JEneid. liv. vi
INTRODUCTION. lxxxvii
« aucun égard au rang qu'il occupait sur la terre. Mais bien sou- « vent, considérant l'âme du grand roi des Perses, ou d'un autre « roi , ou de quelque autre homme puissant , il n'y découvre rien « de sain ; au contraire , les parjures et les injustices dont elle s'est « rendue coupable la couvrent comme d'autant de meurtrissures et « de plaies; elle est toute défigurée par l'orgueil et le mensonge ; il « n'y a rien de droit en elle, parce qu'elle n'a point été nourrie de « la vérité. Maîtresse de suivre ses penchants , elle s'est plongée « dans la mollesse, la débauche, l'intempérance, dans des désordres « de toute espèce, de sorte qu'elle regorge d'infamie : ce que voyant « le Juge, il l'envoie ignominieusement dans la prison où elle doit « subir les supplices qu'elle a mérités; car il convient que celui « qui est puni justement, le soit afin d'en tirer de l'avantage en « devenant meilleur, ou pour servir d'exemple aux autres et les « porter à se corriger par la crainte que son châtiment leur inspire1 . « Or, ceux que les dieux et les hommes punissent afin que leur « punition leur soit utile , sont les malheureux qui ont commis des « péchés guérissables : la douleur et les tourments leur procurent « un bien réel , car on ne peut être autrement délivré de l'injustice. « Mais pour ceux qui, ayant atteint les limites du mal, sont tout « à fait incurables, ils servent d'exemple aux autres, sans qu'il leur « en revienne aucune utilité , parce qu'ils ne sont pas susceptibles « d'être guéris; ils souffriront éternellement des supplices épouvan- « tables. C'est pourquoi, méprisant les vains honneurs et ne regar- « dant que la vérité , je m'efforce de vivre et de mourir en homme « de bien ; et je vous y exhorte , ainsi que tous les autres, autant « que je le puis. Je vous rappelle à la vertu, je vous anime à ce saint « combat, le plus grand, croyez -moi , que nous ayons à soutenir « sur la terre. Combattez donc sans relâche , car vous ne pouvez « plus vous être à vous-même d'aucun secours, lorsque, présent « devant le Juge, vous attendez votre sentence tout tremblant et « saisi de terreur2. Cette sentence rendue, le Juge ordonne aux a justes de passer à la droite et de monter aux deux; il commande
1 . Virgile met la même doctrine dans la bouche d'un des malheureux qu'il place en son enfer.
« Discite justitiam moniti , et non temnere divos. »
JEneid., lib. vi.
2. Platon; Gorgias. Oper. , tom. iv, p. 166 et seq. édit. Bipont.
lxxxvui INTRODUCTION.
« aux méchants de passer à la gauche et de descendre aux enfers '. » Suivant Pythagore2, les âmes de ceux qui, s'étant plongés dans les voluptés du corps et s'en étant rendus esclaves, ont violé le droit divin et humain, sont roulées autour de la terre, et ne reviennent au ciel qu'après avoir été ainsi emportées durant beaucoup de siècles. Virgile décrit , d'après la même doctrine, les peines que subissent ces âmes malades, jusqu'à ce qu'elles soient purifiées de leurs souillures5. Chez tous les peuples on retrouve des croyances analogues. Elles sont comme la voix de la conscience universelle, qui, unissant l'idée de souffrance à l'idée de désordre et l'idée de pureté à celle de béatitude , a dû rendre , pour les pécheurs , la possession de celleci dépendante d'une purification préalable , comme la santé perdue ne se retrouve qu'après un temps de convalescence plus ou moins pénible.
L'opinion toute métaphysique de châtiments éternels, ou de l'éternité du mal, n'a pu naître, nous le répétons, qu'à des époques où le raisonnement abstrait, substitué aux natives inspirations de la conscience, altéra dans l'homme le sentiment de ses lois véritables.