M. de YitroUes
.3. A Florence.
c'est ma chambre ; en été, il s'étend jusqu'aux murs du jardin. Tout cela me paraît encore bien grand ; il y a mieux, mais pas sur la terre. Je serais charmé, mon cher ami, de savoir si nos jugements et nos prévoyances s'accordent. Vous voyez les choses de plus près, et partant vous êtes à même d'observer des nuances qui m'échappent. Deux mots, donc, s'il vous plaît. Mais, avant tout, aimez-moi toujours aussi tendrement que je vous aime.
Le 10 janvier 1828.
Que je vous remercie de votre aimable lettre du 26 décembre ! Avec quelle vérité effrayante vous peignez <( cette société « dont nous servons l'ombre, comme les esclaves et les ani- « maux servaient les rois d'Egypte dans leurs pyramides ! » Bossuet n'aurait pas mieux dit, et il ne savait pas qu'il n'était déjà lui-même qu'un de ces (( esclaves dévoués au service de la mort. » Qu'a fait cet homme, avec tout son génie? 11 prit la froide main du Pharaon de son temps, et la posa sur l'Église de France. Depuis lors cette Église est fière; elle dépendait de Rome, et maintenant elle relève des PjTamides.
Le Mazarin de la Révolution, M. de Villèle, a enfin pris son parti; il s'est retiré , mais, comme son devancier, en laissant derrière lui des gens qui lui appartiemient ; de sorte que la question reste encore tout entière. Les Chambres s'y tromperont-elles? Je ne le crois pas. L'opposition sera aussi vive que jamais, et je doute fort que le ministère, tel qu'il est constitué, aiTive à la fin de la session. On ne peut cependant rien assurer, tant la corruption est grande. Du reste, la combinaison imaginée par le ministre sortant est, de toutes celles qu'on pouvait prévoir, la plus défavorable aux Bourbons, car elle irritera contre eux l'opinion publique, dont ils ont l'air de se jouer. Dans les gouvernements tels que le nôtre, il faut ou dominer cette opinion, ou lui céder. Si on essaie de la tromper, elle devient furieuse , et tout est à
1)K LA.MK.NNAIS. 3 2'.»
craindre alors, i)arce (|iic la confiance est perdue, et qu'on a révolté ce qui reste d'honneur. Je trouve qu'on ne pouvait faire plus beau jeu aux révolutionnaires, et ils ne sont pas jïcns à n'en point protiter. Un a eu pourtant plus d'égards pour eux que pour l'opposition de droite. Ceux-ci sont entièrement repoussés, et les autres ont au moins Portalis et Roy; mais le parti n'en sera i)as dupe, et il n'en résultera qu'un nouvel opprobre imprimé à la Royauté, résolue jusqu'au bout à tout préférer à ses serviteurs, à ceux qui se sont sacrifiés pour elle. Si quelque chose m'étonne, dans les temps où nous vivons, ce n'est pas que les trônes tomlx-nt, c'est qu'ils tiennent vingt-quatre heures debout. L'Orient, dont les affaires semblent plus embrouillées que jamais, va encore augmenter les embarras intérieurs de cha({U('. Puissance. 11 est désormais impossible que la diplomatie dénoue les nœuds qu'elle a elle-même formés. Elle peut encore, à la rigueur, traîner en longueur la solution dernière, mais, un peu plus tôt ou un peu plus tard, cette solution est réservée à la force seule.
Je vous prie de fixer attentivement les yeux sur l'Angleterre. Son administration a toujours sans doute le même genre d'habileté; elle est, dans le monde politique, ce qu'un fripon adroit et hardi est dans la société. Mais voyez l'espèce d'impuissance où elle se trouve de former un ministère; l'ascendant qu'ont pris les whigs, et qu'ils conservent après la mort de leur plus ferme appui, Canning; les difficultés de finances dans lesquelles elle est engagée; rappelez-vous la dernière crise de son commerce, dont elle n'est pas encore sortie; calculez les efiets d'une population démocratique toujours croissante, et que l'esprit qui règne en Europe détache de plus en plus des anciennes institutions; rassemblez tous ces faits, et dites-moi si ce ne sont pas autant de spiiptômes d'une décadence commencée. Ce pays, qui a fait et qui continue de faire tant de mal aux autres peuples, est menacé lui-même de calamités terribles. Ouand la masse de la nation et l'aristocratie qui la gouverne viendront à se choquer, le bruit de cette grande ruine retentira jusqu'aux extrémités du monde. Malheur à ceux qui vivront alors!
^otre révolution aura été douce en comparaison de celle-là.
Je n'ai rien vu, jusqu'à présent, qui m'ait aidé à bien comprendre les troubles de la Catalogne *, si difficiles à apaiser. Je voudrais voir l'Espagne de mes yeux. Je ne crois presque rien de ce qu'on en a écrit et de ce que j'en ai entendu dire. Ce peuple est lui, et, sans le bien connaître, je l'aime à cause de cela. Il manque de quelque chose, cela est clair, ou plutôt de quelqu'un. Que Dieu le garde! car l'Europe en aura encore besoin. Quant à don Miguel, il fait maintenant, à Londres, son cours de politique constitutionnelle. Ce princelà ne courait pas risque de rester sans éducation : tout le monde a voulu l'élever.
On parle toujours de la guerre d'Alger. Cependant, nos gens disent que <( cela demande réflexion, et que le Dey est plus fort qu'on ne pense. » Les voilà bien embarrassés; — qu'ils lui envoient une constitution!
Il est vrai que la main de Dieu s'est appesantie d'une manière efïrayante sur ces malheureux Stuarts. Mais aussi que de crimes depuis Jacques I" ! Ils n'étaient pas féroces comme les Tudors. C'étaient de ces gens, comme on en connaît, qui
1. Les afjraviados (mécontents) qui s'insurgèrent en 1827 dans les montages du Lampourdan, et qui, mal réprimés au début, avaient fini par tenir la campagne et assiéger des places comme Girone, étaient des débris de l'ancienne année de la Foi, des partisans du rey neto, des ennemis de la Constitution. Ils se disaient armés pour rendre le Roi à la liberté, détruire l'influence des sociétés secrètes, exterminer les negros. Leurs drapeaux portaient le nom de don Carlos. Sur leurs bonnets ou chapeaux une potence était figurée. Plusieurs de leurs chefs, réduits à se rendre ou pris les armes à la main, furent pendus malgré la secrète connivence qu'ils s'étaient crus certains de trouver chez Ferdinand VII, qui vint les combattre en personne. Ainsi périrent Saperès [El Carngol], Eaffi Y-A^'idal, Ballester, et le fameux père Pugnal (Poignard). Ainsi périt aussi, mais seulement en 1828, au mois de février, le lieutenant-colonel Boshoras, le plus i-enommé d'entre eux, connu sous le surnom de Joseph des Étangs (Jeps del Estangs). On remarqua l'attitude de ce vieux défenseur de l'autel et du trône, qui mourut sans vouloir des secours de la religion, et maudissant les prêtres et les moines, dont il paraît qu'il avait à se plaindre. Il se croyait, bien certainement, il était peut-être, en effet, victime de quelque trahison cléricale. Les troubles de la Catalogne, en 1827 et eu 1828, inaugurèrent ces insurrections carlistes qu'on a vues, durant tant d'années, agiter, désoler, appauvrir l'Espagne.
font le mal par Ijonté. L'excuse l'ut trouvijc légère dans la balance où sont pesées toutes les œuvres humaines. De là Cromwellet Mtiori. Je remarque que l'éi^oïsme ('fait le caractère de cette infortunée race, et le principe de sa faiblesse. Mais laissons-la dormir en paix : elle a payé sa dette. C'est aux rois de lire son histoire, pour en profiter, s'ils peuvent.
Je finis, aujourd'hui, en vous souhaitant courage et paix dans les épreuves qui se préparent.
Le 16 janvier 1R2S.
Que j'ai eu de joie, mon cher et respectable ami, en revoyant votre écriture ! Il faudrait encore entendre votre voix, qui va si droit à mon cœur, et qui y descend si avant. Cela viendra, je l'espère. Attendons les moments de Dieu, et adorons toujours son aimable et sainte volonté, que nous comprenons si peu dans nos ténèbres de la terre. Je n'ai pas besoin de vous dire comment je réponds à vos vœux, et tout ce que je demande, pour vous et pour les vôtres, à Celui qui peut tout donner et qui n'aspire qu'à se donner lui-même. Vos réflexions sur le mot gut, de même racine que gott, et identique avec lui, sont frappantes. C'est ce qui est dit dans rÉvang:ile : JSullus bonus, nisi Deus. Nous n'avons pas, malheureusement, cette belle analogie dans notre langue, et je ne sais même d'où vient primitivement notre mot bon; mais il est bon de quelque part qu'il vienne. Vous le seriez aussi, mon cher ami, et même bien bon, si vous consentiez à ménager davantage votre santé. \'ous vous excédez de soins et de travail. Ayez un peu pitié de nous, je vous prie. Votre vie n'est pas à vous seulement; elle est celle de plusieurs autres. C'est pour eux que je vous demande de la conserver précieusement. Je crois que vous le devez en conscience.
Vous avez vu par les journaux que personne ne croit à la durée du ministère. II ne paraît pas qu'il puisse même ouvrir la session sans se modifier. Mais comment? et de quel côté
cherchera-t-on la majorité? Je pense qu'on aura moins de répugnance pour la gauche que pour l'extrême droite; et alors nous irons grand train. Déjà l'on parle d'une réorganisation de l'instruction publique, par suite de laquelle les congrégations seraient exclues de l'enseignement. Viendront, après, bien d'autres mesures. On demandera au clergé des garanties, des souscriptions \ des serments peut-être. Qui nous a conduits là ? L'ancienne administration. Je persiste à ne pas juger M. de Villèle aussi favorablement que vous. 11 voulait à toute force s'allier au parti libéral pour conserver sa place ; il n'est point de démarches qu'il n'ait faites pour cela. On a refusé son alliance, et c'est alors qu'il s'est retiré en laissant derrière lui un ministère qui, dans sa majorité, n'est encore que lui-même. Il croyait, dites-vous, avoir raison; pour cela, il faut soutenir quelque chose, avoir des principes, une doctrine quelconque . Jamais il n'a tenu à rien . Tout son système était d'aller charpie jour, avec ceux qui pouvaient le soutenir chaque jour. Il gageait quiconque voulait se vendre, et levait, par la ruse etla corruption, des bandes de masnadieri^ politiques, à l'aide desquels il faisait la loi et maintenait son pouvoir. Son liabileté, qu'il croyait grande, et qui lui a réussi en effet pendant six ans, consistait à tromper tous les partis, à se jouer de la vérité comme de l'erreur. Il s'imaginait, ainsi que Buonaparte, qu'il fallait avilir les hommes pour se les attacher. Voyez que de réputations il a détruites, et des plus pures jusque-là. Il faut savoir gré à la France de n'avoir pu supporter une si basse oppression. Elle aurait, en se perpétuant, achevé d'anéantir tout ce qui reste d'honneur et de conscience. Aujourd'hui, ses créatures mêmes n'osent pas le défendre sous ce rapport; mais elles disent qu'au moins il a empêché l)eaucoup de mal. C'est ce qu'on dit de tous ceux qu'on ne peut louer d'aucun bien. Au temps du Déluge, on aurait dit que, sans eux, les eaux auraient surmonté les plus
1. Souscriptions ne doit pas s'entendre ici dans le sens qu'on attache le plus généralement à ce mot, mais dans celui de signatures apposées à telle ou telle déclaration de principes, auxquels on déclare souscrire.
2. Masnadieri, brigands, bandits. Les masnadieri sont aux condottieri ce que les pirates sont aux corsaires.
hauU's montagnes, (k' ccmI cttiKircs au lieu (\r (iiiaraiilc. Mais, de plus, cotte prétention n'a pas le moindre fondement. Je ne parlerai point de la politique extérieure de cet homme ; on la connaît. Au dedans, qu'a-t-il fait? 11 a écarté du trône presque tous ceux qui devaient l'entourer; il a divisé, subdivisé le parti qui l'avait élevé , de sorte que ce parti est maintenant sans force; il a poussé dans les rangs des révolutionnaires une masse effrayante d'hommes ([ue sa fourberie et sa corruption révoltaient ; il a rendu la royauté méprisable et odieuse, en se servant d'elle comme d'un instrument pour ses fins personnelles; il a fovorisé le développement de toutes les idées et d(! toutes les passions antisociales, et cela de plusieurs manières : en les préchant lui-même, dans le Pilote, par exemple; en étouffant, en persécutant les doctrines contraires; en faisant de sa religion gallicane un moyen de pouvoir et d'intrigue, ce qui a rassemblé autour de lui une race détestable d'imbéciles et d'hypocrites qui n'ont fourni que trop de prétextes aux déclamations contre l'Église ; et c'est ici le plus grand des maux qu'a faits la dernière administration'. On ne s'imagine pas combien ces malheureux , à l'avidité desquels nulle bassesse ne répugnait, ont nui à la Religion catboli([ue qu'ils déshonoraient. De toutes ces causes, il est résulté (|ue le parti libéral a pris un immense ascendant, dont nous ne tarderons pas à ressentir l'effet. Quand lescon-
1. Yeut-oii rapprocher du jug'Pment porté par Lamennais celui que l'histoire semble avoir définitivement sanctionné '? La comparaison est facile : — " La carrière de M. de Yillèle fut un continuel sacrifice de ses convictions à son amour dévorant pour le pouvoir... Opposé à la plupart des mesures qui ont marqué son administration, il en signalait l'imprudence ou le péril, menaçait d'y résister, puis les adoptait... La situation du parti royaliste, au début de son administration et au moment de sa chute, détermine sa mesure comme homme de gouvernement. En 1824, toute opposition avait, pour ainsi dire, disparu; Charles X était populaire, l'opinion monarchique compacte, le Trésor prospère, l'administration forte, les fonctionnaires redoutés; en 1827, l'opposition se trouvait plus nombreuse et plus puissante qu'à aucune autre époque, Charles X dépopularisé, l'opinion monarchique divisée, le Trésor en déficit, l'administration affaiblie, les fonctionnaires déconsidérés. ^L de Yillèle et ses collègues avaient fatigué tous les ressorts du pouvoir en les tendant outre mesure, etc., etc. •• — Yaulabelle, Histoire rips Deux Reslaurationx, .3e éd., tom. YII, pages .335-.336.
séquences viendront, on ne nian([uera pas de dire : (( Ce (t n'était pas ainsi sous M. de VillMe. Ah! si M. de Villèle « était encore aux affaires! » J'entends; il a donné le poison et puis il est parti: il est clair que, s'il était là, le malade se porterait bien. Que j'aurais de choses, mon ami, àvousdire là-dessus! Que de réflexions fait naître l'état de la société! et qu'on s'aveugle encore sur cet état qu'on ne veut pas reconnaître! Un jour, j'espère, nous en causerons. Une lettre ne dit rien, et des volumes ne remplacent pas une soirée de conversation. Adieu, cher et bien cher ami; je suis tout à vous du fond de mon cœur.
Permettez que je joigne à cette feuille une lettre pour M""^ la comtesse Ricxîini, qui m'a prié de lui écrire sous votre couvert. Comme je ne sais où elle est maintenant, j'ai laissé le bas de l'adresse en blanc. Veuillez mettre le nom de la ville.