M. DE CORIOLIS A LAMEiNNAIS
Paris, 19 janvier 1828.
Si j'ai passé si longtemps sans vous écrire, vous savez apparemment pourtiuoi, monsieur l'abbé. Au cas que vous l'ignoriez, je m'en vais vous le dire. C'est que j'étais en travail d'un ministère. Aujourd'hui que couches et relevailles sont faites, je reviens à vous. Ne parlons plus de M. de \'illèle qui, sans doute pour accomplir toute ma prédiction,
S'en va grossir l'armée
Des ministres qui, dans ce lieu, Sont responsables... devant Dieu.
Parlons de Mg^d'Hermopolis qui s'en va chez M. de Chateaubriand lui offrir le ministère de l'instruction publique.
Piqué de ce mauvais succès d'une plate démarche, le ministère , à son tour, a fait le fier, et il se présentera vierge à cette chambre chaste qui ne voudra (( plus de hallebarbes entre le pays et la couronne )>, mais qui, sur <( les piques », ne se rendra peut-être pas si difficile... Vienne le mois prochain, et nous verrons un beau tapage, et nos tristes prévisions ne se vérifieront peut-être que trop.
En revanche, VAlmaiiach catholique nous prédit, pour le mois de mars, la mort de M. de Lafayette, et l'apparition du dernier volume de V Essai sur V Indifférence. Msf le Nonce est charmé de vos lettres. Il voudrait vous voir ici. Il voudrait vous voir à la tête d'un journal politique et religieux à la portée du grand nombre, et tout propre à neutraliser le venhi du mauvais. C'est ce qu'il me disait tout à l'heure.
1. On a déjà lu, dans la lettre à M^e de Senfft, datée du 28 janvier, le récit de cette démarche, répété à peu près dans les mêmes termes dont M. de Coriolis s'était servi. Nous ne le reproduirons pas. Nous devons seulement noter qu'en parlant des conditions faites par M. de Chateaubriand, M. de Coriolis emploie la formule dubitative : « Il a fait, dit-on, des conditions inconcevables... Ou assure qu'il demandait, etc., etc.
M°^e (le la Trémoille aussi est eiichanlée de votre correspondance, et bien d'autres à qui je me plais autant à la lire qu'elles se plaisent à l'entendre. M°ie de la Trémoille a la plus grande envie de vous connaître. C'est une personne d'un esprit et d'un savoir peu communs chez une femme du gTand monde. Je ne lui connais qu'une faiblesse, c'est celle d'avoir peur des Jésuites.
Vous voyez que les Débats ne crient pas merci pour M. de Villèle. Ils veulent qu'on y aille bon jeu, bon argent. M. Roy dit à qui veut l'entendre , qu'il trouve quantité de « nonvaleurs.» C'est ce que ses devanciers appelaient « être à jour.» Il n'y a que façon de s'entendre.
Ce que je veux que vous n'entendiez que dans le sens le plus explicite, c'est que mon tendre attachement et ma vénération profonde ne peuvent que s'accroître en vieillissant.
A la Chênaie, le 31 janvier 182S.
Je crains beaucoup, monsieur le marquis, que le ministère, fruit de vos couches, n'atteigne pas même l'adolescence, quoiqu'il s'imagine faire preuve de force en voulant marcher tout seul. Il est vrai qu'on ne mettait pas à un prix médiocre l'appui qu'il sollicitait, et c'eût été véritablement payer un peu cher (( le bâton du voyageur '. » Les détails que vous me donnez sur ce marché proposé et rompu si singulièrement, ont quelque chose de merveilleux, même de nos jours : ce sont comme les Mille et une Nuits de la bêtise et de l'orgueil.
En attendant qu'il plaise aux Chambres de nous constituer \in gouvernement, que, bien entendu, elles s'occuperont le lendemain de déconstituer, et le tout très-constitutionnellement, M. Portalis s'efforce d'apaiser la grosse faim du libéra-
1. Allusion aux conditions faites, ou censées faites, par l'auteur à'Atala, pour son entrée dans le nouveau ministère.
DE LAMEN:.\AIS. r.y\
lisme, en lui jetant, avec les congrégations enseignantes el les écoles diocésaines, une bonne et solide espérance de schisme. Car, bien que le rapport du C.arde-des-sccaux ne parle explicitement que des petits séminaires, ce sont surtout les grands ([u'il menace sans les nommer, à moins qu'il n'ait su ce qu'il disait, ce qui peut, au reste, se supposer comme autre chose. Les (( mesures complètes et efîicaces, qui doivent se coordonner avec notre législation politique et les maximes du droit public français, » n'ont pas, que je sache, de rapport très-prochain avec les conjugaisons et la syntaxe. Mais si l'on avait en \uv l'enseignement tliéologique, si les maximes du droit public français étaient par hasard les maximes de 1682, cela deviendrait plus clair, et peutêtre serait-ce l'Église elle-même tpi'il s'agirait de coordonner avec notre législation politique, ce (pii serait en effet complet, après quoi l'efficace n'embarrasserait pas. Nous verrons le résultat des hautes pensées de la commission. Il s'y trouve des noms qui promettent. Quoi qu'il en soit, je regarde cette pancarte signée Portalis, et plus bas Charles, comme une déclaration de guerre au clergé. Il me paraît difiicile qu'on rentre après cela dans l'état de paix. La Révolution n'abandonnera pas l'espoir qu'on lui a donné. Ce qu'elle veut avant tout, c'est ce que voulait aussi, un temps fut, M. de .Mirabeau, « décatholiciser » la France. Elle n'y parviendra pas; mais elle parviendra, et avant peu d'années, à établir politiquement le schisme. Presque tout ce qui est aujourd'hui actif dans la nation le veut; mais derrière cette activité de parquet, de comptoir et de boutique, et même de salon, puisqu'il le taut dire, il y a plus de vingt millions de chrétiens, qui pourront devenir actifs à leur tour, quand on aura blessé leur conscience et qu'on tyrannisera leur foi !
Rassurez, monsieur le marquis, Mme de i^ Trémoille sur les Jésuites. Pour moi, ils ne a me font peur » que par leur insignifiance. C'est un Corps qui périt de foiblesse; il n'a de vie que dans le rudiment : ce qui fait qu'outre le reste, il serait cruel de le lui ôter.
Que Mme de i^ Trémoille daigne ouvrir les yeux, qu'elle cherche ce géant, elle ne verra qu'une ombre. Du reste, je
vous prie de lui dire combien je suis fier de sa bienveillance; je ne la mérite à aucun égard, et peut-être en suis-je encore, à cause de cela, plus flatté.
Oserai-je vous prier d'offrir mes respectueux hommages à madame la marquise de Coriolis, et 'de vous offrir à vousmême tout ce qu'il y a de plus tendre dans mon cœur qui vous est à jamais dévoué?
Le 5 février 1828.
C'est aujourd'hui que le roi a ouvert la session, dont les résultats tiennent la France dans une si vive attente. Il n'a pas dû prononcer, sans quelque émotion , le discours insignifiant qu'on lui a prescrit, et sur lequel ses ministres mêmes ont eu tant de peine à s'accorder. Pour lui commence une série nouvelle d'embarras, d'amertumes, de dangers, dont le terme est aussi inconnu que le développement en sera probablement orageux , et que l'issue en paraît à craindre. La Révolution rajeunie et pleine de force , quoique divisée en deux partis , dont le plus modéré est le plus redoutable , parce qu'il a réduit le désordre en théorie ; le royalisme dissous de telle sorte qu'on ne trouverait pas, parmi ceux dont il se composait il y a six ans , dix hommes ayant la même opinion; la pente générale des esprits vers de nouveaux essais politiques; la croyance universelle que quelque grand changement doit s'opérer; les hautes classes et la classe moyenne animées d'une haine égale contre l'Église ; une administration sans consistance qui cherche de tous côtés de l'appui , et qui n'a trouvé jusqu'à présent que des individus à acheter; l'influence de la Royauté dévolue à M. le Dauphin; la confiance perdue , toutes les ambitions exaltées , tous les désirs en mouvement, sans une seule pensée de bien public au milieu de tout cela, au moins dans ceux en qui cette pensée pourrait être efficace : voilà notre état présent. Je ne crois pas, néanmoins, à une crise prochaine, La Révolution
ost trop j)iiiss;iiilc; elle a des l'spéniiicos trop solides, et, on [U'iit U' dire, trop de certitude de succès eu laissant les choses suivre leur cours, pour compromettre sa position par des violences prématurées, et [)0ur remettre ainsi en question un triomi>lie ([u'elle a droit de regarder comme assuré. Son plus grand soin doit être aujourd'hui de retenir en de certaines bornes les esprits impétueux qui ne man([uent pas parmi les siens ; et c'est encore en cela que le centre gauche ou les doctrinaires la serviront merveilleusement. Sans jamais détourner l'œil de la boussole , ils gouvernent droit sur l'écueil, avec tout le sang-froid de la science , et c'est ce qui charme beaucoup de gens qui n'ont jamais vu de naufrage si régulier.
Que voulez-vous? le monde politi([ue suit ses destinées; il (( marche dans ses voies,» selon le langage de l'Écriture. U faut s'élever au-dessus de la terre , et contempler de là ce grand spectacle, qui, en un sens, n'a rien dhumain. D'intérêt véritable et pris dans le fond de l'àme , je ne pense pas qu'on puisse en sentir, aux temps où nous vivons, pour quelque autre chose que l'Église. Elle sera sans doute, et bientôt, attaquée, persécutée. Après dix-huit siècles d'épreuve , l'orgueil ne se croit pas encore vaincu ; il a même , en ce moment, un caractère particulier de confiance en lui-même qui excite un eftroi profond et un indicible étonnement; et j'en conclus deux choses : que la guerre contre Dieu sera terrible , atroce, désespérée, et le châtiment, effroyable. Non dormiet neque donnitet qui cuslodit Israël.
Ne vous laissez point abattre par les peines de tout genre que la Providence vous envoie. Recevez-les de sa main avec le calme de la soumission, et l'allégresse de la foi. Fermez avec soin votre âme au trouble. Songez que c'est à vous aussi qu'il a été dit : Je vous laisse ma paix , je vous donne ma paix. Mais écoutez ce qui suit : Non comme le monde la donne. Les succès, les prospérités, voilà la paix du monde; la Croix, voilà celle de Dieu. Je suis aussi fort éprouvé , et à peu près comme vous. Les hommes qui m'ont déjà fait tant de mal, continuent de me poursuivre avec un acharnement qui m'afflige pour eux encore plus que pour moi. En vérité, ils sont bien à plaindre. Il faut prier pour eux.
J'ai été extrêmement touché de la lettre de ÎManzoni. J'en remercie la comtesse Louise. Il y a là un charme de douceur modeste et d'humilité naïve qui ravit. J'avais une grande estime pour l'auteur des Promessi sposi , mais j'aime de tout mon cœur l'auteur de la lettre.
Je lis à présent Guichardin, comme nous l'appelons. Je perds souvent haleine à le suivre dans ses interminables phrases; il a, d'ailleurs, de l'intérêt et un mérite réel. Ce qui m'étonne , c'est d'y retrouver à peu près toutes les idées protestantes et gallicanes , avec les erreurs historiques dont on est convenu de les appuyer, sur Rome , et sa puissance temporelle , et son ambition , et ses richesses prétendues immenses , fruit du pillage de la chrétienté. Bossuet et maître Dupin n'auraient pas mieux dit.
Adieu , je vous tiendrai instruits de tout ce qui pourra parvenir d'un i)eu intéressant dans ma solitude.
Le H février 1828.
J'ai reçu presque à la fois la lettre de la comtesse Louise , du 30 janvier, et la vôtre de même date, continuée le 2 février. La première m'a charmé par le retour des forces , et de la gaieté, et de tout ce qui promet une bonne et solide convalescence. La seconde m'afflige beaucoup. Vous êtes triste , souffrante , inquiète ; vous succombez presque à tant de chagrins et de contradictions. Retranchez-en la prévoyance, le reste sera plus supportable. Au nom de Dieu , ne vous laissez point aller à une imagination , je dirai davantage, à une raison qui vous tue! Que voulez-vous faire à tout ce qui se fait? C'est le désordre, le bouleversement, le chaos, la fin du monde ; eh! oui , tout ce que vous voudrez. Mais, encore un coup , que pouvons-nous y faire ? Plions sous la main de la Providence , et tâchons d'user pour notre salut des maux mêmes qu'elle envoie ou qu'elle permet. Quant aux sots , moquez-vous-en , et ne leur laissez pas le pouvoir de trou-
Mer vttti'c ii'pos. Jamais nous iTaiiroiis la ]m\ . si nous la faisons (lé[)(Mi(lr(' des lioinnu's. l'.lli- n'rst(|ut' dans l'ahandon sans réserve à Dit'u.
Je ne plains, dans ce qui s'est passé, que la famille de
M""^ de Sainte-L Là, comme ailleurs, on a commis des
fautes , et de grandes fautes ; mais il y avait honneur, conscience et probité. Tout le reste, sans exception , n'était que de la boue.
Pour contiiuier ma gazette, je vous transcrirai ce qu'on m'écrit en date du 7 février :
« Puist|ue vous trouvez mes détails curieux, en voici d'autres que j(! vous puis certifier tout aussi conformes à la vérité. Il est très-vrai que M. de LaBourdonnaie,dans un conseil des ministres, où il a été appelé, et letpiel a duré, m'a-t-il dit, quatorze heures, a refusé le portefeuille de la marine ((|ue lui offrait de fort bonne grâce M. de Chabrol) , si on ne donnait pas l'université à M. Delalot; mais on ne voulait plus de M. Delalot, à cause, disait-on, de sa couleur religieuse qui faisait peur ; car on a peur de tout et de tout le monde , et je pense, Dieu me pardonne, que La Bourdonnaie ne veut pas entrer au ministère sans Del, . . , de crainte seulement qu'il ne l'en fit sortir. Tout donc a été rompu, et l'on s'est rabattu sur M. de Vatimesnil, qu'on a jugé, et qui s'est effectivement montré, de meilleure composition. On avait proposé d'adjoindre Portai -, mais La Bourdonnaie a dit d'un ton sec et impérieux : « Je ne veux pas de M. Portai. » A quoi M. Roy a reparti, non moins sèchement : « C'est-à-dire que vous voulez nous chasser, et alors j'aime mieux sortir aujourd'hui que demain. » Portails a dit de même, et tous deux ont offert leur démission qui n'a pas été acceptée. Le roi a montré beaucoup d'humeur de cette scène , dont je tiens les détails d'un des ministres présents.
« A l'égard de la commission nommée sur le rapport de M. Portails, et où M. de Paris et M. de Beauvals se trouvent en compagnie de maître Dupin , on vous dit à l'oreille que c'est le morceau de pain jeté dans la triple gueule du Cerbère libéral pour l'apaiser. On convient sans embarras qu'on n'est pas un Hercule , sans quoi 0!i s'y prendrait c<jmme lui ; qu'on
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ne veut que c^agner du temps. Enfin , si vous les pressez de questions , que vous leur demandiez , par exemple , ce qu'ils pensent sur la matière, ils vous répondront, comme dans la comédie : Je nen sais rien; c'est ma façon de penser. Ou bien, comme feu M. Fox à un créancier qui lui demandait quand il le paierait : Vous êtes bien curieux.' En attendant que les événements répondent pour eux , un archevêque et un gentilhomme auvergnats se chargent , avec bien d'autres , de les hâter, en poursuivant avec acharnement le partiprêtre. Car c'est aujourd'hui à qui brûlera ses vaisseaux. Vous verrez le discours de la couronne. Il peut , je crois , se traduire ainsi : J'aime bien papa le bon Dieu ; faime bien maman la Révolution. Aussi la (( déclaration à maman » fait-elle pousser des cris de joie aux libéraux de toute farine. C'est en attendant les rugissements. Et les niais de salons de répéter d'un ton capable : « C'est un discours très-constitutionnel!» Serait-il écrit là- haut, qu'aujourd'hui encore, comme il y aura bientôt quarante ans, on sera sourd aux avertissements pour ne s'en rapporter qu'aux catastrophes ? Votre espérance en R... est sans doute bien fondée, mais on est bien temporiseur en ce pays-là, et tout délai serait mortel. »
Je vous dirai, sur ces dernières paroles si vraies, qu'il n'est rien de plus curieux et de plus instructif à lire en ce moment que la correspondance de Fénelon, inédite en trèsgrande partie jusqu'à ce jour. On y voit qu'en temporisant , malgré les plus vives instances de l'archevêque de Cambrai, et de beaucoup d'autres, Rome manqua successivement toutes les occupations d'abattre le jansénisme. On lui annonçait, depuis des années, le schisme qui faillit se consommer sous le Régent, et qui éclata enfin avec la Révolution. En des circonstances analogues et bien plus alarmantes , dans un temps où tout marche beaucoup plus vite qu'alors , on revoit la même incertitude , la même faiblesse , la même peur, tant il est vrai qu'il n'y a d'expérience pour personne ! \'oici une phrase de Fénelon , dans une lettre à son correspondant de Rome, laquelle m'a frappé : <( Tout ce qui avilit dans l'imagination de la multitude l'autorité du Saint-Siège
I)H LAM1<NNAIS. 3;j7
par une apparence de faiblesse, mène insensiblement les peuples au schisme : c'est par là que les personnes zélées se découragent, et (juc le parti croît en t('mérité ; plus on lui soutïre, plus il entreprend : c'est la patience dont on a usé jusqu'ici qui lui a fait hasarder les démarches les plus irrégulières. ))
C'est là une vérité si claire, (]ue l'on ne conçoit pas qu'elle fasse si peu d'impression sur quelques esprits. J'ai dit et redit mainte fois la même chose ; on ne s'en est pas fâché ; voilà tout. Nous verrons l'avenir.
L'abbé Dum.... est un garçon tout à fait aimable, rempli de qualités solides, et dont je fais grand cas. 11 a été fort mal d'une maladie dont on revient rarement, la phthisie du larynx. Grâce à Dieu , je le crois maintenant tout à fait hors de danger. Nous avons autrefois un peu ri de lui , mais cela n'empêche pas de sentir et de juger le fonds, qui est excellent. Je sais de lui plusieurs traits de fermeté et de désintéressement qui m'ont touché.
J'attends demain mon frère que je n'ai pas vu depuis trois mois. Il ne fora que passer, à son ordinaire.
On parle d'une alliance formée entre la gauche et le centre gauche. La pente générale est toute de ce côté; cela doit être d'après les raisons que je vous écrivais l'autre jour, et cette disposition ira croissant. On pourrait beaucoup, dans l'autre sens , si on savait et si on voulait , mais on n'est pas près de savoir, et encore moins de vouloir. La chocolata! à la bonne heure; mais après viendra le vinum mixtum '.
Le 15 février 1828.
Ce qu'il y a de plus remarquable en ce moment, c'est la complète annulation du Pouvoir qui s'étudie à ne pas mon-
1. Le sens de cette allusion nous échappe. Sans doute elle avait trait à quelqu'une de ces anecdotes qui avaient fait rinnocente joie " des soirées de la rue du Bac. »
trer l'ombre même d'un désir ou d'une opinion ; de sorte que voilà l'entière souveraineté des Chambres hautement reconnue par le Roi même, qui ne se permet pas de vouloir, de souhaiter même, jusqu'à ce qu'il sache ce qui leur plaira, tant l'ancien ministère a usé les dernières forces de la Royauté ! Par suite de cet état singulier, la commission Portails s'est ajournée indéfiniment. Mais l'archevêque a fait entendre qu'il était à propos que le P. Ronsin* s'éloignât. En conséquence, il va prêcher le carême à Périgueux, et l'archevêque reste maître dans la rue du Bac. Son but est de rejeter la question hors de son diocèse. Aussi, en vertu de ses conseils, commence-t-on à évacuer Montrouge. Il y a, comme vous voyez, bien de la perfidie d'un coté et bien de la lâcheté de l'autre.
Il semble, au reste, que le gouvernement cherche dans les lettres des particuliers l'opinion qu'il n'a pas. Jamais on n'a violé plus impudemment le secret des correspondances : un immense bureau établi à la division générale n'est occupé que de cela ; créé par M. de Villèle, il est faux que M. Roy l'ait supprimé, comme on l'a dit.
Vous ne sauriez vous représenter à quel point les esprits, même dans le peuple, sont préoccupés d'une espèce de terreur vague, que tout ce qui appartenait à l'ancien ministère s'occupe d'augmenter, bien qu'elle n'affaiblisse nullement la haine générale qu'il inspirait. Il y a lieu de craindre, trèscertainement ; mais la plupart de ceux qui craignent ne savent pas pourquoi, de sorte qu'ils craignent trop et trop vite, car la crise n'est pas immédiate, et cette peur est une grande force pour la Révolution. Cela me persuade de plus en plus que la prévoyance est pourtant bonne à quelque chose, quand ce ne serait qu'à délivrer de ces terribles étonnements dont les conséquences sont si graves.
En France, le mal est à découvert, et c'est, à mon avis, un avantage; ailleurs, il est caché; il travaille sous terre. Il en résulte que les souverains, effrayés par leurs polices, ne savent que regarder en bas. De cette manière, on ne voit pas
1. Le père Rousin était le Père provincial des Jésuites de France.
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loin; et, comme le sol est miné sous eux, ils tremblent de lui imprimer, ou que d'autres lui impriment, le plus léger ébranlement. Ce syst^mc mf'ue droit à la destruction, et pourtant il règne jiarlout, et dans les deux ordres, spirituel et temporel. Jamais le pouvoir ne fut si passif, et cela vient de cetti' peur dont je parlais, et de ce qu'il ignore profondément comment il faudrait agir. Que j'aurais de choses à vous dire là-dessus! Cela viendra, j'espère.
J'ignorais que 1(^ P. Antoine fût en voyage. Je ne crois pas qu'il songea ((uitter sa maison ou à former d'autres établissements. M. de Montlosier n'a pas encore attaqué les Trappistes. Vous savez qu'il écrit dans le Constitutionnel, dont les vieilles théories, au reste, sont tournées en dérision par l'école nouvelle des doctrinaires, qui fait chaque jour des progrès rapides, et qui finira par dominer seule, comme les Sociniens dans le protestantisme. Aussi Royer-CoUard est- il devenu jiour cette secte, qu'il a fondée, je ne dirai pas une espèce de dieu, car ni le mot ni l'idée n'est à l'usage de cette étrange classe d'hommes, mais comme un de ces législateurs d'autrefois, que des peuplades barbares enviromiaient d'une indéfinissable vénération.
D'une autre part, on publie des panégyriques de 93, où Danton , Robespierre , Marat sont élevés aux nues ; où les plus infâmes horreurs d'une époque de sang ne sont pas seulement justifiées, mais présentées comme des titres glorieux à l'admiration de l'avenir. Voilà où nous en sommes, et voilà les idées qui pénètrent, plus qu'on ne croit, dans beaucoup d'esprits, surtout parmi la jeunesse. Fit à ces affreuses doctrines qu'oppose-t-on? Rien. « Cela irriterait, » connne on dit.
Mon frère, qui a passé ici deux jours, vous offre ses tendres respects.
A la Chênaie, le 18 février 1828.
J'espère, monsieur le marquis, qu'au moment où je vous écris, vous êtes rassuré sur la santé de M""^ de Maccarthy. Ce me serait mie grande joie de l'apprendre, car je prends un vif intérêt à tout ce qui peut vous toucher, vous et tous ceux qui vous appartiennent.
Les faits que vous avez eu la bonté de m'apprendre sont extrêmement curieux ; ils aident beaucoup à juger des hommes et des choses du moment. D'après les premières discussions des Chambres, on voit déjà deux choses : que M. de La Bourdonnaie et ses amis défendent les maximes et les pratiques de l'administration comme si elle leur appartenait déjà; et que, lorsqu'ils y seront parvenus, ils se briseront sur les mêmes écueils que leurs devanciers.
C'est, à mon avis, une grande faute que de se faire le panégyriste du système constitutionnel, et d'en repousser les conséquences immédiates. Il en résulte qu'on perd la réputation d'homme de bonne foi, et qu'on irrite le bon sens public, que révoltent ces visibles et grossières inconséquences.
Royalistes et libéraux, tous, il y a trois mois, tonnaient contre les fraudes notoires qui ont amené illégalement plusieurs députés dans la Chambre. Aujourd'hui, voilà qu'on pallie ces fraudes, et que l'on conteste à la Chambre le droit qu'elle exerce en Angleterre de s'en informer; de sorte qu'il serait recomiu que l'administration peut, quand il lui plaît, renverser impunément l'ordre légaP. Si l'on croit par làforti-
1, La lettre à laquelle celle-ci répond, datée du 7 février 1828, est presque entièrement reproduite dans celle que Lamennais adressait à Mme (Je Senfft^ le 11 février suivant. Nous y remarquons, cependant, ces mots bons à noter , et qui ne figurent pas dans l'extrait donné à M™e de Senfft : — « J'ai, au reste, communiqué vos réHesions à ;\Igr le Nonce... " Relire, maintenant, la lettre du 31 janvier 1828, où ces réflexions se trouvent.
2. Le début de la session de 1828 fut effectivement marqué par les dis-
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fier le trône, on se trompe étrangement. Le parti révolutionnaire qui, les institutions étant données, a pour lui la raison, le droit, la justice, riioniicur, trioini)li(' dans roj)ini(>n, même lorsqu'il succombe dans la Cliaml)re. 11 n'y a point de plus mauvais parti et de danger plus grand que de rendre les lois dérisoires.
\'ous avez raison de craindre que, dans les circonstances qui peuvent survenir, on ne temporise trop à Rome. Cependant, je suis plein de confiance dans les lumières supérieures et dans le grand caractère du Pape, il se souviendra sans doute combien de fois, sous Louis XIV, on manqua l'occasion d'abattre le jansénisme, et comment, pour éviter de légers inconvénients, on finit par créer un péril immense. Fénelon l'avait bien prévu; il ne cessait d'annoncer le scliismc qui faillit éclater sous le Régent, et qui naquit enfin en 1791. La correspondance de ce prélat, bien au-dessus de Bossuet pour l'étendue de l'esprit et la profondeur des vues, est curieuse à lire sous ce rapport. En voici un passage qui m'a frappé ' :
Pour bien juger de l'avenir, il faut moins regarder les actes du pouvoir que le mouvement général des esprits. Bien des gens, habiles d'ailleurs, se trompent en jugeant d'après une autre règle. L'administration leur paraît modérée, parce qu'elle reste toujours en arrière des partis qui la poussent; et ils se rassurent là-dessus. Mais elle n'en marche pas moins, pour marcher plus lentement. Jetez les yeux sur le passé, et vous vous effraierez du chemin qu'elle a déjà parcouru. La décision me paraît être la qualité la plus rare en ce monde ; aussi est-ce par elle seule que s'opère tout ce qui se fait de grand. Elle est la vraie force, ou au moins il n'y a pas de force sans elle.
Si vous ne saviez pas, monsieur le marquis, avec quelle
eussions les plus passionnées auxquelles donnaient lieu les réclamations arrivées de tous côtés contre les fraudes et les violences, à l'aide desquelles avaient été obtenues les nominations d'un graud nombre de partisans de l'ancien ministère (^'illèle|. On en trouve un intéressant résumé dans 1'// 167. des deux Restaurations, 3* édit., tom. VII, p. 413 et suivantes.
1. Suit ici le passage déjà cité dans la lettre du 11 février précédent.
tendresse et quel respect je vous suis dévoué, j'essaierais de vous le dire, et les expressions pourraient bien me manquer, car je n'en sais point qui répondent à mes sentiments pour vous.
Le 22 février 1828.
J'ai reconnu votre cœur, cher ami, dans ce que vous m'écrivez sur la mort de mon pauvre père, et Jean n'en sera pas moins touché que moi. Chaque jour je goûte davantage cette parole de l'Écriture : Beati mortui qui in Domino moriuntur. La vie devient de plus en plus pénible, et cependant il la faut porter, car c'est la croix, et ne pas se lasser de monter au Calvaire, là où il fut dit et où nous dirons : Je remets mon âme entre vos mains : tout est consommé. Que Dieu, en attendant, soit notre paix, et sa sainte volonté toute notre joie sur la terre.
J'ai mandé à ^l^'^ de Senfft ce que Frayssinous et l'archevêque avaient exigé des Jésuites. Ils ne sont plus que vingt à Montrouge, « pour se tenir dans les termes de la loi, » à ce qu'on dit. Les autres ont été envoyés à Fribourg. L'abbé de Rohan remplace le P. Ronsin, rue du Bac. Voilà, pour eux, les suites du traité auquel le Mémorial a fait allusion, et le prix d'une lâcheté sans excuse. Encore n'est-ce que le commencement. On a trouvé dans les archives du ministère ecclésiastique une déclaration faite en 1809 à PortaHs par le P. Varin, dans laquelle il assurait (avec raison) que ni lui ni ses confrères n'étaient Jésuites, gît' ils ne le seraient jamais; qu'ils avaient toujours enseigné et qu'ils enseigneraient toujours les maximes gallicanes. Or, il se trouve que c'est le même P. ^'arin qui est venu, il y a deux ans, déclarer à Frayssinous qu' ils étaient Jésuites, et qu ils avaient toujours eu l'intention de Vêtre. Jugez de l'effet que produisent ces belles déclarations, qui ne sont pas de 1682; elles seraient au moins plus franches.
La gauche ne s'est pas réunie au centre gauche, comme
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on l'avait dit. Iioyor-Collard n'a pas voulu. On lui a dit : (( Vous prétendez donc marcher tout seul? » 11 a répondu : (( C'est vrai, j'ai le défaut d'aller tout seul. » Cela divise et atl'aiblit le i)arti. Il y a même eu de grandes querelles entre eux dans leur réunion de la rue Grange-Batelière; ils sentent qu'il leur faudrait un chef, un nom; mais où le prendre? On n'a pas toujours sous la main un Mirabeau, ni même un Robespierre. Au reste, si l'indiscipline retarde leur triomphe, elle le rend peut-être plus certain, parce qu'il ne dépendra pas des combinaisons d'un seul homme , que d'autres hommes et les événements peuvent déconcerter, mais il sera le résultat de la force propre de l'opinion, à laquelle rien ne résiste, pour laquelle il n'y a point de mécomptes, qui va croissant lorsqu'on la ménage, et plus encore lorsqu'on essaie de l'opprimer.
Les royalistes, comme on les nomme aujourd'hui, sont fort en peine au milieu de tout cela. L'opposition de droite s'était acquis de la considération et de l'estime en attaquant l'infâme arl)itraire et le vil despotisme de l'ancienne administration. C'était très-bien jusque-là. Toute la France nonpayée applaudissait, par un sentiment de conscience et d'honneur, sans d'ailleurs se douter de quoi il s'agissait. Aujourd'hui, cette même droite s'est aperçue, d'un côté, (juc l'exécution loyale des lois nous menait droit de la République voilée à la République patente; et, d'un autre côté, (jue le pouvoir, qu'elle se croit près de saisir, lui échapperait à l'instant même, si elle ne conservait pas le despotisme administratif. C'est pourquoi , renonçant à ses principes d'hier, elle s'est mise à défendre le despotisme, à pallier ses fraudes, à excuser, à louer ses violences, dans les discussions qui ont eu lieu à propos de la vérification des pouvoirs. Je ne sache rien de plus malhabile ; car bientôt toute la haine qu'inspirait l'ancien ministère retombera sur le nouveau et sur la droite qui le soutiendra, par une indigne contradiction avec ce qu'elle n'a cessé de dire depuis quatre ans'. L'influence
1. Cette prédiction, datée du mois de février, commençait à se réaliser dès le mois d'avril suivant, à l'occasion de la loi sur la presse .
libérale sur l'opinion s'en accroîtra démesurément, parce que la raison, le droit, la justice, seront visiblement de ce côté, et qu'on ne verra, de l'autre, qu'oppression morale, mauvaise foi, déception, mensonge, il y a cent fois moins de danger à renverser violemment les lois, qu'à les rendre dérisoires, en protestant d'un grand respect pour elles. Cette hypocrisie irrite au plus haut degré, et ne se pardonne point.
La commission Portalis s'est ajournée à six mois', ses opérations devant dépendre des volontés que les Chambres manifesteront. Un peu plus tôt ou un plus tard , la persécution est inévitable , et je n'espère qu'en Dieu pour sauver la Foi dans notre malheureux pays. On dit qu'il y a /à beaucoup de sagesse; je n'y vois que beaucoup de faiblesse et un aveuglement effrayant. On s'effraie de la moindre action, on tremble de remuer, on sacrifie l'avenir à la peur qu'on a de la plus légère résistance immédiate. « E natura comune « degli uomini, dit Guichardin , femere prima i i)ericoli piii {( vicini, e stimare più che non conviene le cose presenti, e « tenere minor conto che non si debbe délie future, è lon- (( tane, perche a quelle si possu7io sperare molli remedj dagli « accidenti, e dal tempo ^. » Un des inconvénients de ce fu-
1. Il y a erreur dans cette affinnation. La commission Portalis, autrement dite la commission des études ecclésiastiques, nommée le 22 janvier, présenta son rapport le 28 mai, après quatre mois de délibérations. A la majorité de cinq voix contre quatre, elle décidait que la direction des écoles secondaires ecclésiastiques, confiée par des évêques de France à des prêtres " suivant la règle de saint Ignace, >- n"était pas contraire aux lois du royaume. Une grande irritation de l'opinion publique fut le résultat de cette imprudente bravade. Cette irritation se traduisit, dans la Chambre, par la reprise du projet de mettre en accusation les anciens ministres. Le cabinet Martignac se servit de cette menace parlementaire pour obtenir les ordonnances du 16 juin qui consacraient virtuellement l'illégalité de l'existence des Jésuites en France. Il ne fallut rien moins que l'offre d'une démission collective de tous les ministres pour arracher ces mesures aux scrupules religieux du monarque.
2. Il est ordinaire aux hommes de craindre en première ligne les périls les plus proches, d'attacher aux choses présentes plus d'importance qu'elles n'en méritent, moins, en revanche, aux chances de l'avenir, surtout éloigné, parce qu'à celles-ci on peut espérer bien des remèdes inattendus, fruits du hasard et du temps.
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neste syst^mp est que los ar/enls, n'ayant qu'une pensée, leur intérêt propre, ne s'occupent (juc de verser le sonnneil dans les âmes déjà assoupies.
Adieu, cher ami, ménapez-vous, et n'entreprenez pas de faire le carême ; vous savez par e\i)érience que votre santé ne le supporte pas.
Le bonhomme Rainneville a le projet de faire, avec son fils, le voyage d'Italie ; il devait même partir à la fin de ce mois; mais son esprit est bien mobile : s'il passe les monts, vous le verrez sûrement.