‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 140 sur 165 · A m"* de lucinière · texte numérisé non relu

A m"* de lucinière

Le 21 janvier 1823.

Je croyais, ma chère bonne amie, ([ue vous m'aviez tout à fait oublié, comme tant d'autres; ainsi, votre lettre m'a fait un double plaisir. Quand votre vue ne vous permettra pas d'écrire, dictez à Adèle; mais ne me laissez pas si longtemps sans avoir de vos nouvelles. Je vois que vous avez eu aussi des malades; le nombre en a été grand partout cette année. Pour moi, je ne suis pas mal; cependant toujours faible, et des spasmes de temps en temps. Je suis plus usé que vous ne l'êtes, et ainsi tranquillisez-vous aussi longtemps que vous me verrez sur la terre. Mes tribulations n'y sont pas finies; il m'en vient chaque jour de nouvelles, ce qui fait que (( je me restaure » comme la Monarchie. Il est sûr que de grands événements se préparent. Nous ne touchons pourtant pas à la crise. On commencera cette année à attaquer le clergé, et particulièrement en ce qui regarde l'éducation. Le reste viendra successivement, et plus ou moins vite selon les circonstances. Oportet hœreses esse ; vous entendez ce latin-là.

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aillant au moins (jui' l"t''vr([iu' (rilciiiiopolis. I.c piuivrc lioninie est bien à plaindre si sa conscit'n({î vit encore, et jtlusà plaindre si elle ne vit plus.

\nj;éli(pie est toute occupée de la conversion du IVère de sa l)elle-s(eur. Je lui ai envoyée fjuelques petits traits pour faire lire au néophyte. 11 a, d'abord et avant tout, consulté son estomac; il ])arait qu'il n'y a pas d'objection de ce côté, ce qui console infiniment Anj^élique, car la question du maijîre l'inquiétait. Je lui mande qu'il me semble aussi que, d'ain^ès ce commencement, il y a beaucoup à espérer, et qu'il n'est rien (pie ne doive dii^f'i-er un homme en état de différer la morue. N"est-il pas vrai que ces Anj^dais sont drôles et plus que drôles, quand ils s'y mettent?

il y a tout à l'heure un an (pie je n'ai vu personne deTrémigon, excepté mon beau-t'rère (jui, de loin en loin, passe ici comme une oml)re. ils sont maintenant à Saint-Malo, où la mort de M"«" lîlaize les a forces d'aller. Ouant à mon frère, il vient trc's-ra rement. Je l'attends demain 22, et il partira le 23, pour ne revenir, je pense, qu'après Pâques.

Ainsi, c'est à moi de me faire compagnie de mon mieux. Je m'arrange, du reste, de cette solitude beaucoup plus que de la vie du monde, et si mes désirs s'accomplissent, je ne changerai pas de chambre désormais.

Mais qui peut prévoir son avenir, dans les temps où nous sommes?

Je vous embrasse toutes bien tendrement, vous, la bonne Villiers, Adèle, ma petite Hélène, et notre cher M. Carissan.

Je vous souhaite tout ce que vous vous souhaitez vousmême, de la tran([uillit('' au d(diors, de la joie au dedans, et enfin le vrai bonheur, qui n'est pas de la terre. Quels que soient les événements politiques, vous n'avez rien à crain(ire personnellement, je vous l'ai dit bien des fois, et je vous le répète , pour que vous n'alliez pas vous jeter dans des frayeurs sans aucun fondement. Quant à ceux qui peuvent être atteints par la persécution, ils n'ont rien à craindre non plus, ils ont au contraire tout à espérer; et ainsi ne vous troublez pas à leur sujet.

Savez-vous ce qu'est devenu le pauvre abb»^ L....? Il a

quitté l'Italie comme un ft)u, en annonçant qu'il allait défendre à Paris sa réputation, que ses procurateurs compromettaient.

Mille tendresses.

Le 22 janvier 182S.

Hélas! ami, il y a des années bien pesantes. Que sera-ce donc que l'éternité pour ceux qui n'auront pas, comme nous, l'espérance? qui n'entendront jamais cette parole : bon an? à qui nulle créature ne pourra faire aucun souhait, et dont les regards, en parcourant un horizon infini, ne découvriront jamais, jamais, que la malédiction? Ah! ne nous plaignons point de ce qu'on appelle ici-bas des maux, et qui sont, au contraire, les plus grands des biens, s'ils servent à nous délivrer de cet eftVoyable avenir, qui sera celui de tant d'hommes que d'autres envient dans leur aveuglement. Que Dieu vous donne patience, et, au milieu des contradictions que vous éprouverez encore sans doute, qu'il vous fasse goûter le don de la Croix : si scires do7iiim Dei! Voilà mes vœux pour vous ; je n'en forme pas d'autres pour moimême, et, en vérité, il n'y a que cela de bon; tout le reste est folie et vanité.

J'ai vu dans les journaux que M. de Vitrolles était en effet nommé ministre de France près du Grand-Duc; mais je n'en sais pas d'autres nouvelles, car il y a assez longtemps que je n'ai reçu de lettres de lui. 11 se proposait de passer l'hiver en Italie avec sa famille, et s'il n'a rien changé à ses dispositions , M«ie et Mlle de Vitrolles devaient être déjà depuis quelque temps à Nice. Si elles passent par Turin, vous serez sûrement des premières personnes qu'elles s'empresseront de rechercher.

Si M. de Villèle était resté au ministère, il y aurait eu trèscertainement une crise violente avant deux ans. Il n'est sorti qu'après des paroles très-dures que lui dit M. le Dauphin

dans le Conseil. Il voulait ù loule foret' tenter l'événement de la session. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il laisse la France en état de révolution imminente. 11 a consumé à son profit le peu (le forée (|ui restait à la Royauté. Ses successeurs ferontils mieux? ISon, sans doute, car on ne peut reculer. C'est comme dans Bossuet; il y a une voix qui dit : Marche, marche! On voudrait s'arrêter; marche! et l'on arrive ainsi nous ne savons que trop où. 11 y a f^rande apparence que MM. de La Bourdonnaie, Delalot et Chateaubriand auront bientôt chacun un portefeuille sous le bras. Il vaudrait mieux avoir un peu de sens dans la tête. Mais alors que deviendrait le représentatif, et qui d..ble représenteraient-ils?

Je n'ai, je vous assure, aucmie prévention particulière contre l'Autriche. D'où me viendrait-elle? Je trouve même qu'il y a de rhal)ileté dans son administration, mais de cette habileté anglaise qui consiste à combiner sagement des intérêts purement matériels. Quant à l'empereur, je respecte beaucoup ses vertus personnelles; c'est, je crois, tout ce que peut faire quelqu'un qui ne l'a jamais vu, qui ne le verra jamais, et qui n'a pas même avec lui cette espèce de rapport qui lie les sujets et le souverain.

Vous voudriez aussi que j'aimasse davantage les Jésuites. Il faudrait bien des pages pour vous développer ma pensée à leur sujet. J'estime beaucoup la plupart d'entre eux : ce sont de saintes gens, tout à fait propres à en sanctifier d'autres par la direction des consciences. Voilà le seul bien que je les croie désormais destinés à faire. Avant de les connaître, avant d'avoir examiné leurs Constitutions, en les comparant à leur histoire passée et présente, j'en avais une plus haute idée, cela est vrai ; j'étais de bonne foi alors, comme je suis de bonne foi aujourd'hui. Seulement, je sais maintenant plus de choses, et je pourrais dire le pourquoi de mon opinion, qui est partagée même par des Jésuites. J'évite tant que je peux de me passionner; je fais tous mes eftbrts pour voir les choses telles qu'elles sont, car j'aime la vérité par-dessus tout, et il n'y a qu'elle qui soit aimable. Si après cela je me trompe. Dieu me le pardonnera, je l'espère du moins. Il ne s'agit ici ni d'un penchant, ni d'une repu-

gnance. Je ne comprends pas même ces deux mots appliqués à un Corps : je regarde ce qu'il fait, ce qu'il peut faire, et d'après cela je fixe mon jugement; voilà tout. Cette méthode me paraît plus nécessaire que jamais, si l'on ne veut pas courir le risque de faire beaucoup de mal à l'Église, mais beaucoup. On a, depuis cent ans, examiné tout, pour tout détruire ; il faut qu'à leur tour, ceux qui vivent au milieu de ces ruines examinent tout pour tout réédifier. Du reste, mon sentiment n'est rien, et personne ne le sait mieux que moi; mais, pauvret, je suis bien forcé de m'en contenter tel qu'il est.

Je vous dirai, pour changer de discours, que nous avons l'hiver le plus extraordinaire que j'aie jamais vu, parles subites et perpétuelles variations du temps. Nous avons eu, ce mois-ci, plusieurs journées comme il y en a peu en mai; et puis, tout d'un coup, des tempêtes, des torrents de pluie, de tonnerre, avec des bouffées de neige et des gelées de quelques heures jetées à travers tout cela. On n'y comprend rien; c'est un vrai chaos.

Vous connaissez la pauvre M™^ de Duras, anteur d^ Ou?' ika et autres petits ouvrages de ce genre; elle est mourante, à Nice, et probablement morte au moment où je vous écris. Sa maladie a été très-longue et très-pénible, de plus d'une manière, pour elle et pour ses amis. Elle avait des terreurs horribles de la mort, au point que sa raison en était aliénée. Il lui Mlait quitter tant de choses ! Enfin, Dieu a eu pitié d'elle, et l'on me mande qu'elle a reçu ses derniers sacrements avec beaucoup de résignation. Remitte mihi, ut réfrigérer j^riusquàm abcam; et ampliùs no?i ero. Que ce mot est touchant! Et vous voyez que chaque jour il a son application. Mon Dieu! comment se fait-il que l'on tienne à la terre? Il me semble que c'est le pendu qui ne veut pas qu'on lui coupe la corde. Mais les hommes sont faits comme cela.

Quoi qu'il en soit, je vous conjure de soigner votre santé, et de rester à la potence le plus longtemps possible, si ce n'est à cause de vous, par charité au moins pour les personnes qui vous sont dévouées comme je le suis.

Je reçois à linstaiil des lettres île l'aris (jiii ne sont nnllenient g:aics. Klles confirment tout ce que je vous ai mandé depuis trois semaines. On s'effraie beaucoup, et même trop, car le moment de la crise n'est pas encore arrivé. Il y a ces mots dans une des lettres : « L'évèque d'flermopolis répète dans son salon que l'abbé de La Mennais nous a conduits où nous sommes. Mais on n'écoute plus ce pauvre ministre ; décidément il est fini. » Il est grandement question de Royer- Collard pour le remplacer.

Le 23 janvier 1828.

Je reçois à la fois votre lettre du 12, et celle de la comtesse Louise du 10. Vous veniez d'apprendre la chute de M. de Villèle, dont vous conceviez beaucoup d'inquiétudes. Les unes sont très-fondées, les autres ne se réaliseront pas. Ce n'est pas un changement, mais un développement. Le système restera le même au fond, sauf le progrès inévitable dans toutes les choses humaines, qui ne s'arrêtent jamais à un point fixe. D'après la dernière combinaison, La Bourdonnaie , Delalot , Chateaubriand et l'archevêque de Paris devaient entrer au ministère. On dit que Chateaubriand (qui a des engagements écrits avec les doctrinaires, lesquels engagements sont déposés entre les mains de Kératry) a refusé d'entrer dans une administration dont Royer-Collard ne serait pas membre. Quoi qu'il en soit, le ministère paraît décidé à attendre l'ouverture des Chambres pour se recomposer. Je crois, moi, qu'il y a toujours grande répugnance pour la droite, et, en outre, que le libéralisme est assez fort pour lui faire en partie la loi. D'après le parti qu'on a pris, ce sera la volonté toujours incertaine des assemblées délibérantes qui constituera le nouveau gouvernement. Tout ce qui se passe maintenant confirme, d'une manière bien frappante, tout ce que j'ai dit dans le premier chapitre de la Religion considérée, etc.

Quant à M. de Villèle, ce n'est pas de sa chute qu'il faut gémir, mais de son administration. Il a dissous le parti qui l'avait porté au pouvoir, et, persuadé que la corruption pouvait suppléer à tout, il a laissé à la Révolution l'empire des doctrines et toute la force qui s'attache à l'apparence même des sentiments généreux. Ce n'est pas parce qu'il est tombé qu'elle est forte, mais parce qu'il a régné. Nous voyons le fruit de ses œuvres, et il y a longtemps qu'il était visible. Nul homme, sans exception, n'a fait plus de mal à la société. Ne croyez pas que les autres ministres, depuis 1815, fussent traîtres; non, pas même De Gazes. Ils ont penché, plus ou moins, vers tels ou tels principes, voilà tout. Quand les doctrines opposées aux leurs ont triomphé, il leur a fallu céder le pouvoir à l'opinion momentanément la plus forte. M. de Villèle, en se moquant de toutes les opinions et en essayant de les tromper toutes, les a toutes mises contre lui. Dès lors il était clair (jue , malgré les fourberies et les violences employées dans les élections, la conscience publique le renverserait dès qu'elle aurait un moyen de se faire entendre, et c'est aussi ce qui est arrivé. Il faut que de grandes ténèbres aient obscurci ce petit esprit, pour qu'il n'ait pas prévu cet infaillible résultat de la dissolution de la Chambre. La Providence, peut-être, a permis cet aveuglement pour retarder la chute du trône ; car il n'est point d'extrémités auxquelles les masses ne se fussent portées, si M. de Villèle était resté à la tête des Conseils du roi. Ne croyez rien de ce qu'on pourra vous dire de contraire à cela : c'est la vérité même.

Pour les Jés , leur existence, dans aucune hypothèse,

ne peut être longue. L'ancien ministère les aurait détruits, comme le nouveau les détruira. Mais, habitués par tradition à une politique souple, qui n'est pas aujourd'hui de l'habileté, il s'en faut bien, ils ont commis, dans un autre genre, la même faute que M. de Villèle : ils ont sacrifié l'honneur, les doctrines, la conscience, pour se faire tolérer d'un pouvoir qui se mourait. Cette alliance trop connue a augmenté la haine qu'on avait pour eux de toute celle qu'inspirait le ministère, en même temps qu'elle leur a valu le mépris des hommes droits; de sorte qu'avec leurs finesses, ils n'ont

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réussi qu';\ rondro leur chute plus certaine, et aussi honteuse qu'elle aurait pu être glorieuse et noble.

N'oubliez pas, je vous en conjure, qu'il n'y a aujourd'hui que deux doctrines dans le monde, fausses toutes deux, et par conséquent destructives toutes deux.

Partout où les royalistes voient un pouvoir légal, ils l'appellent légitime, et ils soutiennent qu'on lui doit une soumission absolue. Sa volonté, qui est la loi, n'a d'autre règle qu'elle-même; Dieu seul peut lui en demander compte dans l'autre vie.

Les libéraux (et en cela ils ne sont que chrétiens) disent que le pouvoir ainsi conçu est le despotisme pur, et que, loin d'y reconnaître le vrai droit social, ils n'y voient que le renversement de tout droit.

J'écarte tout ce qui tient aux passions, dans l'ordre purement politique ; et les passions, d'ailleurs, cachent toujours un fond plus sérieux. 11 résulte de tout ce qui vient d'être dit :

Que la doctrine des royalistes, dégradante et fausse, ôte toute force morale à leur parti ; que ce qu'ils veulent établir, ou rétablir, est impossible; et qu'ils poussent les peuples à la République par une théorie de la Royauté que repousse la conscience du genre humain ;

Que l'opinion libérale (purement politique, je le répète,) a pour elle cette conscience universelle qui est la plus grande des forces; mais, comme en rejetant le joug du pouvoir absolu purement humaiii, elle rejette en même temps sa limite et sa règle divine, elle est contrainte de chercher l'une et l'autre dans la combinaison des formes matérielles du Pouvoir, oîi il est impossible qu'elle les trouve jamais; ce qui la condamne à détruire sans tin et sans cesse.

Voilà notre état véritable, et, de part et d'autre, le problème qu'on essaie de résoudre est celui-ci : Constituer une société sans Dieu. J'ose assurer qu'on ne peut rien comprendre au présent, ni rien prévoir de l'avenir, qu'en jugeant des choses d'après ces idées fondamentales. Je n'attache pas la plus légère importance aux questions qui ne regardent que les hommes, et ce sont celles qui remuent tous les es-

prits. On se partage entre Pierre et Paul, et moi je dis que Pierre et Paul, c'est tout un. Les hommes ne font jamais que ce qui est déterminé par des causes plus hautes ; il n'y a de différence que dans la manière de le faire. Ainsi donc, levons les yeux vers Celui qui est le seul sage, le seul puissant, et dont la volonté est seule elîicace. Adorons ses décrets, soit de miséricorde, soit de vengeance, et gardons-nous des vaines illusions de la ten'e, qui ne laissent après elles que le regret, la crainte et l'abattement. Sursum corda!

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