Depuis archevêque de Paris
XLii NOTES ET SOUVENIRS.
nous faisant espérer que vous voudriez bien écrire une lettre d'encouragement que l'on put insérer à la tête de la première livraison, laquelle paraîtra le 15 janvier prochain. Le succès de cet ouvrage dépend, en grande partie, de cette bonté de votre part.
« Nous ne devons pas nous nommer, car nos faibles noms auraient bien peu de poids, et contribueraient plutôt à faire déprécier notre entreprise : le vôtre, monsieur l'abbé, qui y serait attaché par cette lettre d'encouragement, serait notre appui. Comme cet écrit périodique est sous la direction de M. votre frère, auquel seront soumis tous les articles, nous n'hésitons pas à vous promettre que toutes les doctrines qui y seront soutenues ne vous feraient jamais repentir de l'approbation que vous lui auriez donnée; et comme cet ouvrage peut faire quelque bien, nous ne négligerons rien, de notre côté, pour que sa rédaction réponde, autant qu'il sera en notre pouvoir, à l'importance de son objet...
« Nous cherchons à nous consoler un peu de votre absence, monsieur l'abbé, en nous entretenant souvent de vous, et nous aimons surtout à nous souvenir de vous devant le bon Dieu. Nous avons acheté deux lithographies de votre portrait, aujourd'hui trèsrares, et celle qui m'est échue en partage portait ces mots, écrits d'une main inconnue : Protectexir zélé de l'enseignement mutuel! Il
« Il nous serait bien doux d'apprendre que votre santé est dans un
tat conforme à nos vœux. Veuillez agréer, monsieur l'abbé, ceux
que nous formons pour vous, vous savez avec quel cœur! Je ne
crois pas qu'on puisse en faire de plus vifs et de plus respectueux. »
*** « prêtre, »
« Permettez-moi, Monsieur, de me joindre à l'abbé *** pour solliciter de vous une lettre à laquelle le succès du Mémorial catholique nous paraît attaché. A^ous seul ne vous figurez pas l'autorité que vous lui donneriez en lui prêtant la protection de votre nom. C'est un champion inconnu qui descend dans l'arène où vous avez vaincu tant de fois les ennemis de Dieu et de la société. Vous doublerez ses forces en lui tendant la main. Toute son ambition, c'est qu'on puisse dire de lui, quelque jour, ce vers du poète latin :
Dextrae se parvus luliis
Implicuit, sequiturque patreni, non passibus fequis.
« ...Combien j'ai regretté, monsieur , d'être arrivé à Paris deux jours trop tard pour avoir le plaisir de vous voir 1 Comme vous le dit M. ***, nous tâchons de nous dédommager d'être séparés de vous en parlant de vous presque habituellement. Nous vivons sur
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les souvenirs ilo tant de iiioiiienls où nous avons eu le bonheur de vous posséder. Nous avons retrouvé, avec beaucoup de peine, deux de vos portraits, .l'ai placé l'un dans mon cabinet. Nous y étions, dimanche, douze personnes réunies, et nous remarquâmes que, dans ce nombre, il n'y en avait pas une seule chez qui la vue de votre portrait ne réveillât les mêmes sentiments.
0 Agréez le tendre et respectueux attachement de celui qui oso se dire, pour la vie, monsieur,
a Votre plus dévoué serviteur et ami'. »
Du Mémorial catholique, devenu l'organe indirect de Lamennais, devait sortir plus tard l'Association pour la défense de la Religion Catholique, dont il ne fit point partie, mais qu'il inspirait de loin, et avec le concours de la([uelle il comptait arriver à fonder cette petite colonie de Malestroit-, où il voulait former de jeunes apôtres, imbus de ses doctrines, pénétrés de son esprit , émules de son dévouement, les futurs champions du catholicisme régénéré.
1. Les relations dont ces lettres indiquent l'origine devinrent de plus en plus intimes. Six ans plus tard, en 1829, le second des deux correspondants que nous venons de citer, écrivait à l'ermite de la Chênaie, — la lettre est du 23 février :
« Je n'entreprendrai pas d'excuser mon silence. C'est une paresse inconcevable ; c'est une négligence qui n'a pas de nom; c'est tout ce que vous voudrez, mais c'est quelque chose qui ne doit pas empêcher que vous m'aimiez, parce que c'est quelque chose qui n'empêche pas qu'il n'y a personne au monde qui vous soit plus dévoné, qid vous aime plus que moi. Et puisque j'ai commencé, me laisserai-je aller à von.s dire ce que je pense des sentiments que j'éprouve pour vous? Ce n'est pas de l'amitié. II y a trop loin de vous à moi pour pouvoir l'appeler de ce nom. C'est quelque chose qui ressemble plutôt à cette affection tendre, à ce respect religieiu dont se compose la piété filiale. Dans le fait, le nom de j)èie est celui qui exprime le mieux ce qu'il me semble que vous êtes à l'égard de moi. Je vous l'aurais donné depuis longtemps, si j'avais osé me le permettre, et, ne l'osant pas, je n'ai jamais su en trouver un autre. Le peu de vie que je puis avoir dans mou intelligence et dans mon cœur, je seus que je l'ai puisée dans vos doctrines... En me rapprochant d« vous, Dieu m'a appelé à une nou- Tclle existence. Je suis donc « votre enfant » dans nn sens très-vrai, etc., etc. »
2. Ce nom de Jlalestroit rappelle le fameux chef de condottieri bretons qui, avec ses six mille cavaliers et ses quatre mille f;intassins, alla se mettre, en 1376, sous les ordres du légat pontifical dans la Marche d'Ancône, le cardinal des Douze Apôtres [ Robert de Genève, d'abord chanoine à Paiùs, puis évèque de ïerouaune et de Cambrai, puis entin pape sous le nom de Clément VIIi. A'uir dans sa biographie comment il traita les habitants de Césène, quand ils lui eurent ouvert leurs portes, sous promesse formelle de pardon. Malestroit et lui, ce jour-là, rivalisèrent de pei'fidie et de cruauté.
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Tous ces moyens , les deux premiers surtout, relèvent de l'esprit moderne. C'est le journal, c'est la franc-maçonnerie, c'est l'École normale appelés au secours de la Foi chancelante, de la doctrine peu à peu corrompue qu'on prétend revivifier. Pareils expédients devaient effaroucher les hommes qui voyaient alors, et voient de nos jours encore, dans l'existence de leur Religion un fait surnaturel, et non pas un fait historique. Ceux là regardent à peu près comme un sacrilège le secours que l'homme apporte à l'ordre établi par Dieu. C'est David profanant l'arche sainte qu'il veut soutenir.
Lamennais n'était point de ces mystiques fatalistes. De chaque fait humain, sa logique puissante déduisait, parfois avec trop de rigueur , souvent avec une sagacité rare , les conséquences ou probables ou inévitables. Et bien qu'à chaque instant, par une sorte d'habitude pieuse, il s'en remette à la Providence dont le secours ne saurait manquer à l'Église, encore demeure-t-il persuadé, on le voit bien, que l'Église elle-même ne saurait attendre , immobile , cette aide d'en haut.
Là est le sens général et de la lutte qu'il soutient avec tant d'énergie, et des appels désespérés qu'il ne cesse d'adresser à Rome, dont l'incurie, le nonchaloir hésitant, la faiblesse, les lâches concessions, tantôt l'exaspèrent et tantôt le découragent. Il y avait des disciples et des amis : le P. Orioli, traducteur de la Défense, le P. Brzozowski, quelques autres encore. L'un d'eux, le plus actif, le plus zélé, va nous dire en quel sens ils agissaient, et quel attachement ils professaient pour Lamennais.
« ...J'ai lu avec plaisir et admiration votre étonnant ouvrage sur la Religion, que j'ai reçu en même temps que votre lettre de Paris. Voilà qui est clair, qui est fort, et même assez clair et assez fort. Vous avez tout à fait pulvérisé le gallicanisme. Je ne trouve rien qu'on puisse opposer. Votre corps est malheureusement très-faible,
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mais votre esprit me paraît plus fort dans ce dernier écrit. Ce livre désabusera tout à fait le reste du clergé qui puisse être encore attaché aux Quatre articles'.
0... Pourquoi M. de Bonald est-il mort avant d'avoir pu lire ce chef-d'œuvre, qui lui aurait fait quitter l'impie préjugé {sic) qui préoccupait son esprit? Le bon Dieu vous a destiné pour faire une révolution dans les doctrines, dont vous-même ne vous doutez pas... Ici se fait du bien, et c'est à vous, c'est à vos principes... qu'on le doit. L'Université, dans trois années, changera tout à fait ses doctrines politiques et philosophiques. Ce bien est réel, plus que celui qui se lait ailleurs, car il se fait au cemre.
« Qu'il me tarde , mon-très cher ami , de vous envoyer mes premiers volumes pour vous donner le plaisir de voir vos principes et vos doctrines devenus la base de l'enseignement public dans la Ville Éternelle ! — 26 mars 1826. »
La même lettre porte un jjosi-scriptum daté du 15 avriU On y lit :
« Par le moyen de notre aimable comtesse Riccini ', je viens d'apprendre que l'on vous a mandé à paraître au tribunal de la police correctionnelle. Je sens toute la force de cet acte d'abominaljle injustice qui fait frémir d'horreur tous les honnêtes gens. Mais rappelez-vous ce que vous avez eu la bonté de m'écrire une fois : « que le bien ne se fait qu'à ce prix. » Votre cause a intéressé ici tout le monde en votre faveur. Le Saint-Père s'est empressé d'en écrire à son Nonce: mais je crains que ces dispositions seront arrivées trop tard. J'attends avec impatience le résultat de ce scandaleux procès qui doit vous faire autant d'honneur que grande sera l'ignominie dont vos ennemis vont être couverts. »
Les biographes de Lamennais n'ont pas négligé de relever ce détail, en effet assez curieux, que le portrait de l'illustre écrivain était, avec le crucifix, le seul ornement du
1. Ces lettres sont écrites en français. Xous laissons subsister leurs iialianismes, comme gages d'authenticité.
2. La comtesse Fernanda Kiccini, de Modène, était une jeune femme adonnée à ces études sérieuses dont l'avidité rebute presque toutes les personnes de son rang, de sou âge et surtout de son sexe. Elle avait traduit en italien l'Essai sur l'Indifférence. Plusieurs lettres d'elle attestent l'attachement sincère qu'elle professait pour Lamennais, et qu'il lui rendait bien, la Corresponil'inre en fait foi.
XLVi NOTES ET SOUVENIRS.
cabinet de Léon XI 1. \oici comment cette image y était arrivée.
« Le Saint-Père nous regarde toujours avec un œil de bienveillance toute paternelle. Lundi de la semaine prochaine, je serai à ses pieds. Je lui oiïrirai votre portrait lilliograpliique que j'ai fait encadrer dans une comice { cadre, bordure) d'une très-grande beauté. Avant de le lui présenter, je l'ai fait interroger, et il a eu la bonté de me faire entendre n que S. S. acceptera volontiers le portrait de M. de Lamennais, mais qu'elle désire que le père ***** le lui présente en personne. » Qu'il me tarde, mon très-cher ami et frère, que ce portrait soit exposé dans la chambre d'audience du Souverain Pontife! J'espère, par ce seul trait de la bienveillance souveraine envers vous, que les courtisans, au moins, apprendront à vous estimer davantage ; et je me flatte que votre modestie voudra bien me pardonner cette sainte cotterie romaine [sic) en faveur des conséquences salutaires qui peuvent en résulter pour la Vérité. —8 juin -1827. »
L'extrait suivant d'une lettre écrite par le R. P. Orioli complétera cet aperçu des rapports de Lamennais avec la cour romaine, sous le pontificat de Léon XIL
« Monsieur et très-cher ami, j'ai eu avant-hier l'honneur d'être admis à une audience particulière de Sa Sainteté, qui a duré à peu près quarante minutes. Le Saint-Père, entre autres choses, m'a demandé: « Avez-vous des nouvelles de M. de laMennais? — Non, Saint-Père ; il y a quelque temps que je n'ai reçu de ses lettres; mais je sais d'ailleurs qu'il est à sa campagne, en Bretagne, où il travaille à un ouvrage d'une utilité marquante, qui fera le plus grand bien. — Quand vous aurez occasion de lui écrire, diteslui mille choses de ma part, et assurez-le de toute mon affection. — Je suis très-flatté d'une telle commission, très-saint Père ! »
« On a ensuite parlé de bien des choses, et, au bout de quelque temps, Sa Sainteté m'a congédié. J'allais sortir, en répétant ma génuflexion tout près de la porte du cabinet, lorsque le Pape m'a rappelé en me disant : « N'oubliez pas d'écrire à M. de la Wennais que je vous ai demandé de ses nouvelles avec le plus vif intérêt, et que je vous ai chargé de lui dire mille choses de ma part. »
«Voilà donc, mon cher et respectable ami, l'objet de cette lettre, qui doit bien vous faire le plus grand plaisir, etc., etc ' .— 9 août 1 827.»