A m"'' de lucinière
Le 25 février 182S.
Je suis charmé, ma bonne amie, que vous soyez plus contente de votre vue. Ménagez-la, mais écrivez-moi pourtant; ce n'est pas ce qui la fatiguera le plus. Ne craignez point de me donner plus de détails que moins: j'ignore souvent ce que vous supposez ce que je sais, et tout ce que vous dites m'intéresse. J'écrivis hier à Angélique. Je crois Clara mieux. Je soupçonne que Tennui est son plus grand mal, et je l'ai dit à sa tante. Les choses que vous craignez n'arriveront pas aussi vite que beaucoup de gens se le persuadent maintenant. Il faut le temps à tout. Hier on était tranquille, et l'on tremble aujourd'hui; cette peur excessive et cette sécurité sont également déraisonnables. Les Jésuites sont le type de Tune et de l'autre. Les voilà qui vont en Suisse. On dira que c'est qu'ils ont de l'argent ; car (( point d'argent, point de « Suisse. »
Mon frère a passé, la semaine dernière, deux jours avec moi. 11 y avait trois mois que je ne l'avais vu. Je vois encore moins souvent mon beau-frère, et point du tout ma soeur et ses enfants. Trémigon est trop loin pour moi, la Chênaie paraît trop éloignée pour elles. De sorte, donc, que je suis absolument ermite. Cette manière d'être ne me déplaît pas. Ma vie est très-réglée. Je travaille autant que mes forces me
3(i(i CORRESPONDANCE
le permettent, c'ost-à-dire moins que je ne voudrais, quoique je perde peu de temps. Vous ne m'avez pas dit si René avait été reçu à l'examen, et je ne vous ai pas dit, de mon côté, que j'ai appris, pour mes deux francs, le mariage de M"* .\naïs du Lesert. La famille a eu l'attention de m'envoyer, par la poste, une lettre de faire part. Il y a trois semaines de cela, et j'en jure encore entre mes dents.
Mais, avez-vous vu M. Formon à la tribune? Ce ne sera pas la journée la moins drôle de sa vie. Son client a perdu à peu près son procès. 11 n'y a, certes, que justice. Le côté qu'on appelle droit est bien sans contredit ce qu'il y a de plus tortu dans le monde. Ils prennent déjà le sentier des autres, et, comme eux, ils Uniront par tomber sous le pont aux ânes. Pourtant, qui le passera jamais, si ce n'est eux?
Je m'imagine que vous voyez assez souvent l'abbé Gerbet. 11 vous aura dit comment je suis parrain. C'est lui qui m'a représenté, car tout s'est fait par procuration, — excepté l'enfant, par exemple.
J'embrasse tendrement ma bonne Villiers, ma petite Hélène, papa Carissan, et même Adèle, sauf le scandale. Pendant que je suis en train, je vous embrasse aussi, mais à condition que vous me tiendrez parole pour les écritures. On me mande que l'abbé de Rohan-Chabot remplace le P. Ronsin. Savez-vous ce qu'il en arrivera? On disait que c'était une congrégation de drôles; on dira que c'est une drôle de congrégation .
Ne m'oubliez pas près de vos bons domestiques.
Tout à vous bien tendrement.
Le 2 mars 182S.
Je suis profondément peiné de l'état d'abattement et de tristesse oli vous êtes. Pourquoi se décourager, se désoler, s'inquiéter outre mesure ? Pourquoi charger son âme de tout le poids d'un avenir incertain ? Jésus-Clîrist ne nous défend-il
l)H LAMENNAIS. 367
pas d'ôliMidre nos soUicitiules au delà du joui' prisent? (]'est bien assez pour nos pauvres forces. Je ne dis point (pi'il ne l'aille rien prévoir; mais (pie notre prévoyance soit calme et ne trouble pas notre paix. Dieu conduit toutes choses ; nous sommes en sa main : où trouverons-nous le repos , si ce n'est h\ ? Contions-nous en sa providence , et marchons d'un pas ferme dans les voies où elle nous conduit, assurés que a tout coopère pour le bien à ceux (pii l'aiment. »
Vous ne sauriez croire i\ quel })oint je suis faible ; le plus léger dérangement dans mes habitudes, quelques heures de conversation avec une personne qui viendra me voir, ce qui arrive rarement , en voilà assez pour me rendre malade plusieurs jours. Une promenade après dîner m'oblige à me jeter sur le lit en rentrant. Cela n'avance guère mes travaux, comme vous pensez bien. Mais qu'y faire? No7i sicut volo , secl sicut tu. — Ità , pater, quoniam sic fuit placit uni ante te !
Nos affaires intérieures continuent d'offrir la même incertitude. Toute puissance, toute influence du trône est anéantie. Les ministres attendent, pour prendre un parti et pour fiiire quelque chose, qu'une volonté quelconque se prononce dans la Chambre. Le royalisme est dissous, parce qu'il n'a pas un seul fragment de vérité où se rattacher. Les autres ont les institutions , dont ils demandent les conséquences et les développements, ce qui, logiquement, est tellement juste et raisonnable , qu'il n'y a rien de sensé à leur répondre. Aussi ne leur oppose -t- on que le despotisme administratif, et encore timidement, parce qu'on l'a combattu soi-même, et parce qu'on sait que la France l'a en horreur, à cause de l'énorme abus qu'on en a fait récemment. C'est ce sentiment universel, connu et partagé par quelques membres de la droite, qui les a fait s'allier avec le centre gauche pour la nomination des candidats à la présidence ' , et aussi probable-
1 . La curieuse histoire de ce vote se résume ainsi : Toutes les fractions de la droite, y compris la réunion La Bourdonnaie, avaient donné 162 voix à M. Kavez ; toutes celles de la gauche, justement autant à MM. Royer-Collard et Casimir Périer. La réunion Agier s'était comme annulée en ne portant aucun de ces trois noms. Les imprudentes bravades des membres de la droite et des journaux qu'ils inspiraient rapprochèrent, au second tour de
ment plusieurs principes communs. Une certaine force apparaissant momentanément de ce côté , le ministère s'y est jeté d'abord, et c'est ce qui a déterminé le choix de Royer-Collard, par lequel encore on a voulu donner une espèce de leçon et faire peur aux royalistes ; pauvre politique qui n'aboutira qu'à fortifier le parti qu'on appelle constitutionnel, de toutes les combinaisons flottantes! Il est vrai de dire qu'il serait extrêmement difficile d'indiquer aujourd'hui des moyens réparateurs : le mal est trop avancé. 11 ne reste rien à quoi se prendre. On voit maintenant à découvert l'abîme qu'a creusé la dernière administration. Même avant que ces gens-là fussent au pouvoir, j'avais toujours pensé qu'ils en finiraient de la Monarchie. Je ne me suis pas trompé. Seulement on peut employer plus ou moins de temps à régler ses funérailles. Chaque année , la nation active se recrute d'une génération enivrée des idées nouvelles ; de sorte que le temps seul ferait, sans secousse , ce qui est dans les vœux des révolutionnaires, plus pressés. La cause générale de cet état de choses, c'est que le principe de vie de l'ancienne société ayant été détruit , et originairement par les souverains , il faut nécessairement que cette société meure.
11 paraît chaque jour moins probable qu'on parvienne à éviter la guerre d'Orient, quoique l'Angleterre recule devant les conséquences qu'elle peut amener pour ses intérêts. Cette politique des intérêts rend insolubles des questions qui se résoudraient en un quart d'heure par des idées plus élevées. Le matérialisme du siècle est surtout remarquable dans les gouvernements, il y a une tendance contraire dans les peuples, et c'est ce qui les rend forts contre leurs chefs.
Je ne crois pas que , depuis que le monde est monde , il y ait eu un mouvement aussi prodigieux d'idées au milieu
scrutin, les vingt-cinq à trente membres de la réunion Agier et les chefs du parti libéral, qui n'hésitèrent pas à faire voter pour deux des candidats de cette réunion, MM. Delalot et Hyde de Neuville. Tous deux passèrent les premiers. M. Royer-Collard ne vint qu'en troisième sur la liste. Mais, comme on avait pu le prévoir, le côté droit, furieux de son échec, obtint du Roi que, coutrairemeut à l'usage établi, le troisième candidat serait préféré aux deux premiers. En cette occasion, le côté droit fut aussi imprudent et aveugle que le côté gauche s'était montré habile et bien mspiré.
1)1-; LA.MI'.WAIS. 36*
ilii siloïK't' (k' Idiilcc (jui t'st iiistiLiK- pour juirlcr. (;iia(|u<' Ilot a sa voix clans ci'Uo vaste mer : le souverain de l'Océan se tait seul dans sa j^rotte * .
Frayssinous a adressé à tous les évêques mu; longue liste de fjuestions otiicielles sur leurs écoles ecclésiastiques. H parait (]ue beaucoup ne ré])ondent point , et que d'autres répondent pour se moquer du questionneur. Du reste , tout le monde est dans l'attente , et moi aussi ; j'attends le Jugcmient ilernier, connue le dénouement le plus naturel de ce que nous voyons.
Les «chevau-légers- )) sont ferrés en velours; on ne les entend pas marcher. Jamais les anciens n'y ont rien fait : Omnos quœrunt quœ sua sunt. Il y a là quelque chose d'incompréhensible.
Que le bon Dieu soit avec vous, et vous donne un pcui de cette joie qui n'est pas de la terre , et que rien de la terre ne peut altérer.
Le 10 mars 1823.
Poursuivi encore en ce moment , avec une espèce de rage inexplicable , par l'homme qui m'a fait tant de mal , qui m'a enlevé toute ma fortune et qui a fiulli m'enlever la vie, pour prix d'une confiance entière et d'une multitude de services rendus , je sais par expérience combien les sentiments que vous éprouvez sont douloureux et quelquefois difficiles à surmonter. Cependant la Religion exige qu'on les combatte fortement , et qu'on ne néglige rien pour les vaincre ; ce qui n'est pas l'ouvrage de la nature, mais l'œuvre de la grâce. « Aimez ceux qui vous haïssent; faites du bien à ceux qui
1. Nous ne doutons pas que nos lecteurs ne devinent aisément qui désigne Lamennais par ces mots : " Le souverain de l'Océan. ■> En revanche, il est assez piquant de penser que le chef de l'Église catholique se trouve ainsi assimilé à un des dieux de la fable païenne.
2. Désignation symbolique, nous l'avons déjà dit, d'un des membres du sacré Collège qui avait eu la Nonciature à Paris.
(( vous persécutent, afin (jue vous soyez les enfants de votre (( Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les u bons et sur les méchants, et tomber la pluie sur les justes (( et sur les injustes. » Il ne demande point que nous ne sentions pas l'injustice, mais que nous la pardonnions sincèrement. « Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons « à ceux qui nous doivent. » Et il a donné l'exemple sur la croix : Pater, dimitte illis, nesciunt enim guicl faciunt. Hélas ! il est bien vrai que les hommes d'iniquité ne savent ce qu'ils font ; et c'est pourquoi leur sort sera terrible quand ils viendront à savoir ce qu'ils ont fait : Pater, dimitte illis! Voilà le gouvernement fixé dans le centre gauche : c'est la mesure du chemin que nous avons fait sous la dernière administration. Vous voyez qu'il ne nous en reste pas prodigieusement à faire désormais pour arriver. Permettez-moi de vous demander une fois si mes prévoyances, qu'on taxait d'exagération , ne sont pas aujourd'hui complètement justifiées? On ne voyait pas le mal, on ne voulait pas le voir, parce qu'il se cachait sous des noms et sous des phrases; à présent on l'aperçoit , et la terreur est grande ; mais la peur ne sauve pas. Il paraît que le côté gauche , dans sa réunion de la rue Grange-Batelière', a décidé de poursuivre la mise en accusation de l'ancien ministère. Il serait très-possible qu'ils la fissent prononcer, et il n'y aurait que justice, mais dans le sens opposé aux griefs qu'ils énonceront.
Comme je l'avais annoncé /à, il y a bientôt quatre ans, Frayssinous se retire après avoir conduit la France au bord du schisme ''. Le parti chante les louanges de son successeur. C'est en ce moment l'homme des Débats , du Constitutionnel et du Courrier. Je crois qu'ils ne se trompent guère
1. Les députés libéraux se réunissaient, rue Grange-Batelière, dans un cercle qui empruntait son nom à cette rue, et que les journaux congréganistes désignaient sous le titre de Club des Jacobins. [Hist. des deux Restaurations, 3e édit., t. Vn, p. 343.)
2. >DI. de Chabrol et Frayssinous étaient, seuls de l'ancien cabinet, restés dans le ministère Martignac. Seulement, on avait détaché l'instruction publique du p.irtefeuille des affaires ecclésiastiques, et on Tavait érigée en département ministériel, qui fut confié, le l^r février, à M. de Vatimesnil. Les deux anciens collègues de M. de Yillèle se trouvèrent, en face de la
DE l.AMKNNAIS. 374
dans los cspt'raiiccs tiu'ils ctniçoivcnl de lui. (lopciidant il pourrait l>icn ne pas aller aussi vite que leurs désirs. 11 y a dans les choses une résistance qui n'est pas dans les idées, sans quoi le monde ne subsisterait pas six mois.
La g;uerre paraît de plus en plus inévitable en Orient. Les Anglais , selon leur usai^e , vont commencer, s'ils peuvent , par s'emparer de (larabusa, c(; qui leur donnera un troisième point inexpugnable dans la Méditerranée. On proteste toujours de la pureté d'intentions la plus édifiante, et du plus parfait désintéressement. Mais, quand on serait dupe de ce langage , qui ne v(Mt que la guerre entraîne de toute nécessité la dissolution de l'empire ottoman ? La Russie , l'Autriche et l'Angleterre s'en partageront les débris ; et la France , comme toujours, en sera pour ses frais d'argent et de sottises.
On m'a envoyé, je ne sais d'où, un volume intitulé : Opusco/i Jilosofîci , imprimé à Milan en 1827. Je serais curieux de savoir quel en est l'auteur. Je pense qu'il doit être connu du marquis d'Azeglio.
Les atta((ues des journaux contre le clergé ont redoublé depuis quel([ue temps; ils s'en sont pris aux .Mandements des évoques pour le carême , et il est vrai que ces pauvres évêques , qui sont toujours oii il fiudrait qu'ils ne fussent pas , et ne sont jamais oià il fiudrait qu'ils fussent , se sont jetés à corps perdu dans les vagues et niaises déclamations accoutumées sur la légitimité qu'on attaque, et la Révolution, et l'impiété, et là-dessus des torrents de phrases où l'on cherche en vain un mot qui aille à la question : c'est donner beau jeu aux adversaires , et comme il perce toujours là dedans une pointe de niinistérialisme , jugez du
Chambre renouvelée, dans la position la plus fausse. Ils le sentirent dés les débats engagés pour la vérification des pouvoirs, et n'osant affronter, le 3 mars, ceux qu'allait soulever la discussion de l'adresse, ils offrirent leur démission qui fut acceptée. M. Hyde de Xeuville remplaça M. de Chabrol à la marine, et l'abbé Feutrier, évêque de Beauvais, prit la place de M. Frayssinous. Tous deux étaient de cette réunion Agier, petite fraction du parti royaliste qui, par suite du partage à peu près égal des voix royalistes et libérales, se trouvait disposer à son gré de la majorité, bien qu'elle ne comptât pas plus de vingt-cinq à ti-ente nientbres.
parti qu'on en peut tirer, et qu'on ne manque pas d'en tirer effectivement. Pour dire la vérité sans détour, nous avons un épiscopat généralement vertueux, mais idiot; et ce qui n'est pas idiot est perverti. Ce n'est pas là notre moindre plaie , attendu surtout le défaut d'action et le silence absolu du chef. Je ne crois pas qu'il y ait d'exemple d'un pareil abandon de soi, d'une pareille immobilité. Quand un malade n'est pas bien sur un côté , il se retourne : nous n'en sommes pas même là. Après tout , si les hommes paraissent endormis , Dieu veille : ISon dormiet , neque dormitet qui custodit Israël.
2ZjO. — A ^\°"' LA COMTESSE DE SENFFT.
Le li mars 182S.
V'oilà votre lettre du l'^'mars , toute remplie de prévoyances sinistres, et qui n'ont cependant rien d'exagéré. On est, à Paris, dans une sorte de stupeur etï'rayante. Tout le monde voit le mal maintenant , et le voit avec terreur, car on ne découvre nulle part un point d'appui pour y résister. Les choses vont plus vite que je n'aurais cru, et je ne serais pas surpris qu'avant deux ans tout fût terminé. La souveraineté absolue est aujourd'hui publiquement dans la Chambre, qui, dans son Adresse, gourmande le roi, et menace la Religion. Le parti qui veut le schisme domine partout. Députés, pairs, journalistes, et presque toute la masse de la population influente et active se précipite dans cette voie oii M. le Dauphin ne craindra pas d'entrer, si , auparavant , la Révolution ne s'arrange d'une autre manière. A la tête des affaires ecclésiastiques, un homme dont le parti se tient sûr, gallican comme les Débuts ^ libéral comme le Constitutionnel, et d'autant plus dangereux, qu'entre ses autres qualités il est encore un sot, de sorte que rien ne l'arrêtera probajjlement : du reste, comme disait Rrantôa.e, «d'une créance légère, et pas trop bon pour la balance de M. saint Michel. » Tout cela est peu rassurant, ou , pour mieux dire, tout cela doit exciter les plus sérieuses et les plus vives alarmes. Je compte cepen-
DE LA.MKNNAIS. 373
dantbcaucouj) sur la formcté du clcri-v, pourvu que la question soit claire. On parle du maria{?o des prêtres, et cela est bon. Je voudrais qu'on proposât de leur faire prendre deux femmes.
Si les réélections donnent à la franche une majorité cxjmplète, le mouvement deviendra d'une rapidité prodigieuse, En ce moment c'est un niais, une espèce d'imbécile , nommé Agier',qui dispose de cette majorité, avec quelques députés qui lui sont unis. C'est une des chances heureuses du « représentatif, » dont un des principaux mérites est de mettre en évidence (( les supériorités sociales, » pour parler le langage des adeptes, et qui fait que nous sommes conduits par la supériorité -Agier et la supériorité- Feutrier, en attendant mieux, ou pis.
Pendant que la guerre se fait dans la Chambre , une autre guerre se prépare à l'extérieur ; elle vient de nous être annoncée comme à peu près certaine par M. de La Ferronnays. Mais, pour nous consoler, il nous a promis que «la France, quoi qu'il arrive, conserverait sa dignité. » Cette guerre, qui aurait pu être un événement heureux pour l'Europe et un puissant moyen de stabilité , va devenir un brandon de discorde , et , tôt ou tard , une source d'autres guerres , dont la Révolution seule profitera. Mais, après tout, ne faut-il pas que ce qui est résolu là-haut s'accomplisse? Quel bras humain pourrait soutenir en l'air cette vieille société ruinée dans
1. M. Agier était nn magistrat, membre très-ardent de la droite, mais qu'avait effravé renvahissenient du pouvoir spirituel dans les affaires politiques. Il voyait dans cet envahissement continu et dans les l'ésistances qu'il rencontrait, même parmi les hommes les plus dévoués à la monarchie, une condition fatale à l'union du parti royaliste. En 1828, il se trouvait, avec M. de La Bourdonnaie, à la tête des membres de ce parti qui avaient combattu et renversé M. de Villéle, agent trop docile de la Congrégation. On en comptait dans la nouvelle Chambre environ soixante et dix, qui se partageaient en deux fractions d'une importance numérique à peu près égale. L'une se réunissait chez M. de La Bourdonnaie, l'autre dans le salon de M. Agier. C^n avocat, M. Piet, continuait à réunir chez lui les députés congréganistes et les amis du ministéi-e Villéle, au nombre de cent vingtcinq à cent trente membres. Le reste de la Chambre appartenait à la gauche pure ou au centre gauche qui, réunis, comptaient cent soixante-dbc membres environ.
ses bases? Elle tombera, et il ne nous reste qu'à savoir ce que Dieu voudra faire de ses débris.
Presque tout ce qui s'imprime est eifroyable à lire. C'est un mélange confus de cris de joie et de rugissements de rage, de cbants de triompbe et de mort. On dirait des têtes enivrées par la fumée de l'enfer. Il y a surtout une baine du cbristianisme et une baine de Dieu qui saisit l'âme d'épouvante , un froid orgueil qui rit en disant : (( J'ai vaincu , » et qui a même pour le Roi des rois , enfin détrôné , des paroles de pitié et des supplications généreuses. Je ne sais , je ne sais que dire : Patiens , quia œternus!
2/ll. — A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT.
Le 21 mars 1828.
Mille et mille grâces pour votre cbarmante lettre du 8 ; elle m'est arrivée au moment où mon frère arrivait lui-même ici, de sorte que le mot qui le concerne, et dont il a été fort touché, lui est parvenu sans délai et sans ricocbet. Il vous offre à tous bommages et respects les plus tendres.
Je viens enfin de terminer différents travaux que la suite de mes affaires avec M. S'-V^^" avait rendus indispensables pour sauver quelques débris de mes petites propriétés littéraires. J'ai fait des Réflexions nouvelles pour l'Imitation, disposé une nouvelle Journée du chrétien, ajouté cinq cbapitres au Petit dialogue sur les dangers du monde, de manière que, sous le titre de Guide du premier âge, les enfants auront mi I)etit livre fait pour eux, et qui ne leur sera pas entièrement inutile, si j'en crois mon frère. Tout cela m'a bien détourné de mes autres occupations. J'avais le projet, avant de m'y remettre, de publier une brochure sur les Dangers présents de l'Église ; mais Jean et moi nous pensons que le moment n'est pas encore venu de parler. Il faut laisser venir quelque acte du Pouvoir, qui oblige à repousser ses attaques, et qui rende la question claire pom' tout le monde ; ce qui ne tardera pas. En attendant, et comme il ne me sera pas possible
5»liis tard d'interrompre les travaux considérables que j'ai en vue, et pour lesquels j'ai rassemblé des matériaux immenses, je me suis décidé à profiter de celte espèce de liberté que j'ai en ce moment, pour satisfaire le désir que j'ai depuis si longtemps de vous revoir. Je me rendrai demain à Rennes avec mon frère, et de là à Paris, où je passerai quinze jours ou trois semaines; puis je prendrai la route de Turin, tout rempli de la joie de me rapprocher de vous. Nous passerons un mois ensemble, et je reviendrai ensuite à mes devoirs. Vous avez le temps de me répondre à Paris. Veuillez adresser vos lettres au bureau du Mémorial, rue Mazarine, n" 70.
A peine l'évècpie de Bcauvais avait-il fini de prêter son serment entre les mains du roi, qu'il courut à la Chambre s'asseoir au banc des ministres. A l'instant où il entrait, de Pradt court à lui, le félicite, lui prend la main, l'accable de caresses et d'amitiés, et les voilà pairs et compagnons devant trois à quatre cents députés qui étaient là. On dit que ce fut une scène plus comique qu'agréable pour l'évêque de Beauvais.
Dans le conseil du dimanche, 9 mars, le roi se montra si mécontent du « système déplorable \ » qu'il annonça qu'il ne recevrait pas la députation ; à quoi les ministres répondirent qu'alors force leur était de se retirer avec elle. Sur cette réponse, le roi se décida à recevoir Adresse et députation 2.
Ne soyez point surprise si je ne vous écris pas d'ici à
1. Expression insérée dans l'Adresse de la Chambre des députés.
2. Lamennais ne l'apporte là, nous le croyons du moins, qu'une de ces vagues rumeurs écartées aujourd'hui par l'histoire. Voici ce qu'elle nous apprend : — " Contrairement à l'usage, le roi ne fit pas annoncer qu'il recevrait, le soir même, le bureau de l'Assemblée. Ce silence fit naître des suppositions sans nombre. Charles X refuserait d'accueillir l'Adresse, disaient les amis de l'ancicune Administration. Bientôt ou assura que les ministres avaient donné leur démission ; qu'ils étaient remplacés par MM. de Blacas, de Vitrolles, de Villéle, de La Bourdonnaie et Pardessus, et que le Roi venait de signer la dissolution de l'Assemblée. Ces rumeurs, suscitées, accréclitées par la crainte où l'on était du retour de l'ancien président du conseil, encore tout j)uissant, disait-on, sur l'esprit du prince, se trouvèrent sans fondement. Charles X avait uniquement voulu préparer sa réponse, etc. " — Vaulabelle, Hial. des deux Restauraliuns,'S'^ édit.,tom.YlI, p. 423 et 424.
quelque temps, car je vais être excédé d'embarras de toute espèce, et de fatigue. A bientôt.
Paris, 18 avril 1828.
Je ne puis vous exprimer, cher ami, avec quelle joie je vois s'approcher de jour en jour le moment où je vous embrasserai. J'ai reçu votre lettre du 5, avec celles de M™^ de Sentît, et de la comtesse Louise, qui y étaient jointes. Il paraît que nous partirons le 25, et comme M. de V. doit s'arrêter un peu en route, nous n'arriverons à Vitrolles que vers la mi-mai. Cette circonstance m'empêchera d'aller vous rejoindre à Gênes, où je ne pourrai guère arriver qu'à l'époque même de votre retour à Turin, et après un voyage que je crains un peu, et que mes amis d'ici craignent encore plus pour moi, à cause de mon état de santé, qui est fort loin d'être brillant. Veuillez m'écrire àVitrolles, par Gap, Hautes- Alpes. Je m'arrangerai pour arriver en même temps que vous à Turin. Mille raisons me forcent de ne pas perdre de temps, et mes devoirs exigeront assez prochainement ma présence en ce pays-ci. Les choses y sont toujours dans la même position : nullité complète du pouvoir, et développement de l'esprit et des passions démocratiques. La session est comme suspendue, et rien d'important ne se fera qu'après les réélections. La lettre dans laquelle M. de Pradt explique les motifs de sa démission donne une idée assez exacte des projets du parti dont il accuse la lenteur. Je n'imagine rien qui puisse en arrêter l'exécution ; et, en regardant encore la société de plus haut, si quelque chose me paraît clair, c'est que les conditions de l'existence sociale manquent totalement etqu'ellcsne peuvent renaître, dans l'hypothèse d'une restauration future, qu'après plusieurs générations, et une suite de grandes catastrophes. Cela n'est guère consolant, je l'avoue; mais si c'est la vérité, comme je le crois, il faut se résigner, et ne pas se bercer d'illusions dangereuses et de vaines espérances. Il
DK LAMKNNAIS. 377
ivsto encore, au milieu de la dissolution ffénérale, un assez beau rôle pour les gens de bien, et une magnifique mission à remplir. Nous en causerons bientôt en détail. Je vous embrasse, tn^'s-chcr ami, ex intimo corde. Mille respects et mille tendresses à W^^ de S. et ii la comtesse L.
Le 25 avril 1828.
Nous devions partir le 20; mais voilà que M. de V. est retardé de deux ou trois jours par son ministre. Veuillez me mander le plus tôt possible à Vitrollen , par Gap, Hautes- Alpes, l'époque de votre arrivée à Turin, afin que je vous y rejoigne sans perdre un jour. Je désirerais vivement que ce ne fût pas plus tard cpie le commencement de juin; car des devoirs rigoureux ne tarderont pas à me rappeler ici. Mille circonstances peuvent avancer le moment décisif. La catastrophe ne tient presque à rien, et déjà la puissance est entre les mains des minorités violentes, ce qui est toujours le dernier symptôme de la maladie révolutionnaire. M. Laiiîtte, insulté chez lui par la démocratie industrielle , disait dernièrement : (( La béte est démuselée. » Cela est vrai, et je ne vois pas qui pourrait la remuseler désormais. Dans un des collèges de Paris , un ex-conventionnel , vieillard à cheveux blancs, pérorant comme dans les beaux jours de sa gloire législative, disait : « Je déclare que tous ceux qui ne voteront pas pour le général Demarçay doivent être considérés comme les modérés de la Convention. » Et le général a été nommé. Je vous cite ces deux anecdotes comme un échantillon de ce qui se dit et de ce qui se fait , et ce n'est pas ce qu'il y a de plus alarmant. Le reste ex vivâ voce.
Mille et mille tendresses.
24/t. — A M. LE COMTE DE SENFFT.
A YitroUes, le 15 mai 1828.
Je trouve ici en arrivant , très-cher ami , plusieurs lettres de vous, de M^e do ScnflPt et de la comtesse Louise. Je trouverai bientôt mieux encore. Jugez de ma joie de vous revoir tous après une séparation si longue. J'ai soutenu assez bien la route, n'ayant éprouvé de spasmes qu'une seule fois, à Grenoble. J'en ai été quitte, d'ailleurs, pour un peu de fatigue et quelques légères indispositions. Mon départ d'ici est fixé au lundi après la fête de la Sainte-Trinité. Ainsi je serai à Pignerol le mercredi h juin. Avec quel plaisir je vous y embrasserai ! Toutefois ne venez m'y rejoindre que dans le cas où cela ne vous gênerait nullement. Si vous étiez retenu à Turin , veuillez seulement m'écrirc deux mots chez le bon évêque , où je me rendrai d'abord. M. de Vitrolles ne se mettra en route pour Florence qu'à la fin de juin ; il sera charmé de vous rencontrer à Turin et d'y causer avec vous, quoiqu'on ne puisse guère aujourd'hui se dire que des choses tristes. Tout s'arrange sur la terre pour nous faire aimer et désirer le ciel. suivit anima mea! Adieu, cher, très-cher ami. Je bénis de tout mon cœur l'adorable Providence qui nous réunit dans sa bonté,
A Vitrolles, le 16 mai 1828.
Je reçois, cher ami , votre lettre du 10 mai qui m'annonce votre arrivée prochaine à Turin. Je vous annonçai hier la mienne ici, où je passerai une quinzaine de jours : ce sera le lundi , 2 juin , que je me remettrai en route pour vous aller joindre. Je serai, le mardi, à Briançon, et peut-être même à Fenestrelles ou àPignerol; mais toujours, au plus lard, le mercredi. Comme j'ai encore le temps de recevoir ici une lettre de vous, veuillez me dire où et comment je vous trouverai à Fenestrelles , en cas que vous y veniez ; mais je vous
DE LAMENNAIS. :m
supplie de nouveau de ne pas faire ce voyaj^o s'il vous dérangeait le moins du monde. Oh! ([u'il me sera doux de vous revoir, cher ami ! Mille respects et mille tendresses. — M. de Vitrollcs veut que je vous offre ses hommages.
Lyon, ce mardi 0 juillpt 1828.
Mon voyage s'est passé très-heureusement. J'arrivai hier au soir chez l'archevêque, d'où je vous écris. Nous avons causé immédiatement des affaires de l'Église. Je l'ai trouvé dans les meilleures dispositions, et résolu à faire son devoir, quoi que puissent dire ceux qui penchent toujours vers des conseils de faiblesse '. S'il se trouve seulement trente évêques fermes , ils embarrasseront terriblement les persécuteurs. Au moment de la crise, le Dauphin dit au roi : « Il est temps de nous débarrasser enfin de ces gens-là. » Je saurai plus de détails à Paris, où j'arriverai samedi matin. Mon départ est fixé à mercredi au soir, à onze heures. J'ai reçu ici des lettres qui m'obligent à hâter le plus possible mon retour.
Le courrier de Turin a eu pour moi toutes les attentions imaginables : je vous prie de le dire au comte de Maistre. J'attends avec bien de l'impatience le dénouement de l'affaire qui l'intéresse , et qui n'intéresse pas moins tous les honnêtes gens.
Le curé de Genève ^ est ici depuis quelques jours ; sa santé n'est pas bonne : je l'ai trouvé au lit ; du reste , il est , comme toujours, plein de raison et de courage. M. Besson est attendu à chaque instant.
1. Il s'agit ici des deux ordonnances de juin : la première ôtant aux Jésuites la faculté de diriger des établissements d'instruction et d'y enseigner; la seconde limitant le nombre des petits séminaires aux besoins du sacerdoce, exigeant d'eux qu'ils revêtissent le costume ecclésiastique après deux années d'études, et soumettant à l'agrément du Roi la nomination des directeurs de ces établissements. Ces actes soulevèrent le parti religieux; il vit une contiscation, une spoliation, une insulte, une persécution dans