‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 21 sur 165 · L'idée mère de ce projet appartenait à M. de R · texte numérisé non relu

L'idée mère de ce projet appartenait à M. de R

" Il pense, dit M. de C*'* dans une lettre précédente, que le temps

est venu où les catholiques franijais doivent se constituer en parti poli-

Lxxiv NOTES ET SOUVENIRS.

est pour une alliance avec le libéralisme, seule condition d'une existence possible. 11 est aussi pour qu'on laisse le clergé en dehors de cette levée de boucliers. On ne renoncera pas à demander son appui, mais plus tard, <( quand il sera las de son ilotisme actuel. » Alors on lui rendra la place qui lui appartient, car après tout « l'alïaiblissement de la puissance ecclésiastique est le plus grand des malheurs, la cause la plus féconde de désordres, l'indice le plus certain de leur gravité. » Puisse donc le clergé « se réveiller bientôt de sa longue léthargie, et secouer le joug qui nous accable en lui , par lui et avec lui . » Quand le prêtre est esclave , le laïque perd sa liberté... Il la perd, lui, sans compensation. (( Les princes de l'Église, les chefs de sectes religieuses ou philosophiques peuvent être dédommagés, en argent ou en honneurs, des violences qui leur sont faites : mais au simple fidèle que donnerez-vous en échange de sa foi faussée, de ses doctrines défigurées au gré du pouvoir? Que m'importent, à moi , catholique, les pierreries qui brillent sur la mitre de mon évêque, le luxe de sa table ou de ses écuries, etc.?...» Quatre pages sur ce thème et sur ce ton.

Lamennais crut voir, dans cette tactique, une finesse, des restrictions mentales, une diplomatie qui n'étaient pas de son goût. C'est en ce sens qu'il répond, non pas à M. de C***, mais à M. de R******, véritable auteur du plan de campagne, lequel riposte à son tour par une théorie des « ménagements à garder avec les hommes. » C'est faute de ces ménagements, et parce qu'il attaque de front (( un fonds d'ignorance et de préjugés... avant d'avoir fait pénétrer dans les esprits les préliminaires nécessaires à la compréhension de ses théories... qu'il soulève tant de résistances. » En s'y prenant autrement, — M. de R****** déclare en avoir fait l'essai, — on peut, même ayant affaire à des gens d'esprit, « faire conclure de la même manière vos admirateurs et vos détracteurs. » D'autres passages de cette lettre sont à relever; ainsi : « Vous avez su vous placer si haut que le ridicule ne put vous

tique, afin de reconquérir de haute lutte, par les voies légales, l'entier, le véritable, le complet affranchissement de l'Eglise de France. -> — Lettre à Lamennai.'<, 6 avril 1830.

NOTES ET S OU V EMUS. lxxv

atteindre ; vous avez sagement préféré braver la haine... Vous n'avez pas toujours su vous garantir des traîtres, des sots, des intrigants... » Knfin , le noble eorrespdndant de Lamennais l'exhorte à « manier phis doucement » les Français, qui ne sont pas des Bretons.

C'est par un ami , c'est dans des épancliements intimes que ces conseils sont donnés. Tenons-en compte pour apprécier la droiture et la rude franchise de celui à qui on les adressait. Quant à M, de R='=*=i***, il a d'évidentes prétentions à la haute politique. Les hommes sont des (( moutons » qu'il ne faut pas ettaroucher, et qu'on (( mène tout doucement, avec quelques précautions, là où ils ne comptaient pas arriver en partant. » — « Soutenez-moi, mais avec mesure, écrit-il à Lamennais, — je dis mesure, car il importe que je n'aie pas l'air d'être votre compère, et vos doctrines, que je prêcherai sans en avoir l'air, feront peu à peu du chemin ^))

La correspondance en resta là, parait-il, et personne, je crois, ne s'en étonnera. Presqu'à la même date, Lamennais recevait les détails suivants d'un de ses disciples, qui lui rendait compte de sermons prononcés par lui devant la cour de Charles X.

«...Malgré les préventions qu'on avait cherché à répandre contre moi, j'ai été écouté constamment avec un vif intérêt. Madame la Dauphine m'a fait faire des compliments... J'ai parlé avec une franchise entière ; et. dans trois ou quatre sermons où j'avais à établir les dogmes fondamentaux du Christianisme, j'ai développé, dans toute son étendue, la méthode d'Autorité.

«Mgr l'évèque d'Hermopolis, qui a écouté constamment avec son oreille gallicane, n'a pas manqué de dire que j'étais un chaud partisan de M. de Lamennais, et (jue j'allais peut-être encore plus loin que lui. Quoiqu'il en soit, j'ai dit la vérité, je lai dite tout entière à nos sourds couronnés.

«11 va toujours eu foule à mes sermons, et le jour où j'ai été présenté au Roi, des officiers supérieurs, qui avaient suivi toute ma station, sont venus m'entourer dans la salle du Trône, pour me témoigner tout le plaisir qu'ils avaient eu à m'entendre... Du reste, je n'ai pas entendu dire que mes prédications ait converti un seul

1. M. (le R**'*'* à Lamennais, non datée, mais timbrée du 26 avril

Lxxvi NOTES ET SOUVENIRS.

courtisan. Je n'avais cependant en vue que le salut de leurs âmes. Puissé-je, du moins, avoir semé quelques remords dans ces âmes flétries! » — M. *"" à Lamennais, 27 avril 1830.

Ainsi , i\ chaque pas, dans sa marche résolue à travers les obstacles, Lamennais rencontrait de nouvelles méfiances, des refus de concours, ou des hésitations, des timidités, des couardises qui devaient l'abreuver de dégoûts. Sûr de ses intentions, convaincu de la bonté des moyens qu'il employait pour les réaliser, trop absolu pour subordonner l'emploi de ces moyens aux intérêts, aux convenances de ceux qu'il appelait à lui , et qu'il sommait de s'oublier comme il s'oubliait lui-même, ce nouveau Pierre l'Ermite, déçu dans ses espérances obstinées, lançait en vain sa voix puissante à tous les échos de l'horizon. Les fils -des croisés ne venaient à lui qu'en bien petit nombre, et, de ceux qu'il ralliait , un plus petit nombre encore poussaient le vieux cri d'enthousiasme. Diex li volt ! était peut-être, en lettres gothiques, sur leurs cachets armoriés; — combien l'avaient gravé dans le cœur?

J'ai quelque peu insisté sur cette époque où la transition s'accentue à lafois et s'explique. En aucun temps, Lamennais n'avait compris le Catholicisme comme un instrument de tyrannie. Lorsqu'il avait soutenu les principes monarchiques, il entendait les consolider, en définitive, au profit de l'autorité spirituelle, la seule qu'il ait jamais admise comme toujours et partout légitime. Il voulait les Rois puissants, mais il les voulait dociles : et le Pape, redevenu leur maître, eût été le protecteur des peuples.

A ce système, si l'on veut comprendre pourquoi il allait l'abandonner, il faut opposer immédiatement celui de la politique catholique, telle que nous la voyons à l'œuvre :1e Roipontife, impuissant comme pontife parce qu'il est impuissant comme roi , protégé de tous les souverains, même des schismatiques, et sans que cette dernière protection lui pèse ou

NOTES ET SOUVEMHS. i.wvii

rhumilie; lo clerçé fonctionnaire public; les; tii-dours de la foi, son lu'sitation, ses refus devant lo sacriticc; le martyre discrédité; la prudence prèchéc à tout propos; la parole de Dieu accommodée à toute circonstance ; un édifice , enfin , étayé, vacillant, qu'il faudrait jeter ;\ terre et reconstruire de la base au sommet, pour ([u'il rappelât, au moins, le temple idéal où Lamennais voulait ramener la Société moderne, devant un Dieu qu'elh^ pût adorer et comprendre.

Quand il s'agit d'expliquer un changement d'opinions, la succession des temps, et leur travail gradué, importent presque autant que l'analyse exacte et l'approfondissement des motifs. Supprimez les années intermédiaires de 1825 à 1830, Lamennais, énigme presque insoluble, passera facilement, aux yeux de qui ne l'a point connu, pour un renégat, tout au moins pour un de ces politiques sans scrupules qui orientent leur voile selon que souffle le vent de la Fortune. Suivcz-le, pas à pas, durant ces cinq années, — on le pourra désormais, — et pareille erreur ne sera plus permise, même aux esprits les plus prévenus. Toute conscience équitable devra reconnaître en lui l'homme de bonne foi et de bon vouloir, entier parce qu'il croit, ardent parce qu'il aime, chaque jour déçu , lentement désabusé , perdant sa foi comme, dans une autre lice, l'autre chevalier breton perdait son sang, goutte à goutte. Et, toujours comme Beaumanoir, il n'eut que son propre sang pour étancher sa soif, jusqu'au jour oii, loin des sables arides, il rencontra la source vive qui lui rendit l'enthousiasme fougueux, les consolantes espérances, les purs enivrements d'une jeunesse nouvelle,

La Révolution de 1830 ne l'étonné, ne le modifie en rien. Il l'a vue, annoncée, proclamée d'avance. Il a montré du doigt, aux Bourbons encore sur le trône, le chemin jadis suivi par les Stuarts. Il a parlé de République avec un sangfroid surprenant, alors que ce mot semblait, aux plus hardis, ou une espérance ou un épouvantail chimérique. Il a mesuré de l'œil l'arène agrandie que va lui offrir l'affranchissement

Lxxviii NOTES ET SOUVENIRS.

de la presse, et il s'est dit que la liberté ajoute à la puissance de chacun ce qu'elle retire à l'autorité d'un seul : il a compté par millions les catholiques de France, et, les jugeant d'après lui, les croyant pénétrés de la même douleur, gênés par la même oppression, il a espéré les voir debout au premier appel. Eux aussi seront libres, eux aussi réclameront leur droit, eux aussi, au besoin, sauront le défendre. Et Rome, pour donner le signal, retrouvera la voix des Apôtres ; le labarum de Constantin , ilottant sur le dôme de Saint - Pierre , annoncera la victoire immanquable.

Telles étaient, à coup sûr, ses pensées. Ce que furent ses actes, nul ne l'ignore. Entraînant avec lui la petite cohorte des disciples qu'il avait formés, il se jeta au plus épais de la mêlée des partis. L'Avenir parut : grande surprise. Pourquoi donc? Les prédications de l'Avenir sont, en germe, dans le li^Te qui avait précédé. Elles se déduisent, rigoureusement, des idées que l'écrivain a voulu, en dernier lieu, faire prévaloir. Lui opposer quelques-unes de ses anciennes opinions, on le pourra sans doute -, mais il faudra, pour être juste, tenir compte de la transformation graduelle qui s'est opérée, des erreurs qu'il a éliminées une à une, non par calcul, non sous une pression extérieure, mais spontanément et en toute sincérité d'esprit. Encore une fois, on manque, et gravement, à l'équité, si, comparant ce que j'appellerai les deux extrémités de Lamennais, on omet le travail intermédiaire, l'élaboration graduelle qui les unit. Et si je répète ceci, c'est que le grand intérêt du livre auquel ces pages servent d'introduction, est précisément de fournir, IMen irrécusables et bien authentiques, les données de l'étude que je viens de signaler comme indispensable.

A ce moment décisif , Lamennais eut -il raison ou eut -il tort? Qui le dira? La solution absolue de cette question, personnelle en apparence, mais d'une immense portée quand on la généralise, est une de ces hardiesses que je ne comprends guère, et que dès lors je ne saurais avoir. D'ailleurs, en un sens ou dans l'autre, les lecteurs sur lesquels je puis compter ont presque tous, à cet égard, une conviction déjà faite; et je ne pourrais me flatter ni de confirmer dans leurs idées

NOTES ET SOUVENIRS. lxxix

ceux qui pensent comme moi, ni d'éljranler clans leur foi ceux qui cruiont autrement.

Je soumettrai donc, tout simplement, quelques doutes aux plus âpres censeurs de Lamennais.

S'il s'est égaré, comme ils l'aftirment, c'est apparemment qu'il ei!it dû suivre la route opposée à celle (ju'il a prise. Voyons, très-sommairement, où elle l'eiit mené. Philosophe, il avait une doctrine; prêtre, une croyance; citoyen, des opinions. Il avait de plus, — privilège admirable de sa riche nature, — avec le désir de posséder la vérité, le désir de la répandre. La lumière qui s'était faite pour lui , jamais il ne l'eût pu garder, savant égoïste, derrière les volets clos de son cabinet. Il la lui fallait, à la cime du phare, éclairant la mer houleuse des révolutions, les âmes en détresse, les intelligences naufragées. Eh bien! à cet homme ainsi doué, ainsi organisé, placé dans la situation que l'on sait, voici ce qu'on demande : philosophe, il ne tirera pas les conséquences de sa doctrine ; prêtre, il ne prêchera pas sa croyance ; citoyen, il dissimulera ses opinions. L'orage qu'il a prévu éclate, la tourmente sévit de toutes parts, la peur est chez tous, le péril semble immense : des cris d'angoisse sortent de toutes les poitrines. N'importe, il faut se taire et se croiser les bras. Le gardien du phare n'a qu'un devoir, c'est d'éteindre le fanal sauveur; — et c'est ainsi qu'il échappera au blâme. Voici ce qu'on demande, ai-je dit. Si on demande autre chose, n'estce pas ce qu'a fait Lamennais ?

Un pas de plus. Il y a des prêtres — ne les désignons pas autrement — ([ui ont, à l'inverse de Lamennais, compris leur haute mission. Ils l'approuvaient dans ses théories du (( sens commun » ; ils souscrivaient à ses attaques incessantes contre le gallicanisme; ils l'encourageaient , ils le bénissaient, lorsqu'il poussait à ses plus extrêmes conséquences la doctrine ultramontaine, unie un temps à celle de la légitimité monarchique, à celle du droit divin. Rien ne les arrêtait, rien ne leur semblait excessif dans ses entreprises les plus hardies, dans les plus vifs emportements de son zèle. Simple prêtre, au mépris des lois de la hiérarchie, il parlait de haut à ses supérieurs humiliés. On admirait sa fermeté courageuse. Il

Lxxx NOTES ET SOUVENIRS.

critiquait leurs mandements; on louait sa science, on exaltait sa sévérité inoxorahie. Les victimes se plaignaient-elles? Les prêtres dont nous parlons, spécialement chargés de faire droit, gardaient le silence. La loi civile, mise au service des rancunes d'un évéque ministre, d'un prélat de cour, frappaitelle l'avocat du Saint-Siège ? Ces mêmes prêtres, arrêtés seulement par le sentiment de leur faiblesse, se renvoyaient l'un à l'autre les frémissements de leur indignation contenue . Le jour de la crise arrivé, sur la brèche, au poste le plus périlleux, Lamennais a paru. Oii soni-ils, eux? Il parle; que disent-ils? On le poursuit, on le juge, on le punit. Que font-ils pour le protéger? Enfin, las et irrités de leur silence, les puissants de la terre, se tournant vers ces oracles muets, les somment, puisqu'il refuse allégeance à tout autre autorité, de fermer eux-mêmes cette bouche obstinée. Ils hésitent, se consultent , et finissent par obéir. Qui condamne Lamennais n'approuve-t-il pas ces prêtres? Et par contre, qui ose juger ces prêtres — ce qui revient à les condamner, — ne devrait-il pas approuver Lamennais?

Quand donc, quittant le sentier séculaire, l'ornière usée, parvenu en de plus hautes et plus lumineuses sphères, l'esprit humain s'habituera-t-il à n'avoir qu'une règle, une justice, la même pour tous? — « Cet homme nous appartenait; (( il s'était donné à nous, il nous avait soumis sa conscience; « il était notre prêtre et notre lige. 11 devait parler, se taire, (( se montrer, disparaître, se dévouer, s'abstenir, sur notre « ordre seulement, et selon notre volonté. » Soit! Votre théorie exorbitante, je l'admettrai si vous y tenez; mais alors, ne puis-je demander humblement qu'elle pèse, immuable, sur tous et chacun? Car, à ce prix seul, j'y puis croire. Et alors, immédiatement, je voudrai savoir pourquoi elle n'a pas été appliquée, en 1825, aux prêtres-ministres, soutiens du gallicanisme constitutionnel, comme elle l'a été, en 1832, au pnêtre apôtre, soutien de l'ultramontanisme démocratique? Je comprendrai l'Encyclique lancée contre Lamennais, si vous m'en montrez une qui atteigne, dans leurs doctrines exécrées, MM. Frayssinous, Feutrier, Clausel, et les évêques, les abbés à leur suite.

NOTES KT SOUVI'NIUS. l\x\i

(lotte méthode si simple d'essayer la valeur logique d'un principe, appliquons-la aux. reproches (pic la rancune catholique n'a cessé d'accumuler contre l'homme dont la désertion lui a été une si cruelle blessure. — 11 a péché par orgueil. — Qu'en savez- vous? Et si, l'ignorant, vous ratlirme/ , (pii m'empêchera de dire (juc vous êtes catholique, vous, par routine, par oisiveté d'esprit, par instinct servile, par calculs intéressés? Et si on est orgueilleux parce (ju'on est tenace dans ses convictions, vous ([ui vous faites gloire d'être inébraidable dans les vôtres, comment vous appellera-t-on ? — Après avoir changé, il devait se taire? — Pourquoi, si sa conscience lui ordonnait de parler? s'il se croyait, après une longue expérience , arrivé au vrai ? — Quelle certitude en avait-il, s'étant, selon lui, trompé si longtemps? — Ace compte, quelle certitude auront jamais de posséder la vérité les convertis que vous faites? — .Mais le scandale... — Auriezvous préféré une incrédulité secrète, des prédications mensongères , des sacrements profanés ? — Mais les convenances . . . — Polyeucte songeait-il aux convenances quand il renversait les statues du temple païen? François-Xavier y songeait-il quand il crachait sur les idoles japonaises? Blâmez-vous François-Xavier et Polyeucte?...

C'est bien assez, c'est trop insister. Pourquoi dire d'avance exactement ce que chacun pensera, je le crois du moins, après avoir lu les Lettres de Lamennais?

Page 1