‹ uvres posthumes de F. Lamennais (volume 2)Chapitre 44 sur 131 · Purgat., ch. m, ter. 18 et suiv · texte numérisé non relu

Purgat., ch. m, ter. 18 et suiv

INTRODUCTION. xcvil

coure à l'effet. Et remarquez quel calme, quelle tranquille lumière matinale ces images champêtres répandent sur des lieux cependant consacrés aux pleurs, et comme l'innocence de ces simples et douces et placides créatures se reflète sur les âmes encore malades, encore souffrantes, mais assurées désormais de posséder, au sein d'une éternelle paix, le bien immuable. Ce sont ces secrets rapports, qu'on sent , qu'on n'exprime point, tant les nuances en sont et délicates et fugitives , qui font le charme inépuisable des œuvres du vrai génie.

Mais le génie, comme la nature, sait aussi varier ses tableaux pour en rendre l'impression plus vive par les contrastes. Dante et Virgile se joignent à ces pèlerins du monde des ombres, qui s'offrent à les guider vers le passage qu'ils cherchent. L'un d'eux, en cheminant, demande à Dante s'il le vit jamais sur la terre: « Il était « blond et beau , et de noble aspect ; mais un coup avait divisé l'un a des sourcils. » Dante n'ayant de lui aucun souvenir, « Mainte- « nant, vois, » reprit-il, et il lui montra une blessure au haut de la poitrine. Puis, souriant, il dit: « Je suis Manfred. »

On connaît son histoire. Clément IV, poursuivant en lui un descendant de Frédéric H, après l'avoir excommunié, appela Charles d'Anjou pour le chasser du royaume de Naples, dont l'archevêque de Cosenza avait offert, au nom du Pape, l'investiture à ce prince ambitieux. Manfred périt dans la bataille livrée près de Bénévent. Son corps , selon les lois de l'Église , ne pouvant reposer en terre sainte , Charles ordonna de l'ensevelir au bout du pont de Bénévent. Chaque soldat jeta une pierre sur sa fosse. On appelait mora cette sorte d'amas de pierres, vague souvenir peut-être des anciens tumulus. Mais l'archevêque de Cosenza ne permit point que les os de Manfred restassent enfouis sous quelques pelletées de terre pontificale. Il les fit transporter près du fleuve Verde , avec l'appareil lugubre en usage à l'égard des excommuniés, en silence et les cierges éteints.

L'ombre continue :

« Après que mon corps eut été percé de deux coups mortels, « pleurant , je m'en allai vers celui qui volontiers pardonne.

« Horribles furent mes péchés ; mais de si grands bras a la Justice « infinie , qu'elle y reçoit tout ce qui revient à elle.

« Si le Pasteur de Cosenza, qu'en chasse de moi envoya Clément, « avait alors en Dieu bien lu cette page ,

xcviii INTRODUCTION.

« Les os de mon corps. seraient encore au bout du pont de Béne- « vent, sous la garde de la pesante mora.

« Maintenant les baigne la pluie et les roule le vent hors du a royaume, le long du Verde. où il les transporta à lumière « éteinte J . »

Manfred raconte et ne se plaint point : que lui importent, à présent, ces choses de la terre? Mais le Poë'te gibelin, par la pitié qu'inspire ce roi puissant la veille, et le lendemain privé même d'une fosse, a atteint son but; il a flétri le persécuteur, il a rendu exécrable à tous sa vindicte atroce . sa haine qui ne pardonne point alors même que déjà Dieu a pardonné.

L'espace que les âmes en attente occupent dans le Purgatoire comprend plusieurs cercles, et les plus larges, puisqu en s' élevant le mont se rétrécit. On pourrait, au premier abord, s'étonner de l'étendue de cet espace intermédiaire et du nombre de ceux qui . plus ou moins longtemps, doivent y séjourner avant d'être admis dans le lieu où s'accomplira leur purification. Mais il y a là une pensée profonde. Qu'est-ce. en effet, que cette foule, sinon celle au milieu de qui nous vivons , légère . futile . sans attache réfléchie au mal, sans amour efficace du bien . la foule de ceux au sujet desquels, dans rétonnement de sa grande âme. Bossuet s'écriait: « Quoi ! le charme des sens est-il si fort, que nous ne puissions rien prévoir! » Oublieuse de l'avenir, ondoyante aux brises du présent, tout entière à ce qui est et passe , jamais à ce qui sera, elle s'ouvre, comme la fleur des champs , pour recueillir chaque gouttelette de rosée, chaque rayon de soleil, jusqu'à ce que l'hiver ou un soudain orage la détache de sa tige pour toujours. Cet état d'indolence morale , dont la paresse du corps est limage et souvent l'effet , Dante l'a placé sous nos yeux avec cette vérité pittoresque qu'on ne se lasse point d'admirer dans toutes ses peintures si variées, si vivantes.

Virgile encourage son compagnon, las déjà de la route, car le monde est rude à monter; et, ce travail accompli . il lui promet le repos de sa fatigue.

« Après qu'il eut dit cette parole , une voix tout près se fit ouïr : « — Peut-être auparavant auras-tu besoin de t'asseoir.

« Au son de cette voix , nous nous retournâmes, et nous vîmes, à « main gauche , un grand rocher que ni lui ni moi n'avions aperçu a d'abord.

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