‹ uvres posthumes de F. Lamennais (volume 2)Chapitre 9 sur 131 · OUTRAGES DE DA>~TE · texte numérisé non relu

OUTRAGES DE DA>~TE

Des canzoni et des sonnets, entre lesquels on ne saurait établir un ordre chronologique certain, furent les premières productions de Dante. Et pour la forme et pour le fond, ils appartiennent à un genre de poésie dont il est nécessaire d'indiquer, au moins brièvement, l'origine et le caractère: car l'intelligence de l'œuvre entière du grand poëte gibelin dépend de cette connaissance préliminaire, ainsi que l'ont senti les interprètes modernes . parmi lesquels on consultera spécialement avec fruit MM. Delecluze !. Philarèie Chasles 2 et Rosetti 5. Ce dernier, néanmoins, doit être lu avec beaucoup de réserve.

Le chant est naturel à l'homme, et par conséquent la poésie ou la parole chantée. Aussi est-elle de tous les temps, et la trouve-t-on chez tous les, peuples, même les plus sauvages : le nègre près des bords du Niger et de la Gambie, l'Esquimau, le Samoyede au milieu de leurs glaces. l'Océanien sur ses îles de corail ont leurs chants. leur poésie, comme avaient la leur les fils de Rrahma dans les montagnes et les plaines de l'Inde, sur leurs riantes collines les enfants d'Hellen. Sous tous les climats, à tous les degrés de la civilisation et de la barbarie, elle est le retentissement mélodieux de l'âme humaine.

Si l'on remonte à la source cachée dans la nuit des âges, d'où s'épancha de proche en proche la bienfaisante lumière de la religion, des lois, on en voit sortir la poésie sous sa première forme, et cette forme est l'hymne. Les Yédas ne sont qu'un recueil d'hymnes.

1. Dante AUghieri, ou la poésie amoureuse. Paris, chez Aniyot.

2. Étude sur Dante, panni les Études sur les premiers temps du christianisme et sur le moyen âge. Paris, 184".

3. Sullo spirito antipapale, che produsse la Rifornia e sulla sécréta influenza eh' esereitc nella Letteratura d'Europa, e specialmente d*ltalia corne risulta da molti suoi classici, massimè da Dante. Petiarca. Boecaccio, Disquisizioni. Londres, 1832. — La Divina Commcdia di Dante Alighieri, con comento analitico di Gabriele Rossetti. Londres, 1827.

INTRODUCTION. xxi

Les chants d'Orphée, de Musée, étaient des hymnes. Chose bien remarquable, l'homme s'est d'abord, par un élan spontané de son être, porté vers Dieu. Puis, redescendant en lui-même, au sein de la Nature, pénétré de sa vie, il en chante les merveilles, les secrètes puissances, ses propres sentiments, ses passions, et surtout la plus vive, la plus universelle, l'amour.

A cette poésie d'amour l'hymne vient se mêler ensuite par la combinaison, la fusion, qui s'opère dans les profondeurs mystérieuses de l'âme, de l'amour humain et de l'amour divin.

La pensée se développant, ce qui n'était qu'instinct devient plus tard doctrine. On voit naître une philosophie de l'amour séparé des sens, quoique la poésie qui le peint emprunte aux sens et aux passions des sens ses images, et dont l'objet se symbolise dans une femme idéale, avec les différences produites, chez les différents peuples, à des époques diverses, par les idées religieuses accessoires, les mœurs et le génie même des races. De là, pour ne pas remonter plus haut dans les temps, et ne pas s'enfoncer plus loin dans l'Orient, la Sulamite du Cantique des Cantiques, la Diotime du Banquet de Platon, où Socrate raconte comment il fut par elle initié à la doctrine de l'amour céleste, la Zulèika et la Lèila des Arabes, et tant d'autres types analogues chez les Persans; et après les croisades . chez les peuples occidentaux , où on le retrouve jusqu'en Angleterre dans les sonnets de Shakspeare visiblement empreints de ce mysticisme traditionnel. Le symbolisme mystique de Dante et de ses contemporains se compliqua d'un autre symbolisme correspondant aux passions politiques des partis entre lesquels était divisée l'Italie, le parti impérial ou gibelin, le parti guelfe ou pontifical, et à la haine plus générale qu'inspiraient l'ambition, l'orgueil, l'avarice de la cour romaine et ses corruptions parvenues à leur comble lors du séjour des pap?s à Avignon.

Ainsi les symboles de l'amour pur, de l'amour divin, devinrent les symboles d'une doctrine secrète, religieuse et politique ; les mots prirent des acceptions nouvelles, obscures pour le vulgaire, connues des seuls adeptes. On n'en saurait douter en lisant les poètes gibelins de l'époque de Dante, Guido Cavalcanti, Lappo Gianni. Guittone d'Arezzo. Cione Baglione, Cino da Pistoïa, Giglio Lelli et leurs sonnets énigmatiques. Sous des formes convenues, mystérieuses, ces fidèles d'amour, ainsi qu'ils se nommaient entre eux, se communiquaient leurs pensées, 'eurs espérances, leurs craintes,

xxn INTRODUCTION.

poursuivant le but particulier du parti impérial, et concourant, à divers degrés, au développement dij la vaste conspiration formée dans le Moyen âge contre la Rome papal?, et qui aboutit à la réforme du xvie siècle. Les Lettres de Pétrarque, ses Ëglogues et celles de Boccace, ne laissent sur ce point aucune incertitude. Quelle que fût d'ailleurs la multiplicité des doctrines et des associations différentes, le même esprit éclate partout, avec les mêmes précautions de langage. Les figures de l'Apocalypse, les fictions païennes du Tartare et de l'Elysée fournissent tour à tour des images sur le sens desquelles aucun initié ne se méprenait. Le Pape est l'antique serpent, son règne le règne visible de Satan et de ses anges maudits: les martyrs revêtus de robes blanches demandant justice de leurs persécuteurs au pied du trône de l'Agneau, sont les victimes de l'Inquisition; la ville aux sept collines , Rome, est la prostituée assise sur les eaux, la Babylone, repaire des animaux immondes, dont on attend la chute certaine, célébrée par des chants d'allégresse et des cris de vengeance.

Une telle complication de vagues allégories, d'expressions volontairement obscures, ne jette pas seulement de la sécheresse et de la froideur dans les poésies gibelines , mais souvent les transforme en une sorte de chiffre inintelligible aujourd'hui . et qui le sera probablement toujours, spécialement en ce qui touche le côté politique.

Le symbolisme philosophique n'exigeait pas les mêmes précautions ; aussi verrons-nous plus loin que Dante lui-même fournit des explications très-utiles pour l'intelligence non-seulement de ses premières poésies . mais encore de la Divina Commedia , sans néanmoins dissiper, à beaucoup près, toutes les obscurités.

Pour ne pas interrompre l'enchaînement des idées et des faits qui relient entre eux ses autres ouvrages et en forment le meilleur et le plus sûr commentaire, nous parlerons ici de son Traité de la langue vulgaire ' qu'il contribua tant à fixer, au degré où elle pouvait l'être, si près encore de son origine. Ce sujet, en apparence purement littéraire et scientifique, n'était pas étranger aux intérêts de parti. Les Guelfes elles Gibelins avaient chacun leur langue : les guelfes le latin, langue officielle connue de la seule classe instruite. les gibelins la langue parlée et entendue de tous. Ce n'était pas là.

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