‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 11 sur 165 · Prague · texte numérisé non relu

Prague

2. Dans une lettre de M"^ de Lucinière^ datée du Calvaire (Mont-Valorien', le 12 mai 1828, Charles X est encore en .scène, et la scène est caractéristique :

■< Si vous en étiez digne, je vous conterais qiic le Roi est venu ici, dans tout

iappareil de la royauté. Hélène était ravie, quoiqu'un peu désappointée, car elle m'a voné qu'elle ne croyait pas que le Roi fut vu. homme comme les autres, mais un

NOTES ET SOUVENIKS. \x\v

Je no sais pourquoi ce (loiihlc appel, de la pieuse demoiselle et du vieux roi, me frappe comme un symbole. Les anciens doj^mes semblent , admirablement pcrsonnitiés, tendre les bras au glorieux tugitit", et le rappeler de leurs voix che- \ rotantes. Le néant de leurs esp 'rances ferait sourire, si la sincérité de leurs regrets ne commiuidait une autre émotion.

On a vu quel fut le sort des deux premiers volumes de Y Indifférence en matière de Religion. Le premier, salué d'un applaudissement unanime. — j'entends parmi ceux dont ileX' primait les idées et servait les croyances: le second, donnant déjà lieu, même dans le parti religieux, et plus particulièrement au sein du clergé, à des objections, à des restrictions jalouses de l'enthousiasme tout d'abord surpris. Ces soudaines explosions de génie, dans les rangs de la sainte milice, troublent, au sein de leur quiétude, bien des vanités qui s'ignorent, bien des ambitions qui, pour se replier sur ellesmêmes, n'en sont ni moins vivaces ni moins ardentes. Vne renommée qui s'improvise les trouve hors de garde et sans ressources pour lui résister de haute lutte : mais tout succès a son lendemain, et ce lendemain n'est jamais perdu pour elles.

Est-ce un profane qui se permet d'interpréter ainsi , et qui interprète mal ces critiques cléricales, si bien masquées de scrupules, si timides et si bénignes au début, lesquelles, gagnant jour par jour du terrain, enflant peu à peu leurs murmures, rappellent le terrible crescendo de Dom Basile? Si on le croit, ma réponse est prête. C'est dans une cellule de trappiste que les lignes suivantes ont été tracées :

Mre tout brillant, tout comiiosé d'or et de pierreries. Son idée ne m'a point surprise. Je l'avais toxite pareille, étant enfant. Ce bon prince, que j'aime à l'ancienne mode, me parnt bien ému quand il fnt aux pieds de la sainte Crois. On m'a dit, même, qu'il versait des larmes! J'étais un peu trop éloignée pour m'en assurer. Mais ce dont je puis répondre, c'est qu'il était profondément recueilli. Le saint abbé Rauzan, qui prêchait les stations, nous invita, à haute et bien intelligible voir. \ prévenir, par nos prières, rora^e dont nons sommes menacés. Ah ! que Dien le détourne !.. 11 fera encore ce miracle, je l'espère, en faveur de la foi du monarque. »

XXXVI NOTES ET SOUVENIRS

u La Sainte volonté de Vieu.

«! Abbaye deMelleray, 26 juillet 1821.

« Monsieur l'abbé,

«Bien que j'eusse à vous remercier pour la bonté que vous avez eue de m'envoyer votre Défense de l'Essai, je n'ai pas voulu vous répondre avant de l'avoir lue avec toute l'attention dont je suis capable. Votre second %olume, monsieur l'abbé, pour tout homme sage, présente un grand caractère de vérité. Mais votre Défense est une démonstration qui entraîne les convictions après elle. Vous battez vos adversaires de leurs propres armes, et, tout en les réduisant au silence, leur faites sentir leur imprudence et leur ignorance. Ils ne jurent tous que in verba magistri, de ces maîtres dont, pour la plupart, ils ne connaissent que les noms, et vous leur faites voir que ces maîtres ont pensé et parlé de manière à fournir eux-mêmes la preuve la plus évidente de votre système. Je ne sais cependant si votre Défense sera également goûtée par tous. // est des gens dont vous compromettez furietisement V amour-propre , et ces torts-là ne se pardonnent pas. Vous leur faites voir clairement, non-seulement qu'il ne vous ont pas compris, mais qu'ils n'ont ni lu, ni au moins entendu les grands oracles dont ils invoquent l'autorité contre vous, qui les citez au redoutable tribunal du sens commun. C'est, monsieur l'abbé, être trop exigeant, etc., etc..»

La lettre est signée F. Antoine, ahhè de Melleray, et l'esprit de Voltaire n'est évidemment pour rien dans sa rédaction.

Deux ans plus tard , à propos des deux derniers volumes de Vin différence, un missionnaire, formé par l'abbé Carron, et compté parmi les plus éloquents, l'abbé Le Tourneur, se montre encore plus explicite :

«...Il me semble que, depuis que j'ai lu vos deux derniers volumes, jesuis plus fort, je vois mieux, j'entends plus clair. Que Dieu soit béni, mon bon frère, de tout ce qu'il vous a donné pour sa gloire! Car si sur un cœur de prêtre, bien desséché, bien éteint, presquemort, ces traits de feu et de lumière ont laissé une empreinte si forte, et je crois si profonde, que sera-ce donc dans des âmes mieux disposées?... N'ayant pas le temps de vous lire le jour, je vous lisais la nuit, et il m'a fallu bien des heures de nuit, car il y a des passages qui m'arrêtaient longtemps, et sur lesquels il me fallait revenir bien des fois.

a La dernière livraison des Tablettes du Clergé contenait une lettre datée de Rome, tout à fait dans le style et la manière de C Je

NOTi:s i:t soi vkmhs. wwir

n'en ai pas été surpris, car je m'y altemlais, el jo gagerais (lu'O-;tini l'a trouvée do son goût. Cœci siint et duces cxconwi. Ces petites conjurations d'amours-propres froissés, et de systèmes vaincus, peuvent retarder le triomphe de la Vérité ; mais son jour viendra...

«On a souvent besoin de lever les yeux au ciel dans les jours où nous vivons, tant le mal y est extrême, tant les efforts qu'on tente pour y porter remède paraissent impuissants. Notre bon Jean ' m'attriste; et quoique mon évèque me dise que «la guerre est un peu son élément. » je doute fort qu'on vive à l'aise au milieu de tracasseries dans lesquelles on est à peine soutenu par ceux qui y .>ont à peu près seuls intéressés. Puis, de même que les éloges ne tarissent pas lorsqu'on réussit, à quelque chance d'ailleurs que le succès se puisse devoir, on peut s'attendre à la censure la plus démesurée, lorsqu'on est traversé ou arrêté court dans sa marche. Si les réformes de l'abbé Jean n'avaient pas été contrecarrées en tout sens, Tordre qu'il rétablissait à Saint-Denis et dans toute la Grande Aumùnerie ajoutait à sa réputation d'habileté. Je ne serais pas surpris, maintenant, qu'on déclarât « qu'il n'est qu'un brouillon. »

Ces hostilités sacerdotales, dont on entrevoit le caractère, Lamennais les avait subies à Rome aussi bien qu'à Paris. Son (( ultramontanisme » ne l'en avait pas préservé. Partout où il y avait des théologiens, il rencontrait des opposants, parce qu'il y trouvait des rivaux. Quelques fragments des lettres que lui écrivait, en 1822 et 1823, un ecclésiastique français de la cour pontiticale, préciseront cette situation singulière. M. de Sambucy, cousin de M. de Bonald, était chargé de faire traduire en italien, et de publier à Rome la Défense de l'Essai. Il écrivait à Lamennais, le 11 février 1822 :

« Monsieur l'abbé ,

a J'ai bien fait, sans doute, de ne pas confier le manuscrit de la traduction de la Défense à monsieur l'abbé *** dont le nom seul aurait fait rejaillir sur la traduction le discrédit ou sa conduite l'a jeté à Rome.

! 1. L'abbé Jean de Lameunais.

xxxYiii NOTES ET SOUVENIRS.

u Le nom du traducteur— le R. V. Orioli, cordelier ou conventuel, régent du collège de Saint-Bonaventure dans le couvent des Saints- Apctros, consulteur de Vincle.r, etc., homme savant, et qui joint à beaucoup d'esprit unjugement très-solide, — en a imposé aux contradicteurs, mais ne leur a pas absolument fermé la bouche. On a tenté de faire changer d'avis le R. P. Maître du Sacré Palais, pour arrêter l'impression. Il m'a prié de passer chez lui. Apres une entrevue et une discussion d'une demi-heure, je l'ai laissé inébranlable. L'assesseur du Saint-Office a désiré pareillement me communiquer ses observations. J'ai répondu à tout. Une seule difficulté à laquelle je n'ai pu répondre est celle-ci : — on lui écrit de Paris que vous vous êtes rendu aux observations de plusieurs personnes trèsgraves, et que, d'après leurs sentiments, vous préparez une nouvelle édition du second volume, où tout sera corrigé : — « L'impression de la Défense est donc, me disait -il, parfaitement inutile. » — Je lui ai répondu : — « On a permis, en Italie, la traduction et la vente du second volume ; il est donc utile d'autoriser la traduction et la vente de la Défense, dans les intérêts de l'auteur et de la vérité même ; afin que les Italiens soient plus à même de juger.

« J'ai découvert que , parmi les deux théologiens consultés sur le second tome ', l'un vous était favorable et l'autre contraire ; et j'ai arraché à celui-ci l'aveu qu'il n'avait pas lu la Défense. A peine arrivé chez moi, je lui ai envoyé la seconde édition de celle-ci pour éclairer son jugement, etc., etc.

«Je vous observerai {sic) ici que l'école du Collège romain, confiée à des prêtres séculiers, ne parle que de Condillac, Locke, etc. Le cardinal Litta gémissait avec moi , avant sa mort , de cette sorte de tendance au matérialisme. Il se proposait de changer cet esprit.

« Vous avez pour vous le cardinal doyen de la Somalia qui, avec l'évêque de Potenza et le P. Orioli, vos deux traducteurs, prétendent hautement que l'on ne vous comprend pas, ou que l'on ne sait pas le français suffisamment, si l'on n'adopte pas votre système...»

"10 mai 1822.

« L'impression est terminée, et j'ai obtenu trois approbations, suivant votre désir. Je vais maintenant donner cours à l'édition que je ferai annoncer favorablement dans le Journal Ecclésiastique de Naples, avant de le faire annoncer dans celui de Rome, parce qu'il y a encore des contradicteurs.

1. De V Indifférence, etc. La Défense ne formait qu'un volume.

NOTI'S ET SOLTVIiNlHS. xxxix

« Le plus savant do ceux-ci, mon ami et collègue de l'archevôque de Gônes. m'a promis de me donner amicalement les raisons de sa criti(iue, par écrit. Je vous les enverrai parce que, peut-être, en tète du troisième volume , vous pourrez en tirer profit, ou y répondre.

«Quant à un abbé du Collège romain ([ui avait été consulté, voici sa réponse : Systema falso m filosofia, pericolo.so In t/ieologia.

« Je crois (jue le traducteur la un peu ramené à un jugement plus modéré et moins tranchant, etc., etc. »

« P. S. Au moment où j'allais envoyer ma lettre à la poste, le R. P. Maître du Sacré Palais, m'a dit qu'il venait de recevoir une lettre avec des corrections dont il me fera part ces jours-ci. J'ai vu, en ctfet, votre signature et votre caractère d'écriture.

« On était encore venu le solliciter contre l'impression ; mais il a été inébranlable...

« L'école du Collège romain, peu accréditée d'ailleurs, ne vous est pas favorable, je vous en ai dit la raison, etc. »

« 16 octobre ls23.

« Je viens de faire l'heureuse rencontre de votre ouvrage (c'est-àdire des tomes III et IV de Y Essai) et je me suis empressé de le porter à votre illustre défenseur, qui est, en même temps, le plus savant de nos théologiens. Je ne négligerai rien pour délruiie les préventions, pour éclairer les esprits, et assurer à la Vérité son triompiie.

« Mais un nouvel incident est n enu affliger vos amis. C'est le démêlé avec l'Université. De grâce, veuillez bien me donner, à ce sujet, tous les documents utiles : cela intéresse votre réputation un peu compromise (et même beaucoup) par cet éclat que l'on taxe « d'excès de zèle, d'imprudence, etc.» Des cardinaux et des théologiens, qui vous sont singulièrement attachés, réclament de mon amitié ce bon office auprès de vous. Veuillez donc bien nous offrir cette occasion de rendre justice à vos bonnes intentions, dont nous ne pouvons douter, »

On voit, par ces extraits, de quelles inquiétudes, de quelles méticuleuses obsessions, de quelles sourdes menées, de quelles ténébreuses inimitiés le plus vaillant champion de l'iliilise Romaine était entouré, là où il n'aurait dû avoir, ce semble, cjue des admirateiu's et des amis'.

1. Quant ans gallicans, leur inimitié, plus naturelle, était aussi plus ft-anche, dirai-je plus Irutale ? Ce mot, uu peu dur, m'e»t suggéré par le souvenir

XL NOTES ET SOUVENIRS

Son voyage à Rome, en 182/j, s'explique par la nécessité de raflfcrniir cette situation si contestée qu'on lui faisait auprès (le l'autorité pontificale. Aucune visée ambitieuse ne l'y poussait, et il résista, non sans peine, aux flatteuses instances de ceux qui voulaient le retenir dans cette haute sphère du pouvoir ecclésiastique.

« Paris m'est insupportable, — écrit-il à cette époque dans une lettre toute d'intimité. — Je préfère mille fois l'Italie pour le climat, mais surtout pour les hommes. Ce peuple a été, je vous assure, étrangement calomnié. On a voulu me retenir à Rome; et j'y serais certainement resté si l'idée du devoir n'était venue contrarier mon penchant. Il m'a semblé que, peut-être, avais-je à faire quelque bien en France, et je suis revenu y chercher des injures, des haines et

d'une véritable avanie que Lamennais eut à subir, et qui est rapportée en ces ternies dans VEssai biographique, déjà cité : « En revenant d'Italie, en 1824, Lamennais était descendu à Paris, rue de Bourbon, n" 2, chez son frère, M. l'abbé Jean, qui venait de se démettre des fonctions de vicaire

S'énéral de la Grande Aumônerie Le prince de Croy, archevêque de

Rouen et Grand Aumônier de France, eut l'inconcevable idée de s'en formaliser. Il en écrivit à M. le comte de Senfft. De là les deux lettres suivantes qui lui furent adressées :

« Paris, 1er octobre 1824.

« Monseigneur,

0 Personne n'était moins propre que moi au rôle d'ambassadeur auprès de M. l'abbé F. de Lamennais; mais. Monseigneur, vous avez parlé à quelqu'un qui s'honore d'avoir pour lui les sentiments d'un autre lui-même, et vous êtes sûr, par là, de voir vos intentions remplies. Mon ami viendra dès demain demeurer chez moi.

<i Agréez, je vous supplie, l'hommage du profond respect avec lequel, etc., etc.

ti Le comte de Senfft. »

« ?Jonseigneiir,

0 M. le comte de Senfft m'a remis lalettre que vous lui avez écrite le 29 septembre.

Il En descendant, à mon retour de Rome, dans une maison oîi mon frère a, pour quelques jours encore, ses neveux et ses domestiques, je croyais descendre chez lui et non pas chez vous. Vous m'apprenez que je me suis trompé. Dans une heure, je serai sorti du logement que vous m'invitez à quitter promptement.

Il II y a trois semaines, le Souverain Pontife me demandait, avec instance, d'accepter n logement au Vatican. Je vous rends grâces de m'avoir mis, en si peu de temps, à même d'apprécier la différence des hommes et des pays.

Il J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments que je vous dois, etc., etc..

Il F. i)E Lamennais. »

NOT{;s i:t souvenihs. xli

des persécutions. Mais, comino notre niodelc et notre clicf ne nous a promis que cela, nous avons grand tort d'attendre ici-bas autre chose, et, croyez-moi, il y a plus de joie dans ce sort si triste en apparence, que dans toutes les prospérités des méchants. »

Pour ce bien quo Lamennais comptait alors réaliser, il tentait (le réunir toutes les forces vives du parti catholi([ue, et nul n'avait, en somme, les mêmes titres que lui à se taire le centre et le chef du jeune clergé. Le voyant toujours i\ l'avant-parde, on ne doutait pas que l'avenir ne lui appartînt. Les adhésions, les dévouements atiluaicnt de tous côtés. On remplirait un volume de toutes les sollicitations qui lui étaient adressées, de toutes les offres de C(Micours, — plus ou moins désintéressées, — que le zèle religieux d'une part, l'ambition mondaine de l'autre, multiplièrent autour de lui, et qui l'allaient chercher dans sa solitude.

Lu de ces documents sutiira. Il est signé de deux, noms qui appartiennent aujourd'hui à l'épiscopat français, et se rattache à la fondation d'un recueil dont il est souvent parlé dans la Correspondance. On comprendra donc que je l'aie choisi, de préférence à beaucoup d'autres du même genre.

0 Paris, 25 décembre 1S23.

« Monsieur l'abbé ,

« J'ai l'honneur de vous adresser V Introduction du Mémorial catholique , ouvrage périodique qui paraîtra chaque mois. M. votre frère a eu la bonté de s'intéresser vivement à cette entreprise, de nous aider de ses conseils, et de nous permettre de placer cet écrit sous la protection de la Grande Aumônerie. 11 veut bien en être le directeur. L'abbé de Salinis, l'abbé Ganilh et moi en serons les principaux rédacteurs. M. l'abbé Martin, M. Affre ' et quelques autres personnes y travailleront. Une personne de la connaissance de M. l'abbé Ganilh a fait les fonds nécessaires.

« Nous croyons que l'esprit dans lequel cet écrit sera dirigé aura votre approbation. Vous verrez, d'après l'Introduction que j'ai l'honneur de vous adresser, qu'il s'efforcera d'être l'organe fidèle de tout 'S les bonnes doctrines.

« M. votre frère n'a pas cru présumer trop de votre bonté en

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