A M^l« DE LUCINIÈRE
A la Chênaie, le 18 août 1828.
Je vous écris deux mots à la hâte, mes bonnes amies, pour vous donner de mes nouvelles et vous demander des vôtres. Ma santé est assez bonne, mais je manque de forces, ce qui retarde mon travail. Il sera d'ailleurs plus long que je ne pensais.
Nous sommes en train d'acheter une maison à peu de distance de Ploërmel. Elle nous devient très-nécessaire pour opérer le plus tôt possilîle notre réunion. Je ne verrai pas mon frère avant le mois prochain. L'abbé Gerbet se porte bien, et vous offre amitiés et hommages. Je ne suis point allé à Trémigon, et ne sais quand j'irai, car je ne voyage ni aisément ni volontiers. Du reste, nous avons un temps déplorable. Depuis l'Ascension, il ne s'est point passé un seul jour sans pluie. On sauve pourtant la récolte, mais elle sera mau-
vaisi'. Toiitctbis, si ci'lle du blé noir si' l'ail bioii, nous n'aurons pas à craindre de vraie disette ici.
J'embrasse le bon pi^'re Carissan et ma petite liiMèiie. Amitiés à Adèle. Souvenirs à vos bons domestiques; et puis partagez-vous tous mon cœur comme vous l'entendrez.
Le 27 août 1S2S.
Je vous crois de retour à Turin , ou bien près d'y revenir, M. de \itrolles y a passé pendant votre absence. 11 m'écrit, en date du ^ : (c Je n'ai trouvé personne à Turin , à mon grand « regret. Je sentais toute l'importance de causer un peu avec (( M. de Senfft. J'aurais aussi aimé à connaître sa famille. (( Vous savez ce que c'est que les amis de nos amis. » Sa pauvre fille a beaucoup souffert des fatigues du voyage ; elle est un peu mieux depuis son arrivée à Florence; la fièvre l'a c[uittée , mais il reste une extrême faiblesse.
La résistance de l'épiscopat déconcerte le ministère. Il a fait partir, dit-on, un agent pour Rome ' , Les évêques ont écrit de leur côté. Dix ou douze seulement n'ont pas voulu signer les réclamations. Je pense que cette affaire traînera tellement qu'elle mènera jusqu'à la session prochaine. A cette époque, je m'attends à des mesures violentes , qui , d'ici là , seront
1. «...Le ministère, dans sou embarras, résolut de recourir à l'autorité du Pape. M. de Chateaubriand venait d'être nommé à l'ambassade de Rome : on ne se défiait pas de sa bonne volonté, mais le charger de traiter la question par voie diplomatique avec la cour la plus formaliste et la plus méticuleuse de l'Europe, c'était courir le risque de consumer le temps en de vains échanges de notes, de compliquer la difficulté et d'en éterniser la solution. M. Portails, avant d'entrer au ministère, siégeait à la Cour de Cassation : ce tribunal comptait au nombre de ses membres un Romain, M. Lasagni, ancien auditeur de Rote, entré dans la magistrature française lorsque Rome était le simple chef-lieu d'un département de l'empire , et qui , condisciple de l'abbé Bei'netti , alors cardinal secrétaire d'Etat^ n'avait pas cessé d'enti'etenir avec ce ministre les relations les plus amicales. Ce fut à ce magistrat que le mmistèrc coidia le soin d'amener la soumission des Évêques. » — Yaulabelle, Hist. des deux Restaurations, 3e éd. tome vn, p. 454.
préparées par les journaux de la faction. Au reste, plus on persécutera, plus la Religion reprendra de force. Vous ne sauriez vous représenter tout ce qui se développe de foi dans le corps des catholiques , fidèles et clergé. Il n'y a qu'une voix, qu'un esprit , ({u'une âme. Je n'en avais jamais douté : la persécution et l'injustice révoltent en France plus qu'ailleurs. Les Jésuites recueillent le bénéfice de ce sentiment national ; tous les reproches qu'on pouvait leur faire tombent devant ces mots : (( Ils sont opprimés. » On ne voit plus en eux que les victimes de l'arbitraire , et leur position pour l'avenir en devient cent fois meilleure qu'auparavant. S'ils savent se juger eux-mêmes , et reconnaître les vices réels de leur conduite précédente , ils s'établiront de nouveau , après ^orage, d'une manière plus solide qu'ils n'auraient pu faire •sans la persécution. Je vous prie d'offrir mes tendres respects à ceux de Turin , comme aussi , et plus particulièrement qu'à tout autre , au cher marquis d'Azeglio. Mille amitiés au comte Rodolphe. Je n'oublie point non plus, dans notre Bretagne , M. le baron Daiser, et le bon docteur Rossi.
L'aftaire que vous connaissez va bien^; elle aura cependant besoin d'aide : je la recommande à votre intérêt , ainsi qu'au zèle de la marquise Violentlne. Son archevêque sait tout , et approuve tout ; il y voit , pour l'avenir, un grand moyen de salut , et l'une des œuvres les plus importantes qui puissent exciter le zèle des chrétiens.
Nous sommes enfin hors des pluies, et l'été a commencé dans notre pays depuis quatre jours. Si le beau temps se prolonge, la récolte du sarrasin nous garantira de la disette : c'est une calamité dont nous nous passerons bien .
Je continue le travail que j'ai entrepris en arrivant ici^. Au lieu d'une simple brochure, ce sera une espèce de petit
1. V affaire en question était l'établissement à Malestroit de la petite colonie religieuse dont il est question dans la lettre suivante. C'était un établissement de hautes études destiné à former, sinon des ecclésiastiques, du moins des hummes versés dans la connaissance du dogme catholique, et appelés, comme tels, à être les champions des idées que Lamennais voulait propager. Pour cette œuvre, à laquelle il se consacrait avec ardeur, il sollicitait, on le voit, le concours de tous ses amis.
2. Des Progrès de la liévolution et de la Guerre contre l'Église. Paris, Belin-
DU LAMKNNAIS. 389
ouvrage, moins utile peut-être, parce (ju'il ne sera pas seulement relatif aux circonstances du moment : je ne crois pas pouvoir le finir avant trois mois. Puis il faudra le temps d'imprimer, de sorte qu'il ne paraîtra pas avant la fin de l'année, ou le commencement de l'annëe prochaine.
Mille et mille liommai;es pleins de tendresse et de respect.
Aurez-vous la bonté d'acheminer l'incluse?
25/|. — A m'^*^ de luci.mère.
Le 28 août 1828.
Je vous réponds deux mots à la hâte, mon excellente amie. Je viens d'écrire à M. Berryer pour lui recommander votre affaire. Quant à l'autre, il faut attendre, et tout remettre entre les mains de Dieu.
Nous venons d'acheter à Malestroit une ancienne communauté pour y réunir notre jeune colonie qui s'accroît tous les jours. Il faut, comme vous le pensez bien, réparer cette maison et la meubler, c'est-à-dire qu'il faut Je l'argent. Je joins à cette lettre un petit billet pour exciter le zèle de M"ie (Je Bellemare, et je continue de nous recommander au vôtre et à celui de Léontine.
Les nouvelles souffrances de notre bonne Villiers m'affligent. Dites-lui bien la part que j'y prends. Donnez-moi de vos nouvelles le plus souvent possible, et ne calculez pas vos lettres sur les miennes. Je suis accablé de travail. L'écrit que je prépare sera plus long que je n'avais pensé d'abord, de sorte qu'il me faut encore au moins deux grands mois pour l'achever.
J'embrasse le cher père Carissan et ma bomie Villiers.
Mandar et Devaux. L'archevêque de Paris publia un Mandement contre Lamennais à l'occasion de cet ouvrage. MM. de Frenilly et de Bonald échangèrent des lettres sur le même sujet. MM. d'Eckstein, de Mérode, et bien d"autres encore, intervinrent dans la polémique ainsi soulevée. Le fait est que toutes les doctiùnes du journal l Avenir étaient en germe dans ce remarquable ouvrage.
Le 9 septembre 1828.
Si votre itinéraire n'a pas été dérangé depuis la dernière lettre de M. de Sentît, vous avez dû passer quelques jours à Arona , et vous devez être maintenant à Turin. Vous n'y aurez pas retrouvé, j'espère, les chaleurs du mois de juin. Ici, nous en avons eu d'assez fortes depuis le commencement de septembre; mais un orage qui s'est déclaré ce matin a beaucoup rafraîchi l'atmosphère. Encore trois ou quatre semaines, et nous ne pourrons plus guère attendre que pluie, vent, grêle, gelée, brouillards, enfin l'hiver avec tout son cortège , et cela ressemblera tout à fait à la politique du moment. Le ministère regarde la girouette pour savoir de quel côté il doit se tourner ; et , comme la Révolution souffle fort et ne s'épuise jamais, il suit naturellement la direction qu'elle lui indique. Je ne crois pourtant pas^ju'il presse avec beaucoup de chaleur l'exécution des ordonnances' jusqu'à la session prochaine , époque à laquelle on doit s'attendre à des mesures encore plus violentes. Les journaux, de la faction les sollicitent à grands cris, et je ne doute pas qu'ils n'obtiennent tout de la faiblesse du gouvernement. Celui-ci doit avoir envoyé un agent à Rome. Les ministres comptent, dit-on , sur le cardinal Bernetti : puissent-ils compter sans leur hôte ! De la mollesse de la part de Rome ferait un mal immense , et de longtemps irréparable. J'espère que le Pape , personnellement si ferme et si éclairé, le sentira. L'épiscopat s'est avancé; il a fait plus qu'on n'attendait de lui , mais il a besoin d'être soutenu. Six évoques seulement ont refusé de signer les réclamations. On nomme l'évêque de Strasbourg et l'archevêque de Bordeaux. Auch est très-faible , Besançon aussi. 11 ne faut pas croire, d'ailleurs, à un concert bien parfait sur tous les points. Des vues étrangères au bien se mêlent à ce que le zèle de la foi inspire de plus pur et de plus consolant. Le gallicanisme se remue sous terre; il se rallie autour du ministère