Encoi'e une lettre dont l'insertion nous paraît utile
l'abbé gerbet a m. le comte de senfft.
Paris, 1er mai 18-27.
Monsieur le comte,
Je vois, par les lettres qui arrivent de Gênes à l'adresse de l'abbé de La Mennais à Paris, que vous n'êtes pas encore informé de son retour en Bretagne ; et vous pourriez être inquiet de ne pas recevoir de réponse aussi tôt que d'ordinaire. Il est parti d'ici, avec l'abbé Jean, le lundi de Pâques, en assez bon état. Avant de rentier à la Chênaie, il devait passer quelques jours à la campagne de M. Blaize. C'est de là que j'ai reçu dernièrement une lettre de lui, qui m'annonce qu'U a bien supporté le voyage, à la fatigue près : il devait se rendre incessamment à la Chênaie. Je lui ai adressé les lettres arrivées ici.
Nous avons changé de logement quelques jours avant son départ. Le nouvel appartement, qui a moins de bruit, très-bon air et très-belle vue, est plus de son goût. Mais la Chênaie vaut toujours mieux pour sa sauté et ses travaux. J'irai le retrouver au mois de juillet.
Les journaux, que vous recevrez en même temps que cette lettre, vous apprendront le licenciement de la garde nationale de Paris. Cette mesure était nécessaire, puisqu'il n'y a plus de gouvernement dès que les corps armés se mettent à dicter des conditions; mais elle ne fera qu'augmenter le mal, si elle n'est pas soutenue par une conduite ferme et constante.
L'abbé de Clausel vient de lancer un Nouveau coup d'œil contre nous. Le Mémorial de mai contiendra une réponse d'O'Mahony.
Daignez, monsieur le comte, faire agréer à ces dames, et agréez vous-même l'hommage de mon plus profond respect.
iîi'(>ttt\ c'est (le n'avoir porsoiinc avec (jui j)ai-lf'rrottt' lani^uc. J'avais clifrchi' à Paris un jouiio Italien (|ui eût ])u me servir (le secrétaire, et avec qui j'aurais causé; mais je n'ai point trouvé ce qu'il m'aurait fallu. Les Italiens ne sont pas voyaiicurs connue les Ani;lais; il est rare cjue les l)ons sujets sortent (le leur pays pour aller vivre i\ l'étranger. Je suis donc réduit aux livres, qui sufiisent à tout, excepté que, bien qu'ils parlent mieux que personne, il n'est pas possible de prendre avec eux l'iiahitude de parler.
\ oilà trois semaines que je n'ai lu de journaux, de sorte que j'ignore entièrement ce qui se passe-, maison me mande en gros que tout va comme de coutume, c'est-à-dire de mal en pis. Il y a longtemps (pie je suis persuadé qu'une révolution générale est inévitable, et que tous les etibrts des gens de bien doivent être dirigés vers l'avenir. Il faut, d'avance, poser les liases d'une nouvelle s<^ci(''té; la vieille est pourrie, elle est morte; on ne la ressuscitera pas. C'est folie décompter sur les gouvernements, qui ne sont plus des gouvernements, qui ne peuvent plus le redevenir. Il s'agit de faire des peuples, ce qui sera toujours possible, jusqu'au temps marqué de Dieu pour la consommation des choses. L'Église a une grande mission, et elle la remplira : mais le moment ne paraît pas encore venu ; il ne saurait cependant être loin. Combien je souhaiterais être à même de vous exposer mes idées là-dessus, et de connaître les vôtres ! Prenons patience, nous nous re verrons. Dieu, par des voies que nous ne connaissons pas, amène tout à ses fins : disponit omnia sitaviter, et atfingit à fine adfinemfortiter. Mille respects et mille tendresses.
A la CLeuaie, le 5 mai ISîT.
J'ai écrit, il y a quelques jours, mon cher ami. à M"' de Sentît , pour vous annoncer mon arrivée ici , et pour vous dire avec combien d'impatience j'attendais de vos nouvelles. Je ne serai tout à fait tranquille sur la santé de la comtesse
Louise, sur celle de .M'"^ de Senfft, sur la vôtre, que lorsque vous m'aurez rassuré par des détails plus satisfaisants que les derniers. Pour moi, je sens que mes forces ont extrêmement diminué depuis un an , et mon travail ne diminue point.
J'ai passé Pété et l'hiver dernier à transcrire des notes, et je vois que j'en ai pour longtemps encore de cette fastidieuse et fatigante occupation. C'est pourquoi je me décide à chercher quelque aide, et c'est à vous que je m'adresse pour cela. Ayant à peu près dix-huit mois à passer ici seul, je serais bien aise de trouver quelque distraction utile dans la société du secrétaire dont j'ai besoin; et, comme cette distraction ne pourrait être celle qui résulte de la communication des idées sur les sujets qui m'intéressent, j'ai pensé que je n'en trouverais pas de meilleure ni de plus commode qu'en la cherchant dans l'étude d'une langue que je n'ai pas l'habitude de parler. Si donc vous pouviez me procurer un Italien, vous me rendriez un vrai service. Je crois qu'on parle à Modène un langage pur; et dans ce cas il vous serait facile de vous informer si l'on y trouverait ce que je désire. Il me faudrait un tout jeune homme, finissant ses humanités, pour plusieurs raisons : et parce qu'il n'en serait pas encore à prendre un état, et parce que je ne poun^ais pas offrir les avantages qu'un autre demanderait avec justice. \ oici quelles seraient mes conditions : le logis, la table , le blanchissage et 600 fr. par an. Je payerais en outre les frais de voyage pour venir et ceux de retour , lorsque ce jeune homme retournerait dans son pays. Il aurait appris au moins le français, et c'est une chose à considérer. Je voudrais qu'il fût pieux, de mœurs douces, et qu'il sût écrire lisiblement. Si cette affaire s'arrangeait, je vous prierais d'avancer les frais de voyage jusqu'à Paris, où il arriverait avec une lettre de vous pour l'abbé Gerbet (rue de l'Est, n» 5), ou en son absence pour l'abbé de Salinis. Ils l'hébergeraient et le feraient ensuite partir pour la Chênaie ; ou même ils l'y amèneraient, car ils doivent l'un et l'autre y venir dans le courant de l'été. Je n'exige pas qu'il parle le français; il me conviendrait même beaucoup mieux qu'il ne le sût pas du
tout. Du reste je vous demande d'être iioituik'' le moins possible.
Vous voyez, mon cher comte, j'abuse de votre amitié, mais vous êtes si bon que vous me pardonnerez, il s'agit d'ailleurs d'avancer des travaux que je crois importants, et de soutenir un peu ma santé qu'altère une solitude trop absolue. Tuissimus in Christo.
A la Chênaie, le 5 mai 1827.
La lettre incluse à M. de S. était pliée et cachetée, lorsque votre lettre du 5 avril, et celle de la comtesse Louise, du 17, me sont arrivées. Combien je suis triste de vos peines! Combien je souffre de vos souffrances! Au nom de Dieu, prenez sur vous, ne vous laissez point aller à un découragement qui abattrait tout à fait vos forces. 11 viendra un meilleur temps, et après tout ne faut-il pas supporter la vie telle que la Providence nous la donne? Elle est dure pour tous les enfants d'Adam, mais songeons à la récompense, à cette autre vie qui nous est montrée là, devant nous, tout près, et néanmoins dans la gloire même de Dieu. Je supplie M. de Senff't de prendre soin de sa santé si précieuse et si chère. Si le service que je lui demande devait lui causer le moindre embarras, je le prie en grâce d'oublier complètement que je lui aie écrit. Je pense à vous sans cesse dans ma tranquille solitude : je vous porte tous les jours au saint autel , là où tous les regrets s'adoucissent et viennent se perdre dans une éternelle espérance. J'ignore quand je vous reverrai sur la terre , mais je ne doute point que je vous reverrai. Croyez-le aussi, ce sera pour moi une assurance de plus de votre si douce amitié. J'aurais voulu passer ma vie près de vous. La Providence en a disposé autrement elle me crée ici des devoirs qu'il faut que j'essaie de remplir, et je m'attends à de nouvelles épreuves. Paratum cor meum! du moins je tâche de le préparer.
Voici quelques anecdotes que l'on m'écrit de Paris. I. 16
« ....A la revue qui a eu lieu, le 16 avril, au champ de Mars, le roi a été singulièrement affecté de l'accueil un peu morne qu'on lui a fait. Rentré aux Tuileries, il a fait appeler M. le Dauphin, et lui a témoigiié sa surprise et sa peine de n'être pas aimé de son peuple. M. le Dauphin lui a répondu que le peuple l'aimait, mais qu'il était mécontent de la loi sur la presse. Le roi a mandé les ministres. M. de Vil. a déclaré que, dès le principe, il n'avait pas goûté ce projet; M. de Peyronnet a, assuré qu'il triompherait à la Chambre des pairs; Corbière a ricané. Bref, le roi a ordonné le retrait'.
c( Un officier de la garde, dont le régiment a été en garnison à Rouen , me disait dernièrement qu'à leur arrivée dans cette ville, le corps des officiers fit sa première visite à M. le cardinal, qui leur adressa des questions militaires sur le nombre de leurs soldats, les jours de marche, etc.; et qu'au sortir du palais épiscopal ils se rendirent chez le lieutenant général commandant la division , qui leur parla de l'état du diocèse, en gémissant sur le manque de prêtres!
(( ....Une thèse vient dernièrement d'être soutenue en Sorbonne sous la présidence du cardinal de Clermont-Tonnerre. La séance a été ouverte par un discours latin du cardinal , dont la voix très- basse s'est élevée à la fin du discours pour déclarer « qu'on défendrait toujours en Sorbonne les droits «du roi, et qu'il fallait commencer la thèse par là.» En conséquence, M. Fontanelle, pour fournir au candidat l'occasion de défendre les droits du roi, a présenté des objections contre la doctrine du premier article de la Déclaration de 1682. 11 paraît qu'il n'a pas mal argumenté, car le pauvre soutenant a été obligé de dire que <( le droit de décider les « questions de justice sociale ferait partie, sans aucun doute,
1. La loi sur la presse avait été retirée le 17 avril. Le 16 avril, l'histoire ne mentionne aucune revue, mais seulement un service exceptionnel de la garde nationale aux Tuileries, à l'occasion de la fête du roi. L'accueil des gardes nationaux fut très -chaleureux. Il émut le roi, et certains officiers profitèrent de l'occasion pour obtenir la revue qui fut passée treize jours après, contrairement au vœu des ministres. On sait quelles en furent les graves conséquences. Ceci rappelé, concluons que le vrai motif du retrait de la loi sur la presse fut la réserve menaçante avec laquelle la Chambre des pairs avait accueilli le projet ministériel.
|)i: LAMENNAIS. 243
<( (lu pouvi»ii' de l'É^-lise, si Jésus-Christ n'y avait pas ex-
« pressément renoncé entre les mains de Pilote »
Kci'ivez-nioi souvent, je vous prie. J'ai plus l)esoin de vos lettres (jue vous ne pouvez eroire. Vous aurez vu à Gènes le cardinal Macchi. 11 se proposait d'y séjourner quelque temps. La vie de Rome ne lui sourit pas, ce qui fait qu'il ne sourit [)as à Rome. Paris lui convenait, et il le regrette, c'est tout simple. 11 a toujours été fort bien pour moi.
A la Chênaie, le -21 mai 1327.
J'ai vos deux lettres du 30 avril et du 5 mai. La cadette, plus agile, a rejoint l'aînée, de sorte qu'elles sont arrivées en se donnant la main. Hélas! elles m'apportaient de bien tristes nouvelles, puisque la comtesse Louise est toujours souffrante, et vous aussi, et mon cher comte aussi par conséquent. Certes, le bon Dieu vous éprouve avec bien de l'amour : car tout cela est de l'amour, tout cela est le présage d'une belle, d'une magnifique récompense. Encore un peu de temps, et ces peines de la terre se transformeront dans le ciel en une joie inénarrable. Courage donc, point d'abattement, mais un vif élan de l'àme vers le prix qui vous est proposé et vers Celui qui vous le prépare.
Me voilà enfin un peu au fait de votre itinéraire; vous allez à Oleggio. J'espère dans le voyage, j'espère dans les bains, j'espère dans les eaux, j'espère surtout dans la Providence qui vous conduira, qui veillera sur vous pendant votre séjour, et qui vous ramènera plus forts, plus calmes, avec plus de tout ce qu'il faut pour accomplir en paix ce long et triste pèlerinage. J'ignore entièrement ce qu'elle fera de moi, cette tendre mère qui sait mieux que nous ce qui nous est bon. Je n'ai, ce me semble, aucuns désirs, si ce n'est de vous voir et puis de rentrer dans ma solitude. Je doute fort qu'il entre dans ses vues que j'aille là* ; mais je voudrais toujours