‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 23 sur 165 · Cette lettre est 'lutée du 30 octobre · texte numérisé non relu

Cette lettre est 'lutée du 30 octobre

xcvi NOTES ET SOUVENIRS.

et de pourriture. Les cabinets s'obstinent à méconnaître et à ne pas favoriser Tiniluence de l'esprit religieux sur les peu()les; et ceux-ci, fatigués par l'abus de l'autorité, par l'exaction des impôts, par la servitude des conscriptions militaires, s'aigrissent contre le pouvoir de l'homme, et contre la Providence. Il n'existe plus de paternité dans l'âme des gouvernants, et les administrés n'obéissent plus propler conscientiam, sed propter iram. Nhi Dominus custodierif, etc. »

Bon et dipne curé! quel calmant il a trouvé pour une âme exaspérée, pour une intellii^ence que le spectacle des misères sociales a jetée, peu à peu, dans une sorte de fièvre!

Tout ce qui reste du prêtre et du catholique ultramontain lutte vainement, chez Lamennais, contre la force des convictions nouvelles qui l'assiègent et le tourmentent. Une grande métamorphose s'accomplit en lui, mais non sans angoisses. A l'âge où presque tous les hommes, immohilisés dans une idée qui ne peut plus changer, renoncent à tout examen ultérieur, et, tranquilles désormais, s'endorment d'un sommeil moral qui, de bien des années, précède Vautre, toutes les inquiétudes, tous les scrupules d'une détermination solennelle lui échoient à la fois. Un passé dont, hier encore, il pouvait s'enorgueillir, il l'abdique; une grandeur péniblement acquise par trente années de travaux, il l'anéantit; liens du cœur et de la pensée, il y porte la hache avec une véhémence, une ardeur qui, vraiment, surprennent. Et de tous ces renoncements, de tous ces sacrifices, on prétendrait lui faire autant de crimes? Pour les juger, alors trouvez des hommes qui en aient commis de pareils, avec un pareil désintéressement, une abnégation aussi rare, et par un aussi rigide sentiment des droits de la conscience.

Un simple calcul. Sur le nombre immense de prêtres qui sont ici-bas les représentants d'un culte quelconque, combien peut-il s'en trouver qui. revenus de leurs premiers entraînements vers telle ou telle croyance, tel ou tel dogme,

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arrivent à perdre la foi ((iii les avait animés d'abord? Essayons de déterminer ce cliiffrc, et cherchons ensuite combien de ces prêtres, — je dis prêtres vertueux, sincères, à l'abri de tout soupçon dégradant, — ont le courage de confesser [mbfuiuement leur incroyance. Peut-être alors aurons-nous la mesure de ce que fut Lamennais par rapport au commun des hommes.

Que les sacrifices d'atfcction dont, tout à l'heure, j'ai parlé aient dû coûter beaucoup à Lamennais, personne, je pense, n'en doutera. Et si l'on en doutait, qu'on lise les plaintes arrachées i\ ceux qu'il éloignait ainsi de lui :

« . ..Quelques passades de votre lettre m'ont semblé tellement durs, tellement étrangers à ce qui s'est passé entre nous, tellement différents de ce que j'ai toujours cru voir en vous pour moi, que s'ils n'étaient pas tracés de voire main, je n'aurais jamais pu les croire de vous.

«En ra'annonçant, une démarche de la plus haute importance pour vous et pour moi, vous refusez de m'en dire les motifs. Vous dites, plus loin, que « vous allez commencer une vie nouvelle, mais que vous ne voulez pas me communiquer vos idées à ce sujet, parce que vous nevoulezassocier personne à vos destinées. «Enfin, vous terminez par cette phrase qui m'a vraiment consterné : « — Nous nous rejoindrons, j'espère, là haut, mais nous marcherons par deux voies sur la terre. » Je me perds à chercher les motifs de ces paroles déplorables pour moi. Qu'avez-vous fait, j'ose le dire, de vos souvenirs? Comment avez-vous oublié les relations si intimes, si tendres, si paternelles, si filiales à la fois qui nous ont unis, je ne dis pas depuis le commencement de V.-ivenir. mais depuis sa fin surtout ; depuis le voyage d'Italie, depuis votre séjour d'Andrea-del-Valle, depuis que vous m'avezdonné ce doux nom de « fils » dont j'ai toujours été si heureux et si fier? — Qu'ai-je fait, pour mériter un changement si subit et si cruel? Comment pouvez-vous croire qu'une union si entière dans le passé, dans les années les plus actives et les plus importantes de ma vie, et peut-être de la vôtre, n'aient pas fait naître, au moins pour moi, un engagement irrévocable dans l'avenir? Cette pensée, cette espérance, a toujours occupé le premier rang dans mon àme, et je ne puis admettre un instant la possibilité d'y renoncer.

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«Vous savez bien que ce n'est pas seulement le génie que j'ai admiré en vous, pas seulement les doctrines identiques âmes con- \'ictions, que j'ai suivies et défendues, mais votre cœur, surtout, que j'ai aimé; votre cœur si tendre, si aimant, si bon, si cruellement blessé et percé de coups, qui a daigné s'ouvrir pour moi, et auquel j'ai cru, dans la présomption de ma pensée, apporter quelque soulagement par mon affection et mon dévouement invariables.

« ...Vous démentirez donc, je l'espère, ces paroles qui m'ont tant affligé et tant surpris. — Je vous appartiens tout entier. Vous n'avez qu'à parler, et, aujourd'hui que ma conscience ne m'inquiète plus sur la direction où vous aurez pu être entraîné, j'obéirai à votre première parole... Pouvoir m'associer à vous, et trouver un devoir sacré à vous soigner et à vous suivre, serait pour moi une consolation, une félicité sans pareilles. Je pense toujours à l'Orient, et à ce que vous m'avez souvent dit sur votre désir de respirer cet autre air... ' »

La fin de cette lettre a un autre intérêt que le commencement. Elle pourrait me servir à prouver combien l'Allemagne savante se préoccupait, à cette époque, du débat soulevé par le Bref papal. Le Saint-Siège avait pour avocat, dans la Gazette d'Augsbourg, un certain de Jarke, secrétaire de M. de Metternicb. Le savant d'Eckstein et Baader se chargeaient tour à tour de lui répondre. Et Schelling était de leur côté. « — Il m'est impossible, ajoute le correspondant de Lamennais, de vous peindre l'émotion avec laquelle Schelling m'a parlé de vous, l'intérêt tendre et touchant qu'il m'a témoigné à votre sujet. »

Les généreuses colères qui, depuis dix ans, s'amassaient dans le cœur de Lamennais, débordèrent soudainement : le ressort longtemps comprimé joua; la chaîne, de plus en plus pesante^, fut rompue. Les Paroles d'un Croyant parurent.

1. Ce pathétique appel ne fut pas perdu; et, pour un temps du moins, les relations de Lamennais et de son jeune ami redevinrent aussi cordiales^ aussi confiantes que par le passé. Plus tard, d'autres dissentimeuts et aussi d'autres convenances les séparèrent à jamais.

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II fiiut avoir vu l'effet magique de ce livre, pour savoir ce qu'il y a de puissance dans un pareil jet de pensée. On eut dit un éclair illuminant à la fois tous les horizons; et un tremblement suivit. On attendait la foudre. Mais ceux-là même qu'elle menaçait admirèrent en maudissant.

J'arrivais i\ Paris justement alors, et ce fut une grande leçon pour ma jeune intelligence, que cet immense ébranlement, produit parla voix solitaire d'un homme pauvre et sans appui, crmU Malheur! du fond de ses forêts natales. J'eus beaucoup à méditer, lorsque je vis l'enthousiasme saisir jusqu'à ses antagonistes, et M. de Vitrolles, par exemple, me proposer comme exercice littéraire de traduire en vers le chapitre de l' Exile, qu'il me lut deux ou trois lois de suite, avec l'émotion d'un homme qui a connu l'exil.

A la même heure, un ami de Lamennais, dont j'ai déjà cité plusieurs lettres, recueillait le témoignage lointain de la même admiration :

(.T z, 9 juin 1834.

« Mon bien-aimé père. — Je suis ici depuis trois jours, et j'ai employé la majeure partie de ce temps à lire les Paroles d'un Croyant au général (Skrzinecki). L'effet que ce livre a produit sur lui a été tout à fait contraire à celui qu'il a fait sur moi, et que je

vous ai exprimé dans ma lettre de R e. Son enthousiasme

et son admiration ont été sans mélange, sauf pour les passages où vous paraissez attaquer la propriété et l'inégalité des rangs, suites nécessaires du péché originel : mais pour tout le reste du livre, comme pour l'ensemble de l'ouvrage, il dit que jamais de sa vie il n'a rien lu de si beau, ni qui l'ait autant ému. 11 m'a chargé de vous baiser trois fois les pieds, en signe de reconnaissance et d'admiration.

«Il ne prétend pas juger lefait de la publication de ce livre, dans ses relations avec la position de l'Église ou voire position personnelle, mais simplement en soi, et aussi par rapport à la Pologne. Sous ce point de vue, il le regarde comme une parole du ciel, comme le flambeau de l'avenir, et en quelque sorte comme la voix de Dieu.

«Je me fais un devoir de vous transmettre sans délai l'opinion de Skrz., et j'éprouve une grande consolation en le faisant, tant pour vous que pour moi, puisjue jamais de ma vie je n'ai rencontré un chrétien plus pur, plus dominé par la pensée de Dieu, plus hum-

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ble. plus digne en un mot de ce nom de chrétien. A part son admiration pour votre livre, il me prie encore de vous parler de sa tendre affection pour votre personne.

«D'autres personnes ici ont lu ce livre avec intérêt; Charles X, par exemple, Mgr d'Ilermopolis, et toute la séquelle. Ce bon Charles X a dit à M. de Cazalès « que cela lui semblait fort beau, mais qu'il ne concevait pas comment on pouvait réunir des éléments si opposés dans un si petit cadre «. Les autres s'expriment en termes assez modérés.

«A Vienne, votre livre a produit un effet terrible. Ce ne sont qu'anathèmes et, chez les plus doux, gémissements et larmes. M"® Tarnowski écrit au général qu'elle aurait mieux aimé mourir que vous voir publier cela; mais je ne crois pas qu'elle l'ait encore lu. On ne le connaît guère que par des articles envoyés de Vienne à la Gazette d'Ji)g.sbourg, dans l'un desquels il est dit que a si le Diable venait au monrle, il tiendrait ce livre à la main. »

(( On n'a pas trop l'air de compter sur une condamnation de Rome.

«A propos de Vienne, on y parle beaucoup d'une semonce que vous avez dû écrire à M""' de Senfft, et qui l'a fait frissonner. »

Le même correspondant écrit encore, quinze jours plus tard :

«Vraiment, vous m'avez bien mal compris sur plusieurs points. Je n'ai jamais blâmé votre livre en soi. Au contraire, sauf les passages d'Alexandre VI, etc., il n'y a pas une ligiie que je ne sois prêt à signer de mon sang. C'est seulement sa publication dans ce moment, que je regarde comme difficile à concilier avec votre position de prêtre et votre déclaration de cet hiver, et comme pouvant entraîner des suites fâcheuses pour vous et vos meilleurs amis. Bien que ces suites paraissent peu à craindre, je persiste à croire qu'il y avait pour vous une autre voie à suivre, plus sûre et plus chrétienne : mais enfin, vous avez obéi à votre conscience, à la conscience la plus pure et la plus désintéressée qui soit au monde, et j'espère, et je crois, même, que Dieu vous protégera, qu'il bénira votre œuvre.

«.le reconnais, avec une ineffable joie, que je me suis trompé dans mes deux principales prévisions: sur l'effet que cela produirait à Rome, et sur l'indifférence du public ordinaiie et des libéraux. Vos lettres, si pleines d'intérêt sur ce double sujet, ne me laissent plus de doute à cet égard. Cependant, il faut bir-n se garder de compter trop sur le calme actuel do Rome. Nous avons été trop souvent dupes d'illusions pareilles. Mais, ce qui est positif, et acquis au-

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jourd'hui à la cause, c'est que sa première impression n'a pas été, comme on aurait pu le penser, la fureur et la consternation ; et que, si elle agit, ce ne sera que pour obéir à la diplomatie. »

A Rome, on efï'ot, que se passait-il ? Lu autre disciple va nous l'apprendre. C'est toujours le jeune Anglais, ajjparenlé aux plus émincnts du parti catholique, fervent catholi([ue lui-même, et, si je ne me trompe, aspirant aux ordres sacrés .

• Rome, 24 mai 1834.

« Pendant ces quinze jours, on n'a parlé ici que de vous et de votre livre. Je ne m'attendais pas à le voir paraître si tôt, mais j'ai salué son apparition avec joie. Vivant ici au milieu de tout ce qui est le plus opposé aux idées et aux inspirations qui le dictèrent, presque abasourdi parfois par le bruit confus que font les ressorts criards de cette machine hiérarchique qui poussent avec tant d'activité son mouvement rétrograde, je suis, peut-être plus que personne, à même de porter un jugement impartial sur les efforts de ces grands esprits, que la hiérarchie ne veut plus reconnaître comme ses organes, pour arriver au but qu'elle devrait se proposer. »

Suivent des considérations fort élevées sur le rôle de la Relifiion dans l'ordre social, et la tendance démocratique que ses chefs devraient lui imprimer.

«On dit que des exemplaires de votre livre sont déjà parvenus ici chez un libraire, mais on ne sait pas encore si le gouvernement lui permettradeles vendre. Le Pape, à ce que l'on prétend, est fortcontristé, mais l'opinion la plus générale est qu'iln'en dira rien. Quant àmoi, je soupçonne le contraire. Je dis à tout le monde que, si vous êtes censuré derechef, vous vous soumettrez sans doute, et qu'ensuite vous écrirez sans doute un autre livre dans le même sens, en évitant les expressions qui auront été blâmées dans celui-ci. Vos ennemis se permettent les plus noires calomnies : les Jésuites surtout, disent de vous ce que disait Festus à saint Paul. Vous pourriez bien, ce me semble, leur répondre par les paroles mêmes de l'Apôtre. L'ambassadeur français tient le même langage que les Jésuites. En revanche, vous avez l'approbation et les souhaits de tous les hommes plus élevés.

«Je n'ai pas encore pu découvrir nettement l'opinion du bon cardinal (probablement le cardinal Micara), car il est naturellement obligé de transiger avec ses confrères ; mais je crois qu'il approuve, au fond du cœur, ce que vous avez fait. M. Rubichon en est en-

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chanté. Le P. Olivieri, qui vient d'être nommé général des Dominicains, a dit publiquement, l'autre jour, que la nouvelle de votre livre l'avait profondément affligé. Quand on lui den.anda pourquoi, il répondit: « Parce qu'il nous a prédit de grandes calamités, et je crois qu'il a raison. Ses prédictions se sont déjà tant de fois réalisées, que je crains de les voir encore s'accomplir. »

«Quanta*****, il semble croire que la publication de cet ouvrage est intempestive, quoiqu'il rende pleine justice à voh intentions et à vos idées. Cet excellent homme est dans une fausse position, une position qui gêne tous ses mouvements et colore toutes ses opinions. Il vient de me lire une charmante lettre qu'il a éciite à votre sujet à sa comtesse (la comtesse Riccini), qui la montrera, dit-il, à son duc (le duc de iModène), lequel l'enverra probablement à son empereur (Tempereur d'Autriche). Il y dit une honnête quantité de vérités, en leur donnant une allure qui pourra les faire goûter. Mon parent (ce pourrait être M. Wiseman) me charge de vous transmettre ses bien affectueux souvenirs. Il partage entièrement mes opinions sur votre livre.

«Adieu, mon père, que Dieu[vous donne la paix, car je commence à soupçonner que, dans ce monde de misères, c'est le seul bien qu'il soit prudent de chercher ou possible d'atteindre. »

« P. S. Je viens d'apprendre qu'on a prohibé absolument votre ouvrage. Le Pape et quelqnes cardinaux en ont des exemplaires; mais l'entrée est absolument refusée aux autres. Ceci ne vous étonnera pas. On ne sait pas encore si le Pape en témoignera publiquement son déplaisir. »

Répondant à son beau-frère, qui avait insisté sur les inconvénients et les dangers de cette publication appelée à soulever tant de passions et d'orages, Lamennais déduit les motifs pour lesquels, après un an de réflexion ^ il se décida à cet acte important de sa vie :

« Les motifs que j'ai de publier cet écrit sont: i° la conscience qu'en le faisant je remplis un devoir, parce que je ne vois de salut

1. Les Paroles d'un Croyant avaient été composées en 1833. Lamennais les avait lues à plusieurs de ses intimes amis, à M. Gerbetentie autres, et à ces deux correspondants d'Allemagne et d'Italie, dont j'ai déjà cité plusieurs lettres.

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pour le monde que dans l'union do l'ordre, du droit, de la justice et de la liberté; '2" la nécessité de lixer ma [)osilion qui, aux yeux du public, est maintenant é(iuivo(]ue et fausse; de laver mon nom, dans ravenir, du reproche d'avoir connivé à l'horrible système de tyrannie qui pèse aujourd'hui sur les peuples.

«S'il faut souffrir pour cela, peu importe; je ne le regretterai pas. Il y a, pour chaque position, un genre de courage dont il est honteux de manquer. »

Maintenant , beaucoup de sceptiques, parfaitement désintéressés dans ces sortes de questions, mettront en doute « l'horrible système de tyrannie » contre lequel Lamennais entendit protester. Je prendrai la liberté de rappeler, à ce sujet, que les révélations des prisonniers du Spielbcrg, et la sanglante répression de l'insurrection polonaise, étaient alors au nombre des préoccupations générales. Lamennais n'était ni le seul à s'en émouvoir, ni le plus ému de ceux que révoltaient ces abominables abus des pouvoirs de fait. Je n'en veux d'autre preuve, l'ayant en ce moment même sous les yeux, que la lettre d'un des jeunes gens, à coup sûr, les plus distingués de l'époque. Il vient de raconter à Lamennais, d'après les récits de M. Andryane , les tortures des prisons autrichiennes; il y ajoute ce qui lui a été révélé par le comte Plater et d'autres réfugiés polonais sur le despotisme de la Russie et de l'Autriche, et, devant ces témoignages accumulés, reculant tout à coup, comme un homme saisi d'horreur :

« Quant à moi, s'écrie-t-il, je consens à ne jamais voir de mon vivant la moindre réalisation de toutes nos espérances pour la régénération religieuse et politique de l'humanité : mais, si je ne vois pas le commencement d'un châtiment sans pareil pour ces monstres qu'on appelle empereurs et rois, ^e mourrai désespéré! »

Le 15 juillet \S3k, une nouvelle encyclique condamna les Paroles d'un croyant. Et, profitant de l'occasion, les anciens adversaires de Lamennais, les ennemis de cette philosophie à l'aide de laquelle il avait espéré fonder, sur une autre base que la Révélation surhumaine, la certitude en matière de

civ NOTES ET SOUVENIRS.

religion, — de cette doctrine connut; sous le nom de (( sens commun » — obtinrent qu'elle serait dogmatiquement réprouvée. Il était assez s'ngulier, soit dit en passant, qu'elle le fût si tard, et qu'elle le fût incidemment. Si c'était là un (( fallacieux système » — ainsi s'exprime l'encyclique — , si les doctrines de Lamennais étaient (( vaines, futiles, incertaines», comment ne les qualifiait-on pas ainsi lorsque Lamennais, les professant hautement, défendait en même temps l'autorité pontificale? Comment leur condamnation coïncidait-elle si maladroitement avec l'abandon solennel de ses anciennes idées sur la théocratie catholique, et avec l'adhésion non moins solennelle qu'il avait donnée aux principes de liberté politique et d'émancipation sociale? La doctrine, par hasard, ne se jugerait -elle qu'aux œuvres, comme l'arbre se juge aux fruits? ou bien la vérité, selon Rome, estelle l'apanage exclusif de quiconque s'incline devant le trône du Pape? ou bien encore le même honmie, proclamant dans l'ordre métaphysique les mêmes idées, est-il, pour l'Église catholique, innocent ou coupable, selon qu'il adhère ou non à la théorie politique acceptée par le souverain des États romains, dans l'intérêt de sa puissance temporelle?

Peut-être serait-il irrévérent de poser ces questions à l'infaillibilité papale. Je les soumets donc, plus simplement, au bon sens public.

L'intérêt purement biographique de ces notes décroit singulièrement après cette grande péripétie. Cet intérêt est dans la lutte, prise au début, dans les déchirements successifs qu'elle amène, dans les révoltes de l'ancienne idée contre les nouvelles croyances. Lorsque celles-ci ont triomphé sans retour, lorsque Lamennais a détinitivement et pour jamais secoué le joug qu'il avait porté avec tant d'élan d'abord, et une si forte volonté d'esclavage, puis avec tant de lassitude et d'impatience, puis, en fin de compte, avec tant de dégoût et d'irritation, il reste grand, puisqu'il met au service de l'avenir autant de foi, de zèle, de passion, de génie, qu'il en avait

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déployé comme champion du passé; mais l'admiration quil inspire se dégaj^c de toute curiosité. On sait où il tend; ses ouvrages expliquent sa vie toute d'études et de contemplation; et lors même que son ardeur non attiédie le ramène parmi les acteurs du drame politique, Vorifiinalitè de son rôle — comme le lui faisait pressentir l'intelligent collaborateur dont nous avons transcrit les curieuses exhortations, — cette originalité, dont je crois qu'il ne se préoccupait guère, a presque entièrement disparu. Il n'est plus, seul ou presque seul, dominant du buste tout entier, de la tête et du cœur, une immense légion de ces (( hommes noirs » qu'avait chantés Béranger, maintenant devenu son ami. Il marche à l'avant-garde d'une armée volontaire, où on ne reconnaît guère de chef que pour le jour, l'heure, la minute du péril. Armée qui trionq)he toujours i\ la longue, bien que souvent vaincue et décimée, sans hiérarchie et sans discipline, sans paie et sans grades; armée de frères, égaux et libres.

En s'y enrôlant, il la connaissait bien, et je tiens pour une erreur calomnieuse cette pensée; qu'il a rêvé le commandement et la direction absolue du parti démocratique. Si telle eût été son ambition, il en aurait, au bout de bien peu d'années, expérimenté le néant; et un retour à ses anciennes croyances lui a toujours été facile, telles conditions quil y eût voulu mettre. Mais, jaloux au dernier point de son honneur, il ne l'était pas de son autorité. Au premier rang, quand il s'y jetait, il n'allait chercher que les dangers et le devoir accompli. Ce n'est pas en vain qu'il les chercha.

J'appris le chemin de Sainte -Pélagie en y allant voir Lamennais, prisonnier. Pourquoi il y était, les magistrats eux-mêmes qui l'y envoyèrent ne le savent peut-être plus. Et je ne me crois pas chargé de le leur rappeler en son nom ; — sa mémoire n'a nul besoin de l'espèce d'amende honorable que leur conscience, éclairée par les événements, ne lui refuserait probablement pas.

cvi NOTES ET SOUVENIRS.

Au plus haut de la prison, sous les toits, dans une assez grande pièce basse, éclairée, ce me semble, de l'orient et du midi, par quatre ouvertures étroites et horizontalement prolongées, Lamennais a passé sa soixante et unième année tout entière. L'ne fois entré dans ce cachot aérien, sous ces plombs de la royauté bourgeoise, il n'en voulut jamais franchir le seuil. Quelques-uns des prisonniers, souffrant pour la même cause, y étaient admis, et de nombreux amis y montaient chaque jour. Nulle autre distraction.

Dans un angle, sur le carreau froid, on avait posé une petite estrade en planches. Sur cette estrade, une table grossière, un fauteuil de paille, et, sur ce fauteuil, un vieillard souffrant ; voilà comment il faut se représenter ce long supphce. Ouverte de tous côtés, cette cellule était glaciale en hiver, brûlante pendant les chaleurs. Pas un arbre à voir; pas un oiseau à écouter : rien qu'un océan de toits, et le murmure du laborieux faubourg , et quelques éclats de voix montant des préaux. Ceci, pendant douze mois consécutifs; or, Lamennais n'avait plus que treize ans à vivre ; et, de ceux qui le virent à cette époque, pas un ne lui eût garanti la moitié de ces treize années.

Sans doute, il ne dépendait que de lui d'être ailleurs. Je ne fais pas l'injure à nos ennemis d'hier, bien moins hostiles maintenant, de croire qu'ils eussent repoussé une demande d'adoucissements, motivée du reste par l'âge et la débile santé de l'homme que la loi, bien ou mal interprétée, avait mis à leur merci. Mais qui se figurera , connaissant Lamennais, une demande pareille, signée de lui? Inflexible et patient, il donna sa liberté comme il eût donné sa vie; et la vie ne se donne pas à demi.

Un jour que. par grand hasard, nous étions seuls, Lamennais me conta que. la veille, par une étouffante après-midi, et afin de tromper l'accablement que la chaleur lui causait, il avait reporté ses pensées vers la Bretagne et ces grèves

KOTES ET SOUVENMRS. cvii

humides où court sans cesse la brise marine. Et alors, dans un tiroir ontr'ouvert à portée de sa main, il prit un potit carré de pajMcr où ce rêve s'était abattu comme le goéland sur un rescif.

Voici ce qu'il me lut :

« L'automne n'a point de plus belles journées. La mer scintillait au soleil ; chaque goutte d'eau reflétait, comme une pointe de diamant, une lumière blanche et pure que l'œil supportait à peine. Du village déserté, hommes, femmes, enfants arrivaient en foule sur les dunes où, mêlé au thym, l'œillet sauvage, aux n<^urs violettes, exhalait son parfum de giroflée.

«Munis de panicMS, de légers filets, de pelles et de longs bâtons armés d'un crochet de fer, ils attendaient que la marée laissât à découvert la vaste grève et ses rochers, pour recueillir le riche butin préparé par la Providence, le lançon argenté qui glisse dans le sable humide, les crabes voraces et les homards aux larges pinces, et la crevette, et la moule nacrée, et les coquillages de toutes sortes.

«Vers le soir, à l'heure où le flux accourt comme un fleuve gonflé par les pluies, la troupe joyeuse regagnait le village, ^lais tous n'y revinrent pas.

«Plongée dans les songes de son cœur, une jeune fille s'était oubliée sur un rocher lointain. Lorsqu'elle sortit de sa rêverie, le flot déjà serrait le rocher de ses nœuds mobiles, et montait, et montait toujours. Personne sur la grève, point de secours possible.

«Que se passa-t-il alors dans l'âme de la vierge? Nul ne le sait ; c'est resté un secret entre elle et Dieu.

«Le lendemain, on retrouva son corps. Elle avait noué aux algues pendantes ses longs cheveux noirs, sans doute pour n'être pas emportée par la houle, pour reposer dans la terre bénite, près des siens.

«Une croix de bois marque dans le cimetière le lieu où elle dort. Souvent l'une de celles qui furent ses compagnes, agenouillée sur le gazon, prie pour elle et, le cœur ému de souvenirs tristes, s'en va le front baissé, en essuyant ses pleurs. »

A Sainte-Pélagie, pour la première fois, j'ai vu Béranger. Sa gaité m'étonna un peu. Je me l'expliquai, cependant, comme un parti pris de consolation. Lamennais semblait s'y prêter de grand cœur. En revenant le long des quais,

cviii NOTliS lil SOLVlùMRS.

Béranger me parla beaucoup de la jeunesse, des symptômes de l'esprit nouveau: de lui-même aussi, quelque peu. Un souvenir distinct m'est resté de cet entretien : c'est qu'une des préoccupations du poëte était de passer, en toute matière, pour homme prudent et de bon conseil. Aucun doute ne m'était permis à cet égard; — mais, je le confesse ingénument, je m'étonnai que Béranger parût attacher quelque prix à ce genre de renommée.

Je puis encore ajouter ceci : Lamennais m'a souvent parlé de Béranger; Béranger, quelquefois, de Lamennais. De ces conversations, j'ai gardé une conviction très-arrêtée : c'est que la plus sincère et la plus chaude amitié, des deux, n'était point celle du chansonnier.

Il me semble que, de tout ce qui vient d'être dit, on peut aisément déduire le rôle politique de Lamennais dans les événements de 18/i8. Ce rôle fut celui d'un homme parfaitement sincère, s'oubliant lui-même, ne prenant souci que du but, le voyant peut-être plus proche qu'il n'est, qui se hâte pour l'atteindre, rencontre dans les hommes et les faits des obstacles sur lesquels il ne comptait pas, heurte violemment ces obstacles sans les renverser, et s'arrête alors, plutôt las que découragé. Dans un autre ordre d'idées, c'est la même déception, le même désappointement qu'il avait déjà subis une fois. Mais, cette fois-là, il avait désespéré à jamais, tandis que, juscju'à la dernière minute de la dernière heure, il est demeuré inébranlable en sa croyance nouvelle, si fortement atteinte qu'on eût pu la supposer par le cours violent et précipité des réactions politiques.

isommé membre du comité de Constitution, il y apporta un projet complet, élaboré suivant ses vues, et qui a été publié depuis. Chez un homme dont toutes les idées étaient aussi fortement liées, il ne faut pas s'étonner de trouver, bien moins qu'ailleurs, un esprit disposé aux concessions, aux modifications, telles qu'on les voit résulter de ces débats par-

NOTRS ET SOUVRMUS. cix

lomciitaiivs. où se mêlent et s'amalgament, en «'atténuant, les conceptions les plus diverses, quekjuefois les plus hétérofiènes. Clcllcs de L,amennais, clahoives et mûries en toute conscience, prenaient, dans son esprit, une forme tellement arrêtée, cliaciue partie s'adaptant à l'ensemble, l'ensemble à son tour prêtant vie à cbaque détail, que ditlicilement on eût pu lui faire envisa<;er connue j)Ossible un chan.uement (pielque peu essentiel à y introduire. On a dû confondre, en cette occasion, les révoltes de sa logique inflexible avec les inspirations hautaines d'une impérieuse et superbe volonté. Le fait est que Lamennais crut avoir payé sa dette en faisant connaître sa pensée sur l'organisation du nouveau régime républicain; et, ne voyant pas jour à la faire admettre par ses collègues, il jugea inutile, soit d'insister pour que quelques débris de son œuvre prissent place dans celle qu'ils allaient élaborer en commun, soit d'indiquer, dans celle-ci, les lacunes, les imperfections que le débat contradictoire y introduirait ou y laisserait subsister. La création, il la voulait entière; la critique, il la jugeait superflue; en ceci, parfaitement d'accord avec l'essence même de son organisation, aussi bien qu'avec les traditions de toute sa vie intellectuelle. Très-certainement, un homme orgueilleux n'eût pas aulremerft agi; très-certainement, aussi, la même ligne de conduite devait être adoptée par un homme de conscience. Je l'ai déjà remarqué plus d'une fois, la droiture absolue a souvent les mêmes dehors que l'orgueil. S'ensuit-il qu'il les faille confondre ?

Lamennais se retira donc, et alla silencieusement prendre place sur son banc de député. La tribune lui manquait pour exprimer sa pensée; il y substitua le journal : — - véritable pis aller dans un temps où les représentants du peuple peuvent faire entendre une parole absolument libre. De là le Peuple constituant, dont les terribles adieux (après la loi sur les cautionnements) retentirent comme un glas funèbre, et sont encore aujourd'hui dans la mémoire de quiconque put les lire. De là aussi le court passage de Lamennais dans les ruines du journal la Réforme. Ce fut, comme écrivain politique, son dernier effort.

ex NOTES ET SOUVENIRS.

Les dernières années de Lamennais ont été ce qu'elles devaient être : — tranquillement laborieuses. La tranquillité naît du présent dédaigné, de l'avenir salué d'avance, de la fin entrevue qui sans doute viendra plus vite que cet avenir, si hâté qu'il soit; le travail est un impérieux besoin pour l'intelligence douée d'activité , pour l'imagination qui veut s'imposer un frein. La tristesse, qui était chez Lamennais un mal organique, ne pouvait être atténuée que par ce puissant antidote.

La traduction de la Dlvlna Commedia, résultat d'un enthousiasme remontant à bien des années, fut le dernier labeur de longue haleine que choisit le grand écrivain. Il y rattachait une étude curieuse de la langue française à l'époque de sa formation. L'Introduction, dont il voulait faire précéder sa traduction, était aussi, dajis sa pensée, un exposé suprême de ses idées sur le Dogme chrétien et lexôle historique de la Papauté.

Il complétait en même temps, par de nombreuses additions, le précieux recueil de Pensées qu'il avait publié, en 18/jl, sous le titre de Discussions critiques '.

Quant à ses Correspondances, quoiqu'on en ait pu dire, il ne les classait pas, il ne les revoyait pas, il ne les triait pas, il n'en faisait pas un corps d'ouvrage : il les réunissait et les laissait ainsi, pêle-mêle, à l'état de matériaux. Relativement à leur publication future, dont les soins et la responsabilité devaient appartenir à un ami qu'il se réservait de désigner, sa pensée n'est pas à expliquer. Il a pris soin de la faire connaître lui-même, et voici dans quelles circonstances :

Parmi les personnes auxquelles il avait écrit le plus longtemps et avec le plus d'épanchement, comptait une femme dont le nom n'a pas été sans quelque célébrité de salons. Elle avait de lui près de quatre cents lettres, qu'il lui redemanda, non pour les anéantir en tout ou partie, non pour

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