réflexion, qui coupe son récit, et qui, tout d'un coup, ramène au dedans de soi ce -pauvre misérable, ajoute encore à ses tourments celui d'un regret éternellement vain. Ce qu'il eût pu être aggrave le poids de ce qu'il est désormais pour toujours.

La voix de ce spectre a quelque chose de sépulcral qui fait frissonner comme celle du père d'Hamlet. Appelé par le grand Prêtre, qu'en passant il maudit, le voilà seul, face à face, avec ce Prince des nouveaux Pharisiens, qui l'a mandé pour guérir sa fièvre de superbe.

INTRODUCTION. lxxxv

On croit voir apparaître l'Ange d'orgueil. La tentation commence. Ce que dit le Pontife, il ne le redit point. Que serait-ce auprès de ce mot : Je me tus , ses paroles me paraissant ivres ? Le Pape a remarqué ce silence d'étonnement et d'effroi; il rassure le moine consterné , l'éblouit du pouvoir qui lui est commis, et l'absout d'avance du péché auquel il le pousse. Le malheureux hésite, pèse de part et d'autre les graves arguments, et enfin succombe. Il a raisonné avec sa conscience ; à sa mort l'Ange noir raisonne à son tour et l'emporte en se raillant de lui : Tu ne pensais fa s que je fusse logicien.

« Par quoi, là où tu vois, perdu suis-je ; et ainsi vêtu, gémissant « je vais. »

Ce lugubre je vais ne se prolonge-t-il pas dans les cavernes infernales comme un écho de l'éternité?

Parvenus au fond du cône où la glace enchaîne à jamais Lucifer, Dante et Virgile , dépassant le centre de la terre, remontent péniblement le long d'un ruisseau dont le bruit les guide au milieu de l'obscurité, et retrouvent la lumière en arrivant à la surface de l'autre hémisphère, au-dessus duquel s'élève un mont que les eaux entourent de toutes parts : — Ce mont est le Purgatoire, et la deuxième cantique commence.

Page 1