‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 17 sur 165 · Y NOTES ET SOUVEMPxS · texte numérisé non relu

Y NOTES ET SOUVEMPxS

M. de \itrolles; souvent aussi, dans les conversations politiques du temps, il trouvait des échos sonores. A mon imagination d'entant, il représentait un de ces princes de r?]glise qu'on voit sur les fresques ou les vitraux de cathédrale, avec les clefs, le livre, ou l'épée symholitiues, dans une draperie éclatante ou sombre, la barbe ruisselant sur la poitrine, le geste inspiré, le regard au ciel.

La désillusion — oserai -je dire la déception? — fut aussi complète qu'elle pût l'être.

On m'introduisit dans une très-petite chambre, à l'arrière d'une de ces maisons plaquées aux rochers qui composent l'unique rue du village pyrénéen. Le Gave y envoyait son grondement sourd et monotone; une petite cascade, plus voisine, la fraîche plainte de ses eaux brisées. Dans une sorte de pénombre grisâtre, je distinguai deux hommes : — l'un maigre et chétif, la tête abaissée sur sa poitrine, assis dans un grand fauteuil de paille; l'autre, debout à côté de lui, la tête haute, les épaules effacées, le regard animé; figure méridionale, brune et grasse, aux contours arrondis et fermes : sans caractère bien marqué, cependant, et de celles qu'on peut voir tout aussi bien sous le képi du soldat que sous la calotte du prêtre.

Le premier était Lamennais; le second, son compagnon de route, son garde-malade, était l'abbé de Salinis.

Tous deux me tirent accueil, m'annoncèrent qu'ils viendraient remercier ma mère ; tous deux m'engagèrent à revenir les voir souvent, le matin, le soir, quand je voudrais. Je me trouvai ainsi, moi chétif, de plain-pied, sans pouvoir en apprécier la valeur, dans cette intimité que m'eussent enviée bien des puissants de la terre.

Elle me devint bientôt précieuse, à mon point de vue tout particulier, et parce qu'en définitive , je m'amusais beaucoup,— qu'on me passe l'expression, — en compagnie des deux abbés. Ils m'emmenaient dans leurs promenades, qui jamais n'étaient bien longues. ÎSous descendions ensemble les sentiers tortueux de Cythère^ Lamennais, bientôt à bout de

1. Le jardin public de Saiut-Sauveur porte ce nom mythologique.

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loirt's, demandait à sanvtcr sous quelque bouquet d'arbres. On s'asseyait sur le ijazon : l'abbé de Salinis parfois nous (luittait; et alors, ou n'ayant rien à me dire ou ménageant sa faible poitrine, Lamennais tirait de sa pocbe son Imitation de J.-C. en latin, ([u'il m'invitait il traduire tout haut, interrompant çi\ et là mon allreux mot à mut par des conuiientaircs pleins d'onction et de grâce.

L'abbé de Salinis revenait sur ses pas. Il encourageait Lamennais à user un peu de ses forces renaissantes. Lentement, bien lentement, nous descendions au bord du Gave, nous franchissions la passerelle tremblante, nous remontions sur l'autre revers, dans de fraîches prairies. C'est là, je m'en souviens comme si c'était hier, qu'un jour nous passâmes toute une heure à jeter des pierres dans l'étroite baie ménagée entre les pierres sèches des murs d'une petite bergerie. C'était à qui mettrait le plus de cailloux dans cette cible improvisée. L'abbé de Salinis nous battait sans peine, à ce jeu; mais je crois que Lamennais s'en tirait encore moins bien que moi.

A Saint-Sauveur, en même temps que Lamennais, se trouvait aussi un jeune écrivain royaliste, ami, collaborateur de Michaud, et qui, depuis, s"est fait un nom dans la littérature historique : A. Bazin de Raucou. II était de toutes nos promenades du soir, rarement de celles du matin. Je le vois encore, grand, mince et beau, avec son bonnet de laine rouge et noir; et je me rappelle un détail de ces spirituelles causeries auxquelles j'avais fini par prendre un vif intérêt. Je venais d'avouer, en rougissant, que j'avais lu Gil Blas, et plus d'une fois. Bazin, rigoureux comme la Quotidienne, où il écrivait, blâmait la tolérance qui avait laissé arriver en mes mains ce livre corrupteur. Ce fut Lamennais qui prit, non ma défense, mais celle de mon excellente mère : (( — Bah ! s'écria-t-il, l'essentiel c'est que l'enfant lise, et qu'il aime à lire. Le choix des lectures se fera plus tard. »

Quelques semaines passèrent ainsi bien vite. Mes nouveaux amis partirent ; et si je leur gardai un reconnaissant et affectueux souvenir, j'étais loin de penser qu'à cette intimité, si vite née, si vite rompue, se rattacheraient plus tard des rela-

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lions qui ont tenu dans ma vie une large place. Ce que Lamennais a été pour moi, ce livre l'atteste. Et, quant à Bazin, lié (le même avec lui, maljj^ré la divergence de nos opinions, j'ai été, — parmi les rares amis que sa misanthropie un peu sceptique, et parfois acerbe, lui avait permis de conserver — le seul appelé à son lit de mort'.

L'amitié de Lamennais et de ^L de Vitrolles a toujours étonné quiconque les connaissait tous deux, j'entends de réputation. Elle n'avait rien d'inexplicable, à coup sûr, lorsqu'on les connaissait autrement. Cette amitié s'était formée dans les bureaux du Conservateur. M. de Vitrolles m'a souvent raconté comment, lorsque futfondé, pour servir d'organe à l'opinion royaliste la plus tranchée et à ses meneurs les plus intelligents , ce recueil appelé immédiatement à un très-grand succès, on chercha un écrivain capable d'y traiter les questions religieuses. Le nom de Lamennais ayant été mis en avant. M. de Vitrolles fut chargé d'enrôler cette glorieuse recrue. Il mit, à faire la conquête de son futur collaborateur, le charme d'esprit et la grâce de manières qu'il possédait à un si haut degré : il y mit aussi cette chaleur d'âme que n'avaient pas encore détruite en lui, à la fin de sa longue carrière, les traverses , les froissements , les luttes , les revers qui en marquèrent les phases orageuses. Le cœur de Lamennais n'était pas de ceux qui se refusent à une affection sincère et bien offerte. M. de Vitrolles devint donc son ami, et celui de l'abbé Jean. Le Conservateur fut arrêté, au début de sa brillante carrière, par des considérations politiques; peut-être aussi par des considérations de personnes-. Mais, la chaîne

1. Il m'avait demandé, me dit-on, toute la nuit. Quand j'arrivai sur les pas du messager qu'on m'avait dépêché dès la première pointe du jour, le délire avait envahi déjà cet esprit si net, cette raison si sûre. J'assistai tristement, jusqu'au bout, à la pénible agonie de mon pauvre ami, sans que j'aie jamais pu savoir, ni même conjecturer, dans quel but, à ce moment suprême, il m'avait mandé.

2. Une anecdote me revient, qui se rattache à ce temps. M. de Vitrolles admis, comme chacun sait, dans l'intimité particulière du comte d'Artois (de-

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politiciuc roinpiic , les liens du ccrui" subsistèrent. .Ius([ue là, rit'M que de très naturel et de très-simple. Les biographes (jui se sont mis en frais d'inventions pour donner à cette liaison, le caractère d'une esj)èce decondjinaison polili(|uc; ceux qui ont voulu , à toute force , présenter comme un calcul profond, et presque maclnavélif|ue, la persistance d'une affection fondée sur des rapports d'intellii^ence, un goût récipro- (jue, une mutuelle estime, et qui devait, par là même, subsister et survivre aux circonstances qui l'avait fait naître,

— ceux là ont montré une préocupation vraiment étrange. Oîi ont ils donc vécu, s'il croient impossiblt; une amitié vraie et de bon aloi, sur laquelle n'ont prise ni la diversité des croyances, ni les dissidences d'opinions , ni les déviations de la conduite publique?

A ce propos, je prendrai la liberté de relever incidemment

— et en aussi peu de mots que possible, — une singulière argutie, figurant au nombre des considérations publiées par le neveu de Lamennais, à l'appui de l'arrêt qui a consacré ses prétentions. 11 en a rempli, soit dit en passant, la moitié d'un assez gros volume, ' et ce grand luxe de logique étonne, vraiment, mis au secours d'une cause victorieuse. Si l'auteur, comme on doit le croire obligeamment, ne l'a pas déployé pour se faire de fête, et mettre sa personnalité en relief, quel a bien pu être le souci qui l'obsédait? Serait-ce, par hasard, que le verdict de l'opinion publique, sans doute mal éclairée, et la sentence des juges d'appel, nécessairement irréprochable, ne lui auraient pas semblé tout à fait d'accord?

Quoi qu'il en soit, le neveu de Lamennais, ayant à expliquer le refus qu'il m'a opposé, quand je réclamais, de lui et

puis Charles X), voulut en faire profiter Lamennais, et sollicita pour lui une audience du prince. Elle fut tout aussitôt accordée, mais elle n'eut pas les résultats qu'en attendait celui qui avait ménagé cette entrevue. Lamennais était intimidé. Son embarras gagna le comte d'Artois, qui ne sut trouver, dans sa bienveillance et son désir de plaire, aucune de ces heureuses inspirations qui passaient pour lui être habituelles. Eu somme, la rencontre avorta, et les trois interlocuteurs se séparèrent médiocrement satisftiits les uns des autres.

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