‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 141 sur 165 · A M. BERRYER · texte numérisé non relu

A M. BERRYER

2S janvier 1828.

Nous ne voyons rien, mon cher ami, à quoi l'on n'ait dû s'attendre, et nous ne voyons que le commencement. Je vous l'ai dit bien des fois , et je ne le répéterai jamais assez. La grande affaire du libéralisme est moins de changer la dynastie que de changer la Religion. Ces deux choses, d'ailleurs, se lient intimement , et deviennent tour à tour but et moyen selon les circonstances. Je n'ai pas douté un seul instant que l'on ne commençât par attaquer l'éducation ecclésiastique pour aller ensuite plus loin. Vous me demandez ce que je pense de la déclaration de guerre à l'Église signée Porialis , et plus bas Ciluiles * . Un petit commentaire sur le premier paragraphe de cette déclaration vous l'apprendra mieux, peut-être, que ne le ferait un discours suivi.

(( La nécessité d'assurer dans toutes les écoles ecclésias-

1. Le 22 janvier, le Moniteur publia un rapport de M. Portails, approuvé par le roi, et qui chargeait une commission de neuf membres " d'examiner les mesures que pouvait nécessiter l'exécution des lois du royaume dans l'enseignement des écoles ecclésiastiques secondaires. " Par cet acte significatif, les ministres avaient voulu donner >< à la majorité de la Chambre un gage de leur résolution à la suivre dans la voie tracée par le dernier mouvement électoral. » Ainsi s'exprime à ce sujet M. de Vaulabelle , qui ajoute : " La légalité de l'existence des Jésuites en France, tel devait être en réalité l'objet soumis à l'examen de cette commission. " Histoire des deux Restaurations, 3<= édition, tome VII, page .342.

tiques secondaires l'exécution des hjis du royaume est généralement reconnue. »

Je me demande d'abord, en thèse générale de droit, ce qu'ont à faire les lois du royaume avec les écoles ecclésiastiques secondaires ou autres. Si TKtat est catholique, il doit reconnaître avec tous les catholiques , comme point de foi , l'indépendance absolue de l'Église dans l'éducation de ses ministres, qui ne peut être soumise, sans une usurpation sacrilège , au législateur civil. 11 n'a le droit d'y intervenir que pour réprimer les scandales publics , s'il en arrivait, de la même manii^'re qu'il peut et doit empêcher les désordres qui auraient lieu dans les églises pendant la célébration du service divin.

Si l'État n'est pas catholique , sa prétention de régler, par des lois, l'éducation ecclésiastique, est encore plus énorme et plus alarmante. C'est un commencement de persécution, et le roi des Pays-Bas, qui l'a tenté dernièrement, a été obligé de reculer devant la juste opposition de ses sujets catholiques. En Angleterre, en Irlande même, l'éducation ecclésiastique est libre , et lorsqu'elle ne l'était pas , les catholiques de ces pays furent obligés de fonder en France , en Espagne , en Portugal , en Flandre , en Italie , des collèges sans lesquels la Religion n'eût pu se perpétuer parmi eux.

Mais à prendre notre législation telle qu'elle est , et pour ce qu'elle est , la phrase du ministre est une accusation générale contre le clergé , et particulièrement contre les évêques qu'elle suppose en état de contravention, et môme de contravention volontaire, avec les lois du royaume; autrement il aurait suffi de les avertir, sans qu'il fût besoin d'un si grand éclat pour réformer les al)us s'il en existait. Je dis s'il en existait: car, même en entrant dans les idées des adversaires, je doute qu'on pût citer une seule infraction réelle à ce que le ministre appelle « les lois du royaume. » Il n'y a pas infraction dans le nombre des écoles , puisqu'il n'en est pas une qui n'ait été autorisée par le pouvoir légal. Il n'y a pas infraction dans le choix des professeurs, car le choix en est laissé par les lois mêmes aux évêques. 11 n'y a pas infraction dans le mode d'enseignement et dans la nature des choses ensei-

gnées, car les lois n'ont rien prescrit aux évêques sur ce point.

Donc la vraie pensée du ministre est celle-ci : — (( Nous « vous accusons d'avoir violé les lois, afin d'avoir le prétexte (( d'en faire une contre vous, parce que, dans notre projet (( d'établir une Église dont nous soyons maîtres , il faut que « nous le soyons d'abord de son enseignement, n — C'est ce qui va devenir encore plus clair tout à l'heure. Poursuivons.

<c Les mesures que cette nécessité commande ont besoin « d'être complètes et efficaces. »

Il est aisé de reconnaître ici le langage de la Révolution toutes les fois qu'il a été question de recourir à ce qu'elle appelait une grande mesure, c'est-à-dire de commettre quelque grand attentat.

(( Elles doivent se coordonner avec notre législation poli- « tique et les maximes du droit public français. »

On ne voit pas nettement d'abord à quoi revient ici notre législation politique ; mais, ce mot expliqué par tout ce qui a été dit et écrit depuis quelques années, et par les paroles qui suivent , il est visible qu'il ne s'agit pas seulement de lois réglementaires, mais d'un enseignement national pour une Église nationale , enseignement qui serait , comme de droit , prescrit et surveillé par l'autorité civile. Les maximes du droit public français, c'est-à-dire les Quatre Articles de 1682, serviront de base à cet enseignement en vertu d'une décision des Chambres, ou d'une ordonnance du roi, ce qui n'est pas autre chose que ce qui se fit , en Angleterre , sous Henri VIII.

Remarquons, cependant, qu'il n'est déjà plus question des écoles secondaires , les seules dont le ministre ait d'abord parlé. Notre législation politique et les maximes du droit public français n'ont , que je sache , qu'une faible connexion avec le rudiment. Pour en trouver l'application , il faut monter plus haut, jusqu'aux grands séminaires; et voilà la théologie placée dans le domaine des ordonnances et des lois. Sans cela, évidemment, « la mesure » ne serait pas complète ; et, pour qu'elle soit efficace, il faudra deux choses : des signatures , promesses , ou serments exigés , et des disposi-

DE LAMENNAIS. 34:i

tions pénalos pour y contraindre. On ira vite et loin par cette voie. Examinons un peu ce qui arrivera probahlenicnt.

Beaucouj) de professeurs refuseront de sip:ner; un plus grand nombre d'élèves refuseront d'écouter ceux, qui signeront. On discutera de nouveau ces grandes questions, qui, déji\ si claires , le deviendront encore davantage. On les considérera sous le rapport de la conscience. Il se formera contre la signature une opinion générale dans le clergé. La division sera si forte, et la chaleur si vive, que Rome ne pourra éviter de parler. De quel côté se rangera-t-elle? Cela n'est pas trop difficile à prévoir. Sa décision entraînera sur-le-champ l'immense majorité du clergé. Que fera alors le gouvernement ? S'il cède, adieu ses maximes! Si, comme il est plus vraisemblable, il s'obstine, le voilà seul avec quelques prêtres schismatiqucs, et forcé, quoi qu'il en ait, de persécuter les autres, qui auront derrière eux vingt millions d'hommes, parmi lesquels il pourra bien s'en trouver quelques-uns aussi peu patients que les \'endéens, et que nos paysans de l'Ouest. Toujours sera-ce un schisme. Il y aura des évêques institués par le Pape , et des évêques institués par le Roi : un clergé constitutionnel, et un clergé catholique romain. Calculez les suites.

« Elles (les mesures complètes et efficaces) se rapportent « à la fois aux droits sacrés de la Religion , à ceux du trône, à « l'autorité paternelle et domestique , à la liberté religieuse (( garantie par la Charte. »

\oilà bien le vague doctrinaire et révolutionnaire. Le premier droit de la Religion, c'est d'être libre, car Dieu l'a rendue indépendante de vous , et de tout pouvoir temporel. C'est donc une odieuse dérision que de nous parler de ses droits sacrés , quand vous les violez par cela seul (jue vous prétendez lui imposer des lois.

Ceux du trône : c'est-à-dire le Souverain affranchi de la loi divine , et dictant les siennes à l'Église dépositaire des commandements et de l'autorité de Dieu.

A l'autorité paternelle et domestique. Ceci est par trop bête. Les pères sont-ils forcés d'envoyer leurs enfants dans les écoles ecclésiastiques? Il n'y a qu'une chose à détruire,

si vous voulez rendre à l'autorité paternelle ses droits , c'est votre université.

A la liberté religieuse garantie par la Charte. La liberté religieuse, de qui? des protestants? Que leur importent nos écoles ecclésiastiques? Elles sont, je crois, terriblement secondaires pour eux. Des catholiques? C'est donc en vertu de la liberté religieuse que vous viendrez, — vous, gouvernement , — leur prescrire des articles de religion ?

Au reste, mon ami, il faut attendre le résultat des méditatij3ns de ces neuf personnages si singulièrement rapprochés*. Il y a là des noms qui promettent. Je ne sais pas si vous savez que Mounier est protestant , de sorte que voilà un protestant appelé à réformer les écoles ecclésiastiques catholiques , et chargé de faire la leçon aux évêques sur leur enseignement. Les Jésuites , qu'on aura l'air de vouloir atteindre seuls , ne sont là qu'en nom. C'est à l'Église entière qu'on en veut. Et ne croyez pas qu'il y ait un moyen humain de prévenir les maux que nous prévoyons depuis longtemps. Le remède ne sortira que de l'excès du désordre ; et c'est par là que, peu à peu, après beaucoup de temps, la vérité se fera jour dans les esprits. C'est l'ordre éternel du monde; nous ne le changerons point. J'aurais à vous dire encore une infinité de choses, mais cette lettre est déjà trop longue, et j'en ai aujourd'hui tant d'autres à écrire, que je n'ai pas même le temps de relire celle-ci. Adieu, cher; aimez-moi toujours, écrivez-moi souvent. Ces doux épanchements du cœur sont, après Dieu , la seule consolation que je puisse goûter en ces jours calamiteux. Tout à vous , et à jamais.

1. MM. de Quélen, archevêque de Paris ; baron Séguier, vicomte Lamé, baron Mounier, pair de France; Feutrier, évêque de Beauvais ; comte Alexis de Noailles; comte de La Bourdonnaie ; Dupin aîné, député; de Courville, membre du conseil de l'Université. Comme on peut le remarquer, la majorité des commissaires était favorable plutôt qu'hostile à la compagnie de Jésus, ce qui n'empêcha pas les clameurs de la Congrégation, et discrédita cependant la mesure aux yeux du parti libéral.

IJU LAMENNAIS. iJi";

Le 2S janvier 1S2S.

Vous savez déjà que le ministère s'est résolu à tenter, tel qu'il est, l'ouverture de la session. Il ne paraît pas que l'on ait fait de propositions à La Hourdonnaie etDolalot; mais l'évêquo d'Herniopolis fut dt'puti'' par ses confrères à Chateaubriand pour lui otlrir le portefeuille de l'instruelion pul)li(|ue. Sur le premier bruit de cette démarche, le pauvre homme, à ce qu'on me mande, était ivre de joie. Mais, quand il vit arriver don Âbbondio*, il s'imajiina qu'il pouvait traiter avec le ministère comme Clovis avec les Gaulois; enconséciuence, il demanda, comme condition sine quâ non de l'alliance qu'on lui proposait, un portefeuille pour Royer-Collard ; quelques-uns disent un autre portefeuille pour le duc de Broglie ; l'entrée dans le Conseil de Bertin de Vaux et de Salvandv; et enfin .'îO 0,000 francs par an pour les, Débats. De pareilles exigences ont semblé excessives. On a rompu les négociations et pris le parti que vous connaissez, en se rapprochant toutefois du libéralisme, qui flatte et menace en même temps, et qui a lieu, en effet, de concevoir d'assez belles espérances. Les proliabilités du moment sont que le ministère définitif se groupera autour de Portalis et de Roy, Toutefois, cela dépendra du partage des boules, dont la répartition proportionnelle ne saurait encore être prévue certainement. En attendant, chacun dit son mot, et la plaisanterie va son train. On demande de quelle couleur est le ministère, et on répond qu'il est Caca-Dauphin.

Le rapport de Portalis, et l'ordonnance rendue sur ce rapport, est une déclaration de guerre à l'Église et le commencement de la persécution. Je n'ai pas le temps de déduire ici comment cette mesure enveloppe les grands séminaires aussi bien que les petits, et comment elle serait illusoire pour la fin qu'on se propose et qu'on avoue, si l'on n'en vient à

1. Nous avons déjà \"u que ce nom renferme une allusion ù uu personnage du roman de Manzoni : I promessi iiposi.

exiger des promesses, des signatures, et à subordonner tout l'enseignement théologique à la volonté du pouvoir civil, de la même manière que sous Henri VIII. Nous devons nous attendre à tout, car on veut quelque chose de complet et d'efficace, comme le dit le sieur Portalis. Néanmoins, cela demandera du temps, et la crise n'est pas tout à fait si prochaine que quelques personnes qui, hier, étaient fort tranquilles, le craignent aujourd'hui. Après s'être refusé longtemps à voir le mal, on en est plus etfrayé et hors de mesure lorsqu'on est forcé de dire : « Le voilà, pourtant ! » La grande question est de savoir ce que feront les évêques. Malheureusement, il y a peu d'espérance de ce côté ; il y en a peut-être encore moins d'ailleurs. Mais les événements forceront la main, ouvriront les bouches bâillonnées par la peur, et c'est ainsi que la foi se sauvera. Courage donc, et prière ; quelle que soit la puissance des ennemis de Dieu, la sienne est encore plus grande. Irridebit et subsannabit eos.

On m'écrit : <( Les ordonnances apparaissent de jour en (( jour pour montrer au peuple une sorte d'abdication de la a royauté. On invoque la souveraineté populaire en créant (( des commissions qui doivent décider ce qu'il convient de « faire sur chacune des questions où il serait le plus néces- « saire d'apporter l'autorité des volontés royales. Le roi, par (( ses ministres, n'agit plus ; il déclare qu'il ne sait désormais (( que faire par lui-même. On nous annonce ainsi que le gou- « vernement royal, incapable de savoir, de vouloir, de pouce voir, livre la société aux lumières, aux volontés, aux forces « des particuliers. »

Je viens d'éprouver encore une vive affliction. Nous avons perdu mon pauvre père ; il avait quatre-vingt-six ans, et sa vie n'était plus qu'une lente agonie, supportée avec toute la patience de la foi et toute la vigueur d'âme d'un chrétien. Je le recommande à vos prières, quoique je le croie maintenant plus heureux que nous. Cette perte, après tant d'autres, pèse tristement sur mon cœur. Siccine séparât amara mors?

Mais le jour de la réunion viendra. Dans le royaume de Jésus-Christ, les pleurs n'ont qu'un temps, et la joie seule est éternelle.

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