‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 18 sur 165 · L'Essai biographique, etc., etc · texte numérisé non relu

L'Essai biographique, etc., etc

Lviii NOTES ET SOUVENIRS.

des siens, la communication de quelques documents biographiques, déclare assez nettement qu'il m'a tenu pour suspect. Les motifs de cette suspicion sont ainsi déduits :

« Je n'admets pas un éclectisme qui accepterait à la fois M. de Lamennais et M. de Vitrolles ; le patriote et l'ancien soldat de l'armée de Condé, le démocrate et le royaliste de droit divin, le libre penseur et le catholique orthodoxe... »

Suivent les développements, dont je fais grâce. Ils consistent surtout en citations historiques, sur lesquelles je reviendrai tout à l'heure. Mais ce qu'il faut, avant tout, faire observer à mon âpre et austère censeur, c'est que son excessif rigorisme — pour ne rien dire de moins respectueux — par cela même qu'il passe un peu les bornes, risque fort, à son tour, d'éveiller les soupçons. Que Lamennais lui môme eût eu le scrupule exprimé par son neveu, ceci se concevrait à toute force ; mais que , sur ce point particulier , — se donnant d'ailleurs volontiers pour plus modéré que son oncle, — M. Blaize en remontre à Ltimennais..., on a quelque droit d'en être surpris.

On le sera bien plus encore en apprenant que de ces deux mandats — absolument incompatibles si l'on prenait au mot le neveu de Lamennais, — l'un a été la conséquence de l'autre. Contrairement à ce qu'aftirme, un peu à la légère, l'auteur des lignes ci-dessus, c'est ciprcs avoir appris de M. de Vitrolles l'intention où il était de me confier la publication de ses Mcmoircs, que Lamennais a songé à me charger d'éditer ses Œuvres Posthumes. Le voilà donc, lui Lamennais, atteint et convaincu — mieux que moi peut être — de cet u éclectisme, )> que son intolérant neveu refuse d' « admettre. » Et, par cela seul que je partage avec mon illustre ami le blâme et les soupçons, plus ou moins sincères, de cet inflexible régulateur, je pense pouvoir réclamer, — pour mon éclectisme , — tout au moins le bénéfice des circonstances atténuantes.

Allons plus loin ; — car aussi bien la question la plus essentielle n'est pas celle qui me concerne. — Les actes de la vie publique de M. de Vitrolles que l'auteur de V Essai signale

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commo jftaiil un alunit' iulVaiicliissal)lc entre (( le (léintu-rale et le royaliste de droit divin, » jamais ne leur ont paru, ni à l'un ni à l'autre, les devoir séparer le moins du monde. De quoi s'agit-il, en effet? Du rôle important que M. de Vitrolles joua dans les événements de 181/|. Or Lamennais connaissait de longue date, — et dans tous leurs détails, et probablement un peu mieux que son neveu ne les peut connaître — ces événements (pie l'histoire commence à juger de sangfroid. H était, connne de raison, un despremiers à qui M. de \'itrolles eût lu le début de ses Mémoires. Et il m'est aisé do montrer comment il appréciait la part que l'ancien soldat de l'armée de Condé, risquant sa vie une fois de plus, avait prise au rétablissement des Bourbons. En 1827, ayant à consoler son ami de la persistante ingratitude qui lui fermait encore ^acc^s de la ChamJjre des Pairs, Lamennais lui écrivait :

Qui sait mieux que moi, mon bon ami, tous les titres que vous avez aux grâces, et, je dirai, à la reconnaissance du Roi ? C'est vous qui, le premier, avez prononcé le nom de Bourbon au quartier £;énéral des .Alliés, et déterminé peut être le mouvement sur Paris, dont le résultat fut de replacer l,ouis XVIII sur le trône. C'est vous qui déterminâtes l'empereur Alexandre à déclarer, après la rupture des conférences de Chàtillon, que désormais les Hautes puissances ne traiteraient plus avec Bonaparte, ni avec aucun des siens. Cependant, je suis fâché de vous le dire , tout cela et rien c'est la même chose, attendu que le passé est passé, et que vous devez vous trouver très-heureux d'avoir cent fois risqué votre vie, avant et pendant les Cent-Jours, « pour le sang d'Henri IV et de saint Louis,» comme dit notre bon chevalier. Rappelez-vous, mon ami, ces doux moments, ces agréables nuits de Yincennes et de l'Abbaye';... et si ce touchant souvenir ne vous paye pas avec usure de ce que vous avez souffert, et des services incontestables que vous avez rendus, je ne sais pas, eu vérité, ce qu'il vous faudra. » — Lamennais à M. de Vitrolles, 5 novembre 1827.

Ce langage paraîtra sans doute assez décisif. Sous un autre rapport, voici qui ne l'est pas moins. Pour garants de ses curieux scrupules, le neveu de Lamennais invoque deux

1. Prisons d'État où M. de Vitrolles, miraculeusement préservé des colères du Maître, passa la plus grande partie des Ceut-Jours.

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historiens : Lamartine et Vaulabclle. Ce sont leurs textes qu'il cite à l'appui de ses farouches antipathies et de ces soupçons qui, — dii(-il s'en fâcher, — feront probablement sourire plus d'un lecteur. Eh bien, à parler vrai, il n'est pas plus heureux dans le choix de ses témoins à charge que dans celui de ses arguments. D'abord, — il l'ignore sans doute — M. de Lamartine, comme secrétaire d'ambassade à Florence, a été, en 1 828 et 1 829, le subordonné très déférent, très respectueux, de l'ambassadeur de France, qui était M. deVitroUes. Puis, — M. Blaize ne le sait sans doute pas davantage et ne 1' <( admettra )) pas volontiers, — parmi les amis les plus intimes, les plus sincères, les plus chauds, les plus dévoués qui ont pleuré la mort de M. de VitroUes (de cet ancien émigré, de ce royaliste fidèle, ) M. de Vaulabelle, — qui fut aussi l'ami particuHer du général Cavaignac, — se fait un véritable honneur d'être compté. Je le dis ici sans craindre qu'il me désavoue. Peut-être y a-t-il, dans tout ceci, de quoi rassurer un « éclectisme » encore plus peureux que le mien contre des doutes encore plus pénibles que ne peuvent l'être, scrutés d'un peu près, ceux du neveu de Lamennais. S'il n'en est pas guéri, maintenant, — et je doute qu'il le soit — c'est probablement que son mal est incurable. Fort heureusement, il ne me paraît pas contagieux.

Après cette digression, — que je ne me serais pas permise si j'eusse été plus exclusivement mis en cause, et si, pour m'atteindre, on n'avait frappé plus haut que moi, — je reviens à la liaison de Lamennais et de M. de Vitrolles. De toute la vie de Lamennais, c'est le point que je puis éclairer le mieux, et ce n'est peut être pas le moins important.

Ces deux hommes s'étaient rencontrés dans les rangs de la même armée. A ce moment de leur vie, l'un, par le seul fait des circonstances, primait et patronait l'autre. Pour un orgueil comme celui que les ennemis de Lamennais lui imj)utent si volontiers, il y aurait eu là un secret ferment de jalousie et d'aigreur. On n'en trouve pas une seule trace dans leurs rela-

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lions ullrrieures, même dans colles qui précédèrent lépcKine où les rôles furent chanf::és, où le grand écrivain de plus en plus admiré prit le pas sur riiommc d'Ktat en disgrâce. M. de \ ilnilles accepta cette nouvelle situation tout aussi franchement que Lamennais avait accepté la première. M l'un ni l'autre n'étaient accessibles aux. susceptibilités inquiètes des esprits médiocres.

Le premier était un des types les plus complets de ce qu'on est convenu d'appeler, par excellence, «l'homme du monde. » Il avait réi)aré par beaucoup d'études, poursuivies avec une singulière ténacité, les vices d'une première éducation que l'orage révolutionnaire était venu interrompre. L'aptitude générale et la souplesse de son intelligence lui permettaient de s"appli([uer à i)res(pie toute chose. 11 le sentait, et se plaisait, comme exercices de l'esimt, aux entreprises les plus diverses, aux travaux les plus étrangers l'un à l'autre. Il eût voulu tout connaître et tout approfondir, même ce que la science, proprement dite, regarde comme en dehors d'elle. Par delà les systèmes philosophiques de l'Allemagne, qu'il avait expérimentés et goûtés, par delà Kant, Fichte, Hegel et Schelling, il était allé chercher Swedenborg et Jacob Boehm pour leur demander le dernier mot du .Mysticisme; et, de son commerce avec eux, il avait gardé une grande curiosité pour les phénomènes les moins expliqués de notre énigmatique existence; une facilité de croire à laquelle la sûreté de son jugement fesait seule un contre-poids sutlisant. Jeté, tout àl'improviste, dans les tourbillons les plus impétueux et les dédales les plus compliqués de la politique, il s'était trouvé non pas seulement égal, mais, — ce n'est pas mon opinion seule que je donne ici — supérieur à son rôle. Et ce fut cette supériorité même, qui, inspirant aux esprits communs une méfiance d'instinct, aux gens d'élite, ses rivaux, une jalousie mieux raisonnée, le mit en dehors des combinaisons qui lui eussent permis de se déployer, de prendre tout son essor, toute sa valeur. Cette valeur était grande, et multiple. Métaphysicien, homme d'État, je l'ai vu émerveiller des l)anquiers en leur exposant les idées qui l'avait conduit à essayer la réforme miiverselle du système de crédit encore en vigueur, et auquel tant de reproches sont

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chaque jour adressés. Lamennais s'était fait l'interprète' de ces plans j^randioses, et les novateurs en iiialière de finances les discutent encore aujourd'hui. De sa vie de soldat. M. de Vitrolles avait gardé un courage chevaleresque, dont il donna la preuve la plus éclatante quand, après le retour de l'île d'Elbe, il alla, dans Toulouse, constituer et maintenir, en face de l'empereur partout adleurs reconnu, un gouvernement royal. Des longues années qu'il avait passées dans ses domaines, occupé de travaux agricoles, lui était resté un sentiment très net des instincts du peuple, une simplicité, une bonhomie d'accueil qui lui gagnait, immédiatement, le bon vouloir des « petits » si rebelle d'ordinaire, à la condescendance des « grands » . Le libéralisme de cet « ultra » confondait ceux qui le rencontraient pour la première fois, et qui l'avaient jugé sur ouï dire, comme juge la plupart des hommes. Sa tolérance inattendue déconcertait les partis-pris, les opinions préconçues sur son compte. Le fait est que jamais on n'en a vu de plus réelle, de plus étendue, alliée à des convictions aussi absolues"^, aussi fermes. Son parti, collectivement parlant, ne la comprenait pas, et cette tolérance généreuse est, très certainement, une des raisons qui ont entravé la carrière politique de M. de Vitrolles. On saisira mieux encore, je pense, cette rapide allusion, quand j'aurai dit que ce champion de la Royauté légitime et de l'autorité monarchique, s'était, dès le début, donné pour mission de décentraliser le gouvernement, et de rendre aux provinces, avec de notables accroissements, l'autonomie dont, selon lui, elles avaient été peu à peu et très illégitimement dépouillées.

Sur ce fond sérieux il faut répandre à profusion, — car ils le dérobaient parfois au regard, — les agréments extérieurs, les saillies de l'esprit, la courtoisie finement nuancée, les égards caressants et la grâce madrigalesque de la galanterie d'autrefois, le goût de l'anecdote bien dite et de l'épigramme ailée; — on aura ainsi, par à peu près, une idée de ce type aristocratique, qu'on cherche et (ju'on regrette encore dans

]. Dansi hiPenie des Deux-Mondes.

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los Sîilons où il |)(Mlait un dernier éclu), un dernier j);uiuni (lo la « société polie», les notions d'une science ([ui se perd, — le savoir vivre, — les derniers souvenirs et les traditions dernières d'un temps qu'ont à peine entrevu les vieillards de la jïénération conteniporaine.

En face de cet homme (pie la nature semblait avoir fait « grand baron » , tant elle lui avait donné de puissances diverses, force du corps, énerjiie de l'àme, capacité de l'esprit , en y joignant les instincts dominateurs et protecteurs, le zèle du bien public, le vif sentiment des droits et des devoirs réciproques, tels que les établit une hiérarchie sociale assise sur le principe (faux à mon sens) d'une inégalité primordiale et providentielle , Lamennais offrait , sous certains rapports, un contraste frappant, sous d'autres, des analogies non moins évidentes.

Né plus tard que son ami, bien plus tard encore il s'était mêlé il la vie active, et, sur cette plage tumuUueuse, il avait débarqué, ii l'âge de trente-cinq ans (en 1817), dans les conditions d'isolement relatif qu'impliquent les devoirs austères du prêtre et les travaux ol)stinés de l'écrivain. Pas de jeunesse mondaine, nul commerce avec les femmes; au fond de la Bretagne, à l'ombre des chênes, parmi les livres, sous le regard jaloux d'un frère aîné, — pasteur sévère de cette ouaille choisie, — il avait déjà, pour ainsi dire, vieilli. La science ne lui manquait certes pas; mais l'expérience, en revanche, où l'aurait-il prise? >L de VitroUes avait vécu de la vie des camps et de la vie des cours ; enfant , il avait entendu Mirabeau , reçu les caresses du bailli de Sutfren. Fils de magistrat, destiné à la magistrature, sa première jeunesse avait été soumise à une discipline sévère; mais de fort bonne heure, cependant, l'émancipation lui était venue, un peu de tous côtés. Et, par exemple, un de ses parents, évêque de l'ancienne école, évêque mondain et lettré, casuiste indulgent, moraliste à la feçon d'Horace et de Montaigne, avait ouvert à son imagination des horizons tout autres que ceux de la vie ascétique. Puis étaient venus les premiers tumultes de la Révolution et leurs rixes sanglantes ; puis l'exil volontaire et la pauvreté noblement subie: ])uis le camp, la guerre, le bivouac sur les neiges, les

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cabarets où marquis et comtes, ducs et Ijarons vivaient de pain noir et d'alcool mal distillé. Ensuite, et du jour au lendemain, une existence splendide succédant à ces rigueurs, g-râce à l'amitié protectrice d'un prince et d'une princesse de sang presque royal; un mariage opulent fait sous leurs auspices ; et un avenir plein de riantes promesses, démenties plus tard par des catastrophes de nature diverse. Il avait fallu rentrer au pays après l'établissement de l'Empire, reconquérir le domaine patrimonial , presque à la pointe de l'épée, sur ceux qui , pendant l'absence du maître, l'avaient envahi; ensuite des luttes, des procès sans tin ni trêve, seules diversions à l'existence monotone du gentilhomme montagnard. En fin de compte, et soudainement, au milieu de l'écroulement impérial, une aventure inouïe, un merveilleux roman l'avait lancé dans les plus hautes sphères de la politique. En fait d'expérience, que lui manquait-il?

Lamennais n'en avait qu'une : celle des idées et des systèmes. 11 ne croyait guère qu'à ce qui ne se voit pas. Le monde réel, ou du moins celui que nos sens perçoivent comme tel , il l'ignorait, ne s'arrêtait guère à ce qu'on lui en montrait, et n'en était positivement affecté que par ce qui choque, attriste, indigne les nobles natures comme la sienne. Sa place, il ne l'y voyait nulle part; nulle branche, perçant le flot de cet océan limoneux, où daignât poser sa pensée qui planait toujours, et, le plus souvent, du côté des éclairs. Au contraire, une fois enlevé dans la sphère où était sa vie, il respirait à l'aise, et, d'un vol impétueux, dévorait les espaces infinis.

De temps en temps il s'arrêtait, curieux, étonné, devant son ami, et s'émerveillait de cette sagesse tout humaine, revenue de tant d'illusions, mûrie par tant de revers, plus résistante parce qu'elle était plus souple, plus indulgente parce qu'elle avait [plus souvent failli , accordant moins d'autorité à l'idée pure j)arce qu'elle s'était })lus fréquemment mise en rapport avec les faits et les hommes. Il l'admirait, se réglant elle-même, et réglant autour d'elle tout ce qui était de son domaine, avec une compréhension exquise de toutes les convenances, un tact parfiiit, un art infini. Le génie rendait

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li(niiinaf;o au bon sens. M. de Vitrollcs, à son tour, piv'inpur la hardiesse de son imagination et l'excentricité de ses étudos, à suivre, si haut qu'elles pussent aller et même se perdre, les conceptions ferventes de ce penseur frêle et nerveux, qu'une force interne send)lait dominer, se lassait à peine de voir fonctionner sous ses yeux un si merveilleux appareil métaphysique ; il en étudiait , avec un intérêt soutenu, avec un zèle affectueux, le jeu singulier. Il s'étonnait de tant de puissance et de pénétration, unies à tant d'ignorance et de naïveté, comme enfantines. D'ailleurs, entre tant et tant d'hommes qu'il avait évalués et, pour ainsi dire, pesés dans sa main exercée, — rois, princes, ministres, courtisans, prélats, et du plus haut au plus bas de l'échelle sociale, — il n'avait jamais rencontré plus fiére indépendance, désintéressement plus complet , sincérité de meilleur aloi. Il le reconnaissait, et s'inclinait devant ces rares vertus. Le bon sens payait tribut au génie.

Ils avaient en commun le dédain des appétits vulgaires, le besoin des hautes visées. Ils avaient l'un pour l'autre le charme des longs souvenirs. Ils s'honoraient, d'ailleurs, en même temps qu'ils s'aimaient. Celui qui était resté sur la voie du passé, de plus en i)lus déserte, ne gardait aucun ressentiment à son ancien compagnon de voyage et de combat, emporté sur une autre route et à d'autres luttes, non par de vils calculs, mais par d'impérieux instincts. Il avait vu dans cette conversion , sulîitement accomplie , mais longuement préparée, sinon un décret de la Providence, du moins un résultat nécessaire, l'immanquable évolution d'un grand esprit tourmenté par la soif du Vrai. Lamennais, qui se sentait absous par son ami, ne lui en voulait pas, non plus, de sa fidéhté obstinée au même drapeau. Il ne prenait pas cette fidélité pour un muet reproche : elle lui était expliquée par tout un long passé de dévouements quelquefois héi'oïques ; trésor auquel l'àme s'attache, et dont elle se refuse, quoiqu'il arrive, à concevoir le néant.

NOTES ET SOUVENIRS

Qui aurait vu, de près et souvent, ce commerce d'amitié vivace et inaltérable n'eût pu s'empêcher d'en être ému ; qui aurait assisté aux causeries, longues et pleines, dont ces vieux amis ne savaient plus se passer, eût déploré, comme je la déplore en cet instant, l'insutîisance de la mémoire humaine, sable mobile sur lequel la pensée devenue parole glisse comme l'eau , chaque flot creusant un léger pli qu'efface le flot suivant.

Les matinées de la rue Saint-Lazare ' vivent encore dans mes souvenirs, et ne vivent guère que là ; pour combien de temps encore ? Lamennais arrivait à pied , animé par la marche ; presque toujours un peu d'embarras dans ses premières paroles, embarras passager oîi se révélait le solitaire, et qu'emportait le premier sourire, à moins qu'un étranger, toujours maudit in -petto, ne se trouvât de la fête. La réserve durait alors jusqu'au départ de ce tiers malencontreux: — je dis (( tiers » pour ne me pas compter, et rester ainsi dans le vrai. On passait alors dans la salle à manger, où j'aurais voulu voir les écrivains si bien informés qui représentent Lamennais comme (c sensible aux jouissances de la bonne chère. » Non que la chère fût à dédaigner, mais jamais, quoi qu'il en ait pu dire par plaisanterie, Lamennais n'a pris garde à ce détail. La conversation gardait , en général , aussi longtemps que durait le repas, une allure un peu vagabonde. C'étaient les bruits de ville, les nouvelles de salon, les amis dont on s'informait, et ce grain de médisance qui se retrouve partout où l'on cause. Mais, revenus dans le cabinet de travail, petite pièce étroite où se démenait, assez mal à l'aise, la fantaisie péripatéticienne de Lamennais, peu à peu l'entretien devenait didactique, la discussion s'ouvrait en forme, et

1. Dans la maison qui porte le u' 56 et forme l'angle de la rue Saint- Lazare et de la rue Larochefoucault, le plus rapproché de la rue Blanche. M. de VitroUes n'allait guère chez Lamennais que cinq ou six fois l'an. Lamennais, aussi souvent qu'il le voulait, demandait à son ami de le recevoir soit à déjeuner, soit à dîner.

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les théories, amenant à leur suite un lunji; train d'arguments, remplaçaient le dialogue familier.

Ce que Lamennais déployait alors de science et de méthode, il faut renoncer à en donner l'idée autrement que j)ar une insuHisante comparaison. Supposez qu'on ouvre devant vous un de ces i)i-quarto poudreux de l'ancienne théologie, où M. de Talleyrand prétendait , assure-t-on , qu'il faut puiser l'art des discussions diplomatiques; un de ces livres où la logique s'étale, inexorable, dans tout son luxe, groupant tour à tour, et divisant, subdivisant ses ressources, comme le manœuvrier militaire, ses régiments, bataillons, compagnies et pelotons ; supposez qu'une main alerte tourne rapidement les pages de ce livre sous vos yeux éblouis, vous laissant à peine le temps de déchiffrer au passage les titres et sommaires de chaque chapitre, d'en saisir la distribution par paragraphes; à la place des subtilités de l'érudition sacerdotale, mettez les notions les plus élevées de l'histoire et de la philosophie, et vous vous rendrez compte, par à peu près, du genre d'intérêt qu'avait un monologue de Lamennais, comme aussi de l'application soutenue qu'il imposait à ses auditeurs, et de l'espèce de lassitude, mêlée d'étonnement et d'admiration, qui parfois les venait saisir. Lamennais parlait comme il lisait, comme presque seul il pouvait lire, d'un coup d'œil absorbant la page entière, si ardu que fût le sujet, si abstraites que fussent les déductions, si enchevêtré que fût le style. Il fallait donc le suivre pas à pas, sans broncher, et on était en pleine lumière. A la moindre distraction, le fd se brisait, et' on restait comme enfoui dans une profonde obscurité'.

1. Ces ligues étaient écrites, et imprimées, quand le hasard a fait tomber sous les yeux de l'Editeur le dernier ouvrage du cardinal Wiseman [Recollectiom of the last four Popes, and cf Rome in thnr limes, London, 1858, Hurst and Blackett ) .

Dans ce livre, où la rancune catholique s'est donné pleine carrière, et même pleine licence, à l'égard de Lamennais, on trouvera, cependant, un hommage involontaire, et comme contraint, rendu à la singulière puissance de sa parole. Le passage auquel nous faisons allusion commence ainsi : " How lie Jid so mightily precail on olliers il is hard to say, etc., etc. " En voici la traduction tiltérale :

•1 II est difficile d'expliquer le secret de TinHuence qu'il exerçait sur les

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Contre cette autorité dogmatique, — il l'avait vue aussi absolue, et voulant imposer des conclusions si ditférentes! — l'esprit de M. de Vitrolles se révoltait fréquemment. Violant, comme à regret, les lois de l'hospitalité, il entrait en lice, moins pesamment armé sans doute, mais avec la dialectique précise et serrée que donne l'habitude des discussions du monde . Sa pensée ne se développait pas avec autant d'ampleur; elle n'en allait que plus droit au but. Elle se passait de bien des précautions, et un logicien de profession y eût probablement signalé des lacunes, des déductions interverties, des axiomes hasardés et qu'on n'était pas tenu d'admettre de prime abord ; elle n'en portait pas moins, pour un moment , le désordre dans les preuves si bien alignées par son antagoniste. Celui-ci était contraint de revenir sur ses pas, de reprendre en sous-œuvre son laborieux échafaudage, et il le faisait avec une patience exemplaire, une obstination égale à sa patience.

Rarement , — quelquefois cependant , — un peu d'irrita-

autres hommes. Son aspect, sa figure, n'avaient en réalité rien d'imposant. Il était de petite taille, chétif, sans fierté d'attitude, sans autorité dans le regard, sans aucune grâce extérieure. C'était donc dépourvue de toute aide que sa langue, organe puissant, émettait une merveilleuse succession de pensées à la fois claires, profondes, et fortes. J'ai eu parfois, à différentes époques, de longs entretiens avec lui, et je l'ai toujours trouvé le même. La tète penchée en avant, les mains jointes devant lui, ou passées doucement l'une dans l'autre, une simple question faisait jaillir de lui un flot d'idées, dont le courant spontané, uni, que rien ne ridait à sa surface (uririppled), rappelait celui d'un frais ruisseau dans les prairies brûlées par l'été. Il s'emparait du sujet dans son ensemble, le divisait par chapitres comme Massillon ou Fléchier l'eussent pu faire, et avec la même symétrie ; puis, prenant une à une toutes ces divisions, il ne les quittait que développées, expliquées, éclaircies [enucleated]; seulement alors il concluait. Sa parole était restée toujours douce, un peu monotone; il y avait d'ailleui-s peu d'interruptions ou d'hésitations, et la phrase était si bien polie et si élégante, que, venant à fermer les yeux, vous amùez pu vous figurer qu'il vous lisait un volume amené, par de longs travaux, à sa forme la plus parfaite. »

J'ai respecté, dans ce morceau, jusqu'à la recherche un peu prétentieuse qui caractérise le style du cardinal-romancier, ce qui était, je crois, et son droit, et mon devoir. Quant à juger l'ensemble du livre, d'autres s'en chargeront, sans nul doute, et je plains d'avance l'auteur de Fabiola s'il tombe cette fois en des mains inclémentes.

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tion se mêlait à cette escrime d'intelligences. La chaleur du débat , l'ébuUition des idées, le choc des principes opposés amenait un mot piquant , une allusion qui pouvait désoblij^er. Arrivé à ce point , le débat se calmait comme par enchantement; et dans les adieux qui suivaient, il y avait surcroit de tendresse, élan de vieille amitié, désir évident de tout oublier et de tout pardonner. Les mains s'unissaient dans une cordiale étreinte, les bras s'ouvraient, on ne se (juittait qu'après le baiser de réconciliation et de paix.

Me trompé-je, trouvant que tout ceci était bon à savoir, utile à dire? Et qui l'eût dit, si ce n'est l'unique témoin de ces touchantes efiusions? Je retourne maintenant à mes notes.

On a déjà vu comment, en 1828, en 1829, et, je crois, jusqu'à la révolution de 1830, Lamennais avait compris son rôle et dirigé son action. La ruine imminente du gouvernement des Bourbons était pour lui comme un fait accompli. Personne, on pourra s'en assurer, ne l'a prédite avec autant d'assurance et une vue aussi nette de ce bouleversement que les fautes des nouveaux Stuarts rendaient chaque jour plus inévitable. Or, tout en admettant qu'ils devaient tomber, il estimait que (( la force qui renverse n'est qu'une calamité de plus quand elle n'a pas derrière elle une pensée qui puisse édifier'. » Et cette pensée, il la cherchait déjà dans l'idée chrétienne, le dogme catholique approprie aux besoins du peuple, besoins qui lui apparaissaient, de jour en jour, mieux définis, plus dignes de respect et de sympathie. Il voulait que la Révolution accomplie trouvât son maître dans le catholicisme régénéré ; il voulait que les catholiques, groupés d'avance, opposassent à l'anarchie une doctrine de liberté, propagée par de nombreux missionnaires. L'Association pour la défense de

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