‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 22 sur 165 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

La nouvelle de la Révolution parvint à la Chênaie, apportée par le billet suivant :

« Nous nous portons bien ; soyez tranquille à notre sujet. La lutte entre le despotisme de cour et le sentiment de la liberté est terminée. Le calme et Tordre renaissent rapidement. Les journaux vous donneront des détails. Tout à vous.»

Cette lettre n'est pas signée.

Le 12 août, le même correspondant appelait Lamennais à

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Paris: le 13, il regrette d'avoir exprimé ce désir, et ne veut point influer sur une détermination ((ui pourrait arracher le solitaire de la Chênaie à « sa paisible campagne ».

Mais déjà, le 9, il lui avait soumis l'idée (due à M. Harel de Tancrel) d'un journal qui « défendrait à la fois la Religion et la Liberté » .

« Je m'en suis mêlé pour assurer la direction de ce journal,

comme il convient. 11 est vraisemblable qu'il s'établira On m'a

dit hier que plusieurs Jésuites étaient partis pour Rome, où ils vont porter leurs idées absurdes, et présenter la révolution et ses causes sous un jour qui ne pourra manquer d'égarer les esprits. »

u 20 août 1830.

« Vous avez dû recevoir le prospectus du journal qui produit généralement un bon effet. Le Globe d'aujourd'hui en parle, et reconnaît notre séparation d'avec le parti royaliste, — reconnaissance d'autant plus importante que l'article incroyable de Laurentie dans la Quotidienne pouvait nous faire beaucoup de tort, si l'on s'était imaginé que ces idées effroyables fussent les nôtres.

« Le notaire s'occupe de trouver des actionnaires, etc. Nous ferons une distinction entre les fondateurs et fes simples rédacteurs. Comme fondateurs, nous avons droit à des actions. On prend des renseignements sur ce qui est établi pour les autres journaux, tels que le Globe et le National pour partir de là et servir de règle...

« J'attends votre avis relativement au Mémorial. On le réunira. Sa valeur sera représentée dans l'intérêt que j'aurai au journal, outre ma qualité de fondateur...

«Maintenant, il est d'une extrême importance que le premier numéro contienne un article de vous. Cela fixera de suite l'attention publique, et décidera promptement de la fortune du journal. Vous ne sauriez croire à quel point votre voix fera effet. Jamais, à aucune époque, il (sic) n'en aura produit de semblable. »

Ces derniers mots sont soulignés dans l'original , que je transcris avec la plus scrupuleuse fidélité. Ainsi fut fondé l'Avenir.

Je n'ai pas à m'occuper des doctrines et des destinées de ce journal : elles sont connues. On sait quelles colères il sus-

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cila, et surqui'ls rcscifs il alla sombrer. Ce qu'on sait moins, c'est avec quelle ardeur une partie du catholicisme se jetait, sur les pas (le Lamennais, à la recherche des voies régénératrices. J'en ai de curieux témoignages. Ici une adresse de quelques jeunes séminaristes bavarois , remerciant Lamennais du bonlieur et du courage qu'ils lui doivent ' ; là une hymne enthousiaste, plutôt qu'une lettre, connue exhalée d'un couvent de femmes^. Et je ne cite que les plus inattendues. En revanche, les anciens amis d'Italie s'étonnent et s'alarment. 11 y a là un bon archiprétre de Modène que scandalise au dernier point toute doctrine de résistance à la tyrannie. (( Y a-t-il jamais, s'écrie-t-il na'ivement, pour un vrai catholique, raison de se soulever contre l'autorité légitime, quoique tyrannique et persécutrice ? » La comtesse Riccini est exactement du même avis : <( 11 nous a été désagréable, dit-elle, d'avoir vu dans les affaires du Belge (nous laissons subsister la locution étrangère) les catholiques y agir, car, tout vexés et opprimés qu'ils fussent, il ne leur était pas permis de se soulever, comme Tertullien l'a dit, comme d'autres catholiques Font prouvé en mille cas. »

L. P. ****^'% personnage plus important, n'est guère moins pris à court et alarmé. « Nous passons tous les deux, écrit-il à Lamennais, pour des gens que l'exagération des doctrines a amenés dans les thèmes (ou thèses) libérales; nous passons pour des hommes qui ont changé, pour de véritables révolutionnaires. » Selon lui, il faut céder à l'orage, se retirer du journal, « à moins que MM. les collaborateurs ne veuillent désavouer les exagérations et les sottises passées. » En fin de compte, le P. ***** déclare qu'il a envoyé à la Quotidienne une protestation formelle pour son compte personnel et privé.

Ceci est le premier mouvement. L'Avenir venant à durer, et lorsqu'il semblera s'établir, les scrupules, les craintes, qu'il a soulevés se modifieront. Le silence de la cour romaine est

1. Elle est signée : Ernest de Gagera, François Ser. Mayr, Aiitoine Jos. Oberinayr, Maximilien Stadtbaur, et datée de Freising, le 24 mars 1831.

2. Signée de sœur Marie - Céleste Rollet , supérieure de la Visitation Sainte-Marie, à Romans.

Lxxxiv NOTES ET SOUVENIRS.

pour beaucoup dans ces hésitations. Pourquoi elle se taisait, Dieu le sait, et nous ne nous permettrons pas de le deviner. Mais si cette politique dilatoire, expectante, qui laisse ses serviteurs se compromettre pour elle, assiste impassible à la lutte, et se déclare ensuite, selon les circonstances, pour le victorieux quel qu'il soit, — si cette politique, dis-je, est la plus habile aux yeux des hommes, est-il certain qu'elle soit la plus goûtée du pouvoir d'en haut ?

En somme, elle inspire peu de respect à qui la voit de près. Un des disciples de Lamennais lui écrit de Rome, le 15 novembre 1832 :

« ... Je suis allé chez le P.***** dont l'amitié m'est si chère... Il m'a montré la dernière lettre qu'il avait reçue de vous, dans laquelle vous lui faites part des persécutions continues des évèques français, et le priez d'employer son influence, afin d'empêcher que le Pape ne consacre de son autorité leurs censures et leurs principes. Cette lecture m'a vraiment affligé. Je vois combien votre âme si tendre et si aimante ressent les injustes persécutions qui menacent de l'accabler, et je comprends que c'est une cruelle souffrance pour vous de vous voir méprisé, abandonné de ceux mêmes qui devraient être vos principaux soutiens dans la grande œuvre que Dieu vous a donnée à faire. Mais je vous prie, je vous implore, mon père, de ne pas vous décourager...

«...En ce qui concerne les censures des évèques français, je ne pense pas que vos craintes soient fondées. Je n'ai pas manqué de faire partout des recherches, et j'ai entendu hier, d'une autorité certaine — à laquelle vous pouvez vous fier entièrement, quoique je n'ose pas vous la nommer — que le Pape n'a aucune intention de sanctionner les démarches des évèques, et qu'au contraire, il est résolu de garder le silence le plus obstiné en tout ce qui vous regarde. J'ai communiqué cette nouvelle au P. *****... n semb'ait être d'opinion que le meilleur moyen d'éviter le danger était de vous adresser directement à Sa Sainteté...

«... Si mon conseil était demandé, je serais d'une opinion tout opposée. A quoi servirait une pareille lettre? Elle ne pourrait que reproduire des sentiments de respect et d'obéissance que vous lui avez déjà exprimés tant de fois, et quand bien même le Pape en serait ému. je suis convaincu que ceux qui l'entourent et le gouvernent sont à la fois si lâches et si aveugles, qu'ils attribueraient à la peur cette marque de soumission. Peut-être alors en tireraientils avantage pour exciter Sa Sainteté à une déclaration plus déci-

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sive... Le P. ***** ne pense pas comme moi. Il croit savoir que le Pape a été très-content de la réponse ((iie vous avez adiessée au P. Orioii, et qu'il est toujours prévenu en votre laveur. Mais, je le répète, ce n'est pas tant lé Pape que ceux qui Tentourent dont il faut se méfier. Je suis convaincu que, pour obtenir quelque chose de ces derniers, il faut leur faire peur. Ils interprètent en triomphe le moindre acte de respect et de conciliation, etc., etc. » — M. de ♦***♦*»•♦ à Lamennais.

Cette lelli'o, — on en voudra bien nolei* la date, — est postérieure à la première encyclique lancée contre Lamennais ' ; discret anathème, provoqué par les dénonciations d'un certain nombre d'évèques, à la tête desquels il faut cil(!r l'archevêque de Toulouse. Il n'y était pas question de l'iiomnie qu'on voulait frapper, mais des principes qu'il avait émis, depuis des années, sans encourir le blâme pontifical. La liberté de conscience y est signalée comme <( la source infecte de l'inditiérentisme)). On y dénonce u l'impudence » de ceux qui prétendent trouver dans (c la liberté d'opinions )> quelque avantage pour la Pveligion. La lilierté de la presse y est qualifiée de a lilierté funeste qu'on ne peut assez détester ni exécrer. » — Deterrlma, execranda. detestabilis. Enfin la soumission absolue au pouvoir lègiiime, — c'est-à-dire reconnu par le Pape , — y est proclamée cas de conscience, quoiqu'il puisse arriver : — « Celui qui résiste à la puissance résiste à l'ordre de Dieu... Les lois divines et humaines s'élèvent contre ceux qui s'efforcent d'ébranler... la fidélité aux princes et de les précipiter du trône. » Pour preuves, les premiers chrétiens et leur inviolable soumission aux empereurs qui les persécutaient. — Sans doute à commencer par Néron, dont il faut se rappeler, ici, les « torches vivantes. »

Ainsi parle Grégoire XVI. Ainsi avaient parlé, avant lui, l'honnête archiprêtre de Modène et sa candide pénitente, la comtesse Riccini. Et, avant eux encore, un l)on catholique français, M. de **********^ ^j-^j^g ^^^ jg^j,g ^^ jj j-efugait de

présider l'Agence pour la Défense de la Liberté religieuse,

1. Le 15 août 1832, neuf mois après la suspension de l'Avenir, et lorsque Lamennais, découragé d'une vaine attente, eut quitté Rome sans avoir pu obtenir la moindre explication.

Lxxxvi NOTES ET SOUVENIRS.

formée à côté de l'Avenir, comme la Société Catholique l'avait été à côté du MhnoriaV .

Dans le recueil des lettres de ce temps, écrites à Lamennais, il en est deux fort remarquables, d'un noble polonais, (le comte Rzewuski, très-zélé catholique, mais homme intelligent et courageux,) où il examine la politique poiititicale et démontre l'impossibilité de la réformer au profit des idées progressives. Je les mentionne ici : peut-être seront-elles publiées quelque jour.

A-t-on remarqué, dans la dernière lettre citée, ces mots : Votre âme si tendre, si aimante?... lisse retrouvent à chaque page, pour ainsi dire, dans la correspondance des jeunes rédacteurs de l' Avenir avec l'homme éminent autour duquel ils s'étaient groupés. Leurs lettres commencent invariablement par cette formule : Mon père, mon père bien-aimé, pour finir par celle-ci : Votre tendre fds, votre enfant. Et le contenu des lettres atteste ((ue ce ne sont point là de vaines paroles ; que l'effusion est sincère, la confiance absolue, l'attachement presque sans bornes. Les blessures du maître font saigner le ctf-ur des disciples; ses tristesses les émeuvent profondément. Et comme tous, ou presque tous, sont des intelligen-

1. Lettre vraiment curieuse. La stabilité des institutions politiques y est préconisée comme le premier besoin des sociétés, attendu qu'elle seule assure la sécurité de la propriété et le développement de l'industrie. Le droit de souveraineté héréditaire, assurant mieux que tout autre la stabilité, doit être dés lors préféré. Du reste, saint Paul ayant dit que •< qui résiste au pouvoir résiste à Dieu même, » l'obéissance au gouvernement, quel «ju'il soit, doit être imposée sans égard à la moralité de ses actes. Jésus- Christ s'est soumis à Tibère. La légion thébaine s'est laissé décimer paisiblement par l'empereur qui voulait la forcer d'abjurer. Le partage de la Pologne fut odieux; mais les catholiques polonais n'ont pas, pour cela, le droit de se révolter contre le czar. Ils l'ont perdu en acceptant ses lois. S'il en était autrement, toute nation victorieuse en serait réduite à exterminer les nations vaincues, etc. — Voilà ce qu"un homme honorable, suffisamment élevé, plein de bonnes intentions, écrivait, et croyait sans nul doute, en notre pays de France , le lendemain de 1830, et quarante ans après 89.

NOTES ET SOUVENIRS. lxxxvii

ces, a|>rî's tout, l'ort distiiifïuécs, comme il faut bien admettre qu'ils ont en eux toute la perspicacité nécessaire \nmr réfréner (les entraînements déraisonnables, se soustraire à un prestig:e chimérique, comment se refuser à croire que Lamennais, alors ài^é' de cincpiante ans, avait encore en lui cette profonde sensibilité, ce cliarme daticction, cette expansion communicative. qui seuls expliquent tant et de si vifs dévouements?

Plus vifs, hélas! que durables. Peu après le retour d'Italie, dès les derniers jours de 1832, une première défection vient ajouteraux pénibles impressions dont le beau livre des Affaires de Rome éternisera l'amertume. Dans la séparation qu'elle amena, de ([uel côté devons-nous chercher les torts? Question toute naturelle, et à laquelle un autre que moi, mieux éclairé, mieux autorisé, va répondre très -catégoriquement :

«Mon bien-aimé père. — Je n'ai pas besoin de vous exprimer toute la douleur que m'a inspirée la nouvelle épreuve a laquelle vous a si brusquement soumis la folie de X... Mais vous concevrez facilement que ma douleur Tait encore plus pour objet, lui , que vous. Je sens parfaitement combien votre cœur a dû être blessé par des procédés aussi bizarres, je dirais même aussi coupables, s'ils ne provenaient d'une exaltation malheureuse, mais que je crois involontaire; vous aurez donc eu une souffrance de plus, mon père bien-aimé, mais j'aime à croire quelle n'aura pas été durable : l'aisance qui aura succédé à la gène mutuelle de vos relations aura donné plus de paix et de liberté à votre âme. En revanche, je regarde ce qui vient de se passer comme un malheur irréparable pour ce pauvre X... Il est fort naturel et fort légitime qu'il ne partage pas toutes vos doctrines; mais qu'il ait ainsi brisé avec vous comme chef de parti, et chef du seul parti qui représente ses croyances et ses espérances — uniquement parce que vous croyez l'avènement de la République plus prochain qu'il ne le croit luimême — c'est vraiment une absurdité qui n'a pas de nom.

«Une conversation bien rapide m'a sufTi pour lui faire sentir tout ce qu'il y avait de ridicule, d'inconvenant, d'écolier, dans la ma" nière dont il sétait séparé, ou. pour mieux dire, sauvé de vous. Il en est convenu de bien bon cœur, et m'a chargé de vous en témoigner ses regrets bien sincères, de vous en demander pardon, et de vous exprimer de nouveau son dévouement et son respect.

Lxxxvm NOTES ET SOUVENIRS.

«. .Je me suis toujours étonné, vous le savez, de la promptitude avec laquelle Iharmonie s'était rétablie entre vous, car il me semblait qu'il y avait un abîme à combler; mais voici le fait. Vous exercez sur lui, quand il est en votre présence, un tel ascendant, qu'il n'ose pas vous dire tout ce qu'il a dans l'àme. 11 a l'air convaincu ; et cependant ses propres idées lui restent sur le cœur, comme un poids oppressif qu'il ne peut secouer que par un violent effort. Je le plains, non-seulement à cause de la tendre affection que je lui porte, à cause des obligations que je lui ai, mais parce que c'est grande pitié de voir un talent comme le sien perdu pour la cause de la vérité et de la liberté...

« ... Adieu, mon père bien-aimé; mon meilleur ami, adieu! .le prends la part d'un fils, d'un ami le plus tendre et le plus dévoué, à tous vos chagrins, à toutes vos espérances, à tous vos travaux. Je sens plus que jamais, depuis que vous êtes loin , que ma vie est enchaînée à la vôtre. Et ce n'est que justice; c'est vous qui m'avez donné une vie nouvelle. Comment ne vous la consacrerais-je pas tout entière? Priez pour moi !»

Ah viiâ disce omncs. Avec des nuances, qui tiennent à la position personnelle et au -caractère plutôt qu'au sentiment lui-même, toutes sont à ce diapason élevé.

Que penser, hélas ! des affections humaines, en songeant que cette petite cohorte d'amis si chauds et si fidèles était dispersée deux ans après ?

L'année 1833 marque dans la vie de Lamennais. 11 s'est retiré ; il s'est soumis ; il a demandé la paix. Mais tant de déceptions ont épuisé sa foi, tant de mécomptes ont lassé sa patience. D'ailleurs, à cette ùme, à cette intelligence active, le repos est une torture; à cette conscience exigeante, le sentiment du bien possible, et qu'on ne fait pas, est un poison lent. Puis s'il voulait, à toute force, dormir son sommeil, les rancunes cléricales ne le souti'riraient pas. L'encyclique n'a fait qu'exciter la soif de certaines âmes vindicatives. 11 leur faut une censure plus directe, une question précise, une réponse, un débat quelconque d'où sorte un formulaire imposé à cette raison indépendante, et qu'elle porte, jusqu'à la fin, comme

NOTES HT SOrVF.NinS. lxxxix

le collior du serf tV-odal. A inoiiis (jiu' cela, les Monsignori de Rome et les évèques de France ne seront pas satisfaits.

Or, pendant (pie cette persécution s'orjïanise, pendant que toutes ces animosilés tendent leurs secrets ressorts, Lamennais est en butte à mille misères de détail. Ses anciennes aff\\ires de la Librairie classicpic ont laissé à sa charjxe un reli- ((uat de procès ruineux ; des condamnations sont demaïKlées et obtenues contre lui par M. de la Bonillerie, au nom de l'ex-liste civile. Les journaux se hâtent de donner à ces malheureuses affaires une équivoque publicité. L'Avenir, brusquement iiiterronqni, l' Agence cnlholique, dispersée, sont en liquidation, et à peu près en faillite. Autres désastres. Mais ceci n'est rien; ce qui est tout, c'est l'écroulement de ces ^•andes espérances (|ue Lamennais avait fondées sur le glorieux hymen du Catholicisme et de la Liberté.

On retrouve, dans les lettres des disciples, l'amertume qui envahit le cœur du maître. Je ne dois, je ne veux en nommer aucun, car je n'accuse point : j'expose et j'explique, voilà tout. Mais les citer quelquefois est une des nécessités de ce travail :

« Je suis plus révolté que personne de tout ce qui se passe à Rome et en France, de cette inconséquence, de cette oppression, de cette absence totale d'intelligence , de cette misère profonde : — mais je ne puis m'empècher de voir là, comme dans tout le reste de l'histoire de l'Église, une volonté et comme une intervention de Dieu. Je cherche toujours à m'expliquer ces monstrueuses anomalies, et à me persuader qu'il entre dans les intentions du Très-Haut que le monde actuel, pétri par l'incrédulité, et fondé, comme dit M. de Maistre, sur l'exil de Dieu de la société, s'écroule de luimême... se suicide de ses propres mains, sans que le catholicisme intervienne dans cet acte de justice, sans que l'Église se mé!e à toute cette boue.

«Autrement, je ne comprendrais plus rien, je l'avoue, à nos propres croyances relativement à l'infaillibilité morale et sociale de cette Église, de Rome surtout.»— **"*"** à Lamennais, 23 janv. 1833.

Suivent les détails. Un abbé, un professeur de Sorbonne, vient de \o\v suspendre son cours, à la requête de Saint-Sulpice, connue suspect de correspondre avec Lamennais. Un

xc NOTES ET SOUVENIRS.

prédicateur qui, pendant quelque temps, avait été de la petite Église de l'Avenir, est traqué de chaire en chaire, de paroisse en paroisse. Le malheureux finit par renier son maître et ses doctrines : aussitôt toute difficulté s'aplanit devant lui.

Autre lettre^ non moins curieuse :

«Vous savez avec quel empressement j'ai accueilli à Rome l'idée

qui effarouchait tant M savoir, de combattre non plus comme

catholique, mais comme Français. La mission que cette idée renferme sera, dans tous les cas, la mienne, par position comme par inclination. Encore une fois, donc, vous ne pouvez me soupçonner de ne pas la comprendre, de ne pas la goûter.

«Mais vous, mon père, cette mission est-elle celle qui convient à votre dignité, à votre gloire, à votre position, à votre destinée en ce monde ? »

Suit la thèse négative, établie en forme par un ordre double de raisonnements tirés d'abord de la position actuelle des choses, ensuite de la position particulière de Lamennais. Les premiers se résolvent ainsi rOn est dégoûté de la politique, personne n'y songe plus : la jeune génération ne veut plus s'occuper que de philosophie et de religion. Les seconds reviennent à dire que Lamennais, au faite de la renommée et de l'estime publique, ne saurait que perdre à descendre dans « l'arène des partis. » Les carlistes, \e juste-milieu, le maudiront à l'envi; le^ libéraux n'auront jamais de sympathie pour un prêtre; ils ne croiront que difficilement à sa bonne foi. D'ailleurs, Lamennais vînt-il à bout de se faire accepter, aurait-il parmi eux le rôle à part et dominant qui lui est fait parmi les catholiques ?

"...Votre passé tout entier, votre gloire, votre attitude aux yeux de l'humanité vous placent malgré vous dans le camp du catholicisme, et vous obligent d'y relier quel qne soit le deuil qin ij règne et même la honte qui le couvre '. En renonçant à votre position de prêtre et d'ultramontain, vous scinderiez votre vie en deux, et la dernière moitié serait bien loin d'égaler la première en puissance, en originalité, en éclat. »

1. Les mots soulignés ici le sont par réditeur, non par le correspondant de Lamennais.

NOTKS liT SOLVEMILS. xc:i

Conclusion : il faut rentrer dans le cercle des études purement scientifi(iiies, et se donner pour but la construction, rachèvenient d'un vaste monument pliiiosopliifiue.

«... Certes, vous n'avez pas à vous reprocher d'avoir été infidèle à la liberté du monde et de la patrie. Vous lui avez rendu le témoignage le plus glorieux et le plus pénible. Je le soutiendrai toujours, votre plus belle gloire, à mon avis, sera d'avoir parlé de liberté au Monde, avec un cœur pur et une bouche pleine des louanges de Dieu : ce sera d'avoir purifié sa cause, et de l'avoir montrée à la postérité revêtue d'une sorte de virginité chrétienne, parée de tout l'éclat du sacerdoce. Vous lui avez fait retrouver les titres de sa divine origine. Vous avez réconcilié avec elle les âmes que faisaient reculer le culte sanguinaire par lequel on la profanait.» — Le même au même^ 5 février 1833.

Le 2/( du même mois, un des correspondants reçoit une lettre du P. *****. — « Elle me semble, dit-il, on ne peut plus douloureuse. Je n'en parlerai ni ne la montrerai à personne. Ayons tous bon courage, et serrons-n ous les uns contre les autres I... On assure ici que le P. Loriquet, qui vient d'arriver, déclare que, dans une audience de congé, le Pape lui a dit c[ue tout était perdu, et que Rome allait être détruite, ainsi que le monde entier. »

Au mois de juillet suivant, l'arrivée du Bref jette la petite cohorte dans une véritable consternation.

« — 11 est inutile de le qualifier, écrit l'un des jeunes disciples compris dans celte censure apostolique, de relever ce qu'il y a de bizarre dans un acte aussi personnel et aussi précis , rendu sur de simples bruits, de l'aveu même de l'auteur. Ce qu'il y a d'important, c'est la manière dont nous devons l'accueillir. Or, je me flatte que mon instinct sera tout à fait d'accord avec votre raison sur ce point : — je suis pour le silence le plus absolu. D'abord, parce que la pièce ne nous étant pas adressée directement, nous ne sommes nullement obligés d'y répondre ; ensuite, parce que je ne vois pas trop comment nous pourrions répéter purement et simplement notre soumission, sans relever ce qu'il y a d'injurieux dans le soupçon de duplicité qui est déversé sur nous. »

11 est certain que Rome mettait à une rude épreuve la longanimité de ces soldats dévoués et désavoués.

NOTES ET SOUVENIRS

Et, cependant, veut-on savoir ce qui se passait dans ce Vatican d'où partaient, à la requête des ambassadeurs étrangers, tant de foudres lancées sur les ultramontains libéraux ? Un d'entre eux, cousin du cardinal Wiseman, et qui arriva peu de mois après dans la ville éternelle, va nous le dire sans trop de façons :

«...Je suis arrivé à Rome mardi passé, le24 (le 24 décembre 183S). Mon premier soin a été de courir le lendemain chez notre cher et respectable ami (c'est du P. ''***'' qu'il s'agit). Il s'est rendu, après bien des hésitations, aux vives et pressantes sollicitations du Pape pour qu'il revînt à Rome, et il a été accueilli de la manière la jtlus favorable... 11 parait très-content de la conclusion qui vient de terminer vos disputes avec la hiérarchie... Je trouve qu'il partage tout à fait nos opinions sur les sujets qui nous intéressent.

« ...On me donne de bien tristes détails sur l'état des choses ici. Elles ont beaucoup empiré depuis mon absence. Les finances sont dans une confusion inextricable; le gouvernement intérieur est plus mauvais que jamais, et la politique extérieure, plus servile et plus basse qu'elle ne l'a jamais été. Quant à cette engeance de car dîna- Uni et de monsignoriai, cette race de politiques à la voix suave, aux mains douillettes, au cœur intrigant et perfide, ils sont toujours ce qu'ils ont été depuis longtemps, les seuls favoris et dispensateurs de tout. Des opinions comme les vôtres ne peuvent pas avoir beaucoup de poids avec des gens de cet ordre. On m'assure que les jésuites, surtout, sont fort acharnés contre vous. Je n'ai pu voir encore le bon cardinal Micara, etc., etc.

«...Mettez-vous en garde contre un certainB...i, dont nous avons déjà parlé, si par hasard il allait vous voir à Paris. J'ai découvert qu'il est en correspondance intime et secrète avec Gaetanino, le valet de chambre et favori d'un grand personnage. C'est un intrigant de métier, un scélérat dé réputation. Un pair d'Angleterre cathoUquequi est actuellement à Rome, et que M. de C. .. a connu à Londres, m'a assuré que ce même B...i lui a montré, dans l'espoir de s'insinuer près de lui, un paquet de lettres écrites par Gaetanino quand il était dans le conclave avec son maître, à lui B...i, — qui était alors à Rome comme agent du cardinal Albani, — le but desquelles était de traiter avec le cardinal pour ses douze votes. B....i retient les lettres in terrorem et, par conséquent, jouit

NOTES ET SOIJVI-MHS. \ciii

d'une grande influence dans l'anticliambro. Je crois qu'il est toujours à Londres.

«Mon cousin m'a transmis ridèlomentvotreleltredu 12 décembre. La nouvelle qu'elle contenait m'a fait beaucoup de plaisir, car je commençais à prévoir des suites désastreuses , non pour vous , mais pour l'Église. Le Pape paraît souverainement content de cette termination' de l'affaire. Un de mes compatriotes catholiques, qui lui fut présenté hier, m'assure que S. S. lui a lu la lettre de l'archevêque de Paris, qui lui annonce cette termination, et que le Pape était hors de lui de joie. G. V. me dit qu'on tremblait de peur pendant les derniers mois, et que, maintenant, leur joie est d'autant plus excessive qu'elle est inattendue.

.le suis maintenant impatient d'avoir de vos nouvelles, et desavoir comment on envisage les choses à Paris. Vous ne me dites pas si vous avez le projet de rendre public ce que vous avez fait, et j'ignore si, à Rome, on en fera autant. Tout ce que je sais, c'est que le Pape en parle à tout le monde, etc., etc. »

Avant que Lamennais n'eût reçu ces nouvelles de Rome, il lui en était arrivé d'Allemagne, où un de ses élèves, un de ses enfants, venait de passer plusieurs semaines auprès du général Skrzinecki , le héros de l'insurrection polonaise. Écoutons-le raconter les résultats de leurs longs entretiens :

u ... Je regarde l'intimité qui s'est établie entre le général et moi, et la confiance absolue et réciproque qui en a été la suite, comme le service le plus efficace (jue j'aie pu rendre à notre cause. Cet homme est le seul qui, depuis des siècles, ait tiré l'épée et commandé une armée pour la cause même de la liberté et du catholicisme, et je me suis convaincu qu'il avait combattu, qu'il combattrait encore, non pas seulement pour notre cause, mais absolument pour nos doctrines, ou plutôt pour les vôtres.

uj'ai discuté et approfondi avec lui toutes les questions de principes et de position. J'ai reconnu en lui la plus absolue, la plus complète identité avec vous que l'on puisse imaginer : — et nonseulement avec le vous de vos anciens ouvrages et de l'Avenir, mais avec le vous actuel, avec vos projets et vos espérances, vos idées sur ce qui est à faire. Ainsi, en premier lieu, il est tout à fait d'accord avec vous sur la question d'une action immédiate et en dehors de la Religion, et a réfuté, comme vous auriez pu le faire

1. C'est un Anglais qui écrit en français, ne l'oublions point.

xciv NOTES ET SOUVENIRS.

vous-même, toutes les objections que je vous ai faites dans ma dernière lettre de T....Z, et que je lui ai répétées. — « Pour rien au monde, dit-il, il ne faut observer, aujourd'hui, une neutralité coupable. Il faut se ranger en bataille sous le drapeau de la justice et de la liberté, quelles que soient les mains qui le portent : — Je suis, telles sont ses propres expressions, je suis le soldat des Jacobins, parce que, tout en ayant le mal au fond de leurs œuvres, ils l'attaquent aujourd'hui là où il est le plus évident et le plus pressant, c'est-à-dire dans la Sainte- Alliance. Je garde mes convictions et mes espérances, et saurai me séparer d'eux quand le temps sera venu. » Il pense encore comme vous sur la ruine de la hiérarchie, et sur l'imminence d'une révolution totale dans la forme extérieure de l'Église.

«Pour le moment, il dit qu'il faut se mettre, autant que possible, en dehors de l'influence de Rome, qu'il appelle « une force perturbatrice.» Il vous prie donc d'employer tous vos efforts, dès que vous aurez fini votre Philosophie, pour former une association active, un parti, quelque petit qu'il soit, d'hommes vraiment libéraux, d'hommes de bien dont le catholicisme soit le but définitif et intérieur, mais dont la liberté bien entendue et appliquée soit le but immédiat et extérieur. Ce n'est point là une adhésion à des opinions développées par moi eu votre nom, c'est une opinion à lui, manifestée de son propre mouvement, et raisonnée dans son âme avant qu'il ne m'eût vu, et qu'il n'eût, par conséquent, aucune connaissance de vos idées à ce sujet.

0 A ces opinions, il a joint, surtout à mon usage, les conseils les plus précieux et les plus saints, sur la nécessité de redoubler de piété, d'exactitude dans la pratique, de méditations religieuses, et surtout d'une humilité profonde et perpétuelle, dans un moment où les hommes justes se trouvent obligés de se séparer, dans une action aussi importante, de la marche suivie par l'Église.

«Ces conseils, il les scelle de son exemple. Jamais je n'ai vu un homme, — môme un prêtre, — plus profondément pénétré de l'idée de Dieu. Elle est dans chacune de ses actions, dans chacune des ses paroles, et, j'en suis sûr, dans chacune de ses pensées. Il m'a raconté toute sa vie passée, et, chaque jour, me mettait au courant de ses pensées de la journée... »

Ici des détails intimes sur la jeunesse du général, pure et religieuse, mais traversée par une passion comme en ont les âmes de héros, un amour qu'il conserva neuf ans et demi à travers les terribles distractions de la vie militaire.

NOTES ET SOUVENIRS. xcv

« ... Il est aujourd'hui marié à une femme excellente, qui l'aime excessivement, et père de deux petites filles. Rien de plus édifiant et de plus agréable que son intérieur. Il n'a que quarante-liuil ans, quoique ses cheveux, presque blancs, le fassent paraître beaucoup plus vieux. Il est très -grand, et vraiment beau. Sa figure exprime la douceur et l'énergie de son âme. Il vit dans une parfaite solitude, ne voyant personne, étudiant beaucoup la Bible, Y Imitation et les livres militaires. On le laisse fort tranquille à Prague, se bornant à espionner tout ce qu'il fait, etc., etc. '. »

La situation de Lamennais, à ce moment de sa vie, est admirablement résumée, selon moi, par le contraste de ces deux dernières lettres, et, si l'espace ne faisait défaut, je pourrais, dans les deux sens, en citer vingt pareilles.

Je me bornerai à quelques extraits de celles où un de ses plus anciens amis, le pieux curé de Genève, l'adjure avec le plus d'énergie de se soumettre à Rome :

« ...Je suis profondément affligé de votre pénible et fâcheuse position. J'en suis doublement cuntristé par un double motif — par intérêt pour vous, et par l'appréhension des inconvénients graves qui peuvent en résulter pour la religion. Il est bien évident que la malveillance vous épie, vous taquine, et j'aime à croire qu'elle vous calomnie : mais c'est précisément à cause de cette odieuse inquisition qui s'attache à vos paroles, à vus écrits, à vos actions, et qui prétend pénétrer jusque dans le sanctuaire de vos pensées, qu'il vous importe, excellent et très cher ami, de joindre la prudence du serpent à la simplicité de la colombe. »

^L \uarin n'approuve pas le passage de la lettre de Lamennais au Pape, oi^i il déclare qu'il s'abstiendra désormais de traiter les questions religieuses. Il l'engage, au contraire, à achever Vimmortel et incomparable ouvrage sur Vlndiffkrence en matière de 7'eligion.

«...Laissez dormir les questions philosophiques et politiques... Il n'y a plus rien à attendre de la sagesse humaine... Populi méditant ur inania, et reges nolunt intelligere, nec erudiri... Je suis intimement persuadé que nous ne sortirons de la crise actuelle que par des catastrophes épouvantables. Sans ce remède , la société humaine, en Europe surtout, tomberait dans un état de dissolution

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