Lettre du 10 mars 181(5, déjà citée eu partie
2. Un plan d'après lequel Henry Moorman espérait obtenir un mois de congé, qu'il viendrait passer en France. Ses parents ne s'y opposeraient pas absolument; seulement ils i-efuseraient l'argent indispensahle. Lamennais était ainsi mis, indirectement, en demeure de le fournir. Ce qu'il offrit aussitôt.
XVIII NOTES ET SOUVENIRS
« Mon nom ne devra pas figurer sur l'enveloppe, et on me les remettra néanmoins aussitôt reçues. J'ai montré de votre écriture à M. Bodenham, qui ne pourra pas désormais s'y tromper.
« Je puis d'autant mieux compter sur lui que j'ai employé une petite 7-use de guerre. S'il savait que les lettres viennent de mon cher Féli, je n'aurais aucune confiance dans sa bonne volonté. Mais non ; il croit qu'elles me sont adressées par quelque jeune fille que, s'imagine-t-il, j'ai connue à Paris, et, moyennant que je lui laisse cette idée, qu'il a conçue de lui-même, je puis me tenir pour assuré que vos lettres me seront fidèlement remises.
«■Vous pouvez voir, par là même, à quel homme nous avons affaire. Mais qu'importe, puisqu'il peut si bien répondre à nos vues? Peut-être feriez-vous bien de cacheter vos lettres à la cire, et de trouver pour cachet quelque /o/i petit nom. Ceci compléterait l'affaire. Usant toujours delà même empreinte, et mettant vousmême les lettres k la poste, il n'en pourrait rien résulter de fâcheux; personne ne le saurait. Oh! quand viendra le temps où je n'aurai plus besoin de recourir à ce misérable stratagème, pour ne lui pas donner un nom plus odieux. Oui, c'est de la tromperie, mais sur qui est-elle pratiquée? Sur un débauché, publiquement perdu de mœurs, et, d'ailleurs, elle ne peut porter aucun préjudice. Je pense donc que vous n'y verrez pas d'objections. »
Nous n'avons pas la réponse de Lamennais à cette singulière insinuation; mais elle dut être sévère, à n'en juger que par le désespoir où elle jeta son infortuné correspondant.
«Que n'ai-je pas souffert, mon cher Félix! et, par mon imprudence, n'ai-je pas perdu tout droit à votre estime? Ne me regardezvous pas, à l'heure qu'il est, comme en étant indigne? Cette adresse insensée que je vous envoyai sans y réfléchir, quelle source de troubles elle a été pour moi ! Que n'aurais-je pas donné pour retenir ces malheureuses lignes ! Mais, quand je réfléchis de sang-froid à la portée qu'elles pouvaient avoir, il n'était plus temps. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma pensée, sur ce point, se trouve en parfait accord avec !a vôtre. Mon cher, mon bon Félix ne voudra pas, j'en suis sûr, regarder comme une idée arrêtée celte conception d'un instant. Oh! non, je la juge maintenant, et la vois sous son jour le plus triste.
«Depuis le moment où, ma lettre partie, je revins en moi-même sur ce qu'elle contenait, jusqu'au jour où j'ai reçu votre réponse, pas un moment de repos. Enfin, jela reçois; c'était déjà bien assez. ■Toujours trop bon, vous ne me traitiez pas comme j'avais mérité
NOTES HT SOUVENIRS. xix
do rèlro : j'étais encore votre ami, votre cher enfant... Comment ai-jo pu manquer à ce point de réflexion et de sens?
«Je vous remercie, mon cher Félix, de me promettre votre premier volume aussitôt qu'il aura été publié*. 11 faut bien, en vérité, nous reposer un peu sur la Providence; de ce côté du tombeau, nous n'avons que désoidres en perspective. Que de troubles! que de commotions! AtTnmchis de toutes ces pensées, levons les yeux vers le Trône de grâce, en attendant un monde meilleur.
« Dans ma prochaine lettre, nous causerons à loisir de ce voyage projeté: ce sera, du moins, une consolation. Adieu, frère chéri; je vous embrasse de tout cœur, adieu!
« Votre pauvre affectionné, « II. »
Le «voyage projeté » n'eut pas lieu en 1817. Remis au printemps de 1818, il le fut encore, à cette époque, la santé du jeune Moorman ne lui permettant ])as de quitter sa famille. Lameiinais soutirait mal ces longs retards. Il voulait, à tout prix, libérer son ami des engagements qui, pour quatre années, le liaient au patron sous la direction duquel on l'avait placé. Ce rachat ne devait pas coûter moins de 200 liv. st. (5,900 fr.), somme imj)ortante pour le temps, et sacrifice considérable pour le jeune écrivain encore inconnu. Il n'hésitait pas, cependant, et il avait fini par faire partager à son ami son ardent désir de vivre désormais l'un pour l'autre, de ne reconnaître aucun intérêt étranger comme supérieur à celui de ce lien indissoluble , d'unir leurs mains dans une étreinte si forte (jue la mort seule, — pour un temps bien court, — pût la disjoindre et les séparer.
La mort !... Elle était déjà là, se riant de ces vains projets. Voici la dernière lettre d'Henry Moorman, lettre chargée de noirs pressentiments :
« 7 octobre ISIS.
«Vraiment, cher Félix, il y a longtemps que je ne vous ai donné signe de vie. Les chaleurs de cet été m'ont éprouvé; mais le déran-
1. Le premie" volume de Vlnlifférence en matière de religion.
XX NOTES ET SOUVENIRS
gement de ma santé n'aurait pas suCB pour m'empècher de vous écrire. J'avais pour vous une lettre toute prête lorsque me parvint la vôtre, en date du 10 août (n" 10 de cetteannée), dans laquelle vous me donnez la triste nouvelle de la mort de votre pauvre frère '. Crovez-moi, cher Félix, je m'associai à votre douleur; je mis de côté la lettre écrite, et j'en écrivis une autre où j'essayai quelques paroles de condoléance. Celle-ci ne fut pas envoyée, parce que je compris à quel point étaient vaines les consolations qu'elle pouvait vous apporter, comparées à celles du bon M. Carron.
« Mais comment vous peindre, cher Félix, le chagrin que m'a causé votre lettre du 8 septembre (no H), qui m'est parvenue hier au soir, justement à l'heure où je calculais à quel point devaient vous être précieux, en ce moment, les bons offices de M. Teysseire? Excellent jeune homme ! nous être ravi si tôt, et par un coup si imprévu pour moi ! Vous me dites, à la vérité, que sa maladie a été bien courte. Qu'il était aimable, ce bon Teysseire 1 et chéri de tous ceux qui le connaissaient! Quelle bonté dans cette physionomie! Avant qu'il eût parlé, on avait entendu tout ce qu'il avait d'excellent à vous dire. Que de regrets parmi ceux qui l'aimèrent! Mais quoi, il a pris un peu d'avance sur nous, et c'est tout.
«Teysseire est parti, lui, ce bon Teysseire! Les journées charmantes que je passai près de lui reviennent à ma pensée. Mais enfin, telle est la volonté de Celui qui, sans doute, lui a préparé une éternité de bonheur... »
Le 19 janvier 1819, M. Jefferies écrivait à Lamennais :
« .Te remplis, monsieur, un pénible devoir en vous annonçant la mort de mon beau-fils Henry Moorman, qui fut un de vos amis. Il nous a été enlevé, le 19 novembre dernier, par un abcès au cerveau. A peine se sentait-il indisposé depuis quelque temps, et il a disparu du milieu de nous tout à fait à l'improviste. Vos deux lettres du 10 décembre et du 12 janvier, qui lui étaient adressées, ont été reçues par sa mère; et vous eussiez reçu réponse à la première, si on avait pu, dès lors, se procurer votre adresse, etc. »
Dans une seconde lettre, du 9 février suivant, 1\L Jefferies, répondant aux anxiétés que Lamennais n'a pu sans doute s'empêcher de lui exprimer, lui explique comment la sou-
1. Xous ignorons de quel frère il peut être ici question, M. Pien-e-Louis- Robert de la Meanais n'ayant eu que trois enfants, dont une fille ( Marie, devenue M"* Blaize), l'abbé Jean, et Félicité Lamennais.
NOTHS ET SOUVENIRS. xxi
dainotc'; do l'attaque à laquelle a succombé Henry Moorman ne permettait pas qu'on lui procurât les secours de la Relij^^ion. Du reste, — après avoir protesté contre les insinuations malveillantes d'un ecclésiasticjue français touchant la contrainte morale que les parents du jeune Moorman auraient employée pour l'empêcher de passer au catholicisme, — l'auteur de la lettre se relâche quelque peu de la sévérité froide avec laquelle il s'est exprimé jusqne-lâ.
«Mistress .loft'orios, lui dit-il, s'occupe de réunir quelques objets ayant appartenu à son fils, et qu'elle vous priera d'accepter. Une boucle de ses cheveux y sera jointe, et le tout sera déposé chez M" Jerningham, conformément au vœu exprimé dans la lettre de votre ami. Si vous avez, du reste, quelqu'autre objet en vue, quelque livre, par exemple, qui lui eût appartenu et que vous désireriez avoir, elle est toute disposée à vous le faire passer par la même voie. ..t)
Je ne me serais pas aussi longtemps arrêté à cet épisode de la vie de Lamennais, s'il n'avait, selon moi, une importance réelle. Encore n'ai-je pas cité, à beaucoup près, tous les passages de ces lettres qui serviraient, s'il en était besoin, à caractériser la tendresse prodigue et pleine d'élans, la passion profonde et sincère, le dévouement absolu, la complète abnégation que Lamennais apporta dans cet attachement dont il faisait, à lui seul, presque tous les frais. D'un être doux, souple, docile et passif, molle argile que toute main pétrissait à son gré, il fit une sorte d'idole. Nous avons, pour la mieux juger que lui, le sang-froid qui lui manquait. Mais son erreur même, noble et touchante illusion, le grandit à nos yeux. Que signifie-t-elle, en effet? que cette intelligence supérieure ne s'absorbait pas dans ses conceptions merveilleuses; que la fièvre de l'esprit ne paralysait pas en lui les battements du cœur ; enfin, qu'un triple foyer put trouver son aliment dans cette organisation, rare entre toutes, où la ferveur religieuse, les ardeurs de la pensée, l'amour humain, pur de tout ce qu'il a de terrestre, s'allumèrent un jour, presque à la fois, pour ne plus jamais s'éteindre.
xxu NOTES ET SOUVEMUS.
Aux personnes qui ont vécu dans la plus étroite intimité de Lamennais', j'ai ouï dire que la mort de son jeune ami fut un de ces coups terribles dont l'âme qui les a subis ne veut même pas, tant ils l'ont rudement ébranlée, conserver le redouté souvenir. Jamais je n'ai lu ou entendu, de Lamennais, une seule allusion à cette grande douleur. Le temps ferma peut-être la cicatrice : mais, ouverte ou non, jamais le blessé ne la laissa voir.
Il était alors établi, sous la direction de M. l'abbé Carron, dans la petite communauté dite des Feuillantines^. Là vivaient aussi quelques-unes de ces « bonnes dames » au souvenir desquelles Henry Moorman paie, dans ses lettres, maint et maint tribut de gratitude. Parmi elles, il faut en distinguer trois : M^^^^ de Lucinière, de Tremereuc et de Villiers, qui étaient devenues, qui restèrent par la suite, — la Correspondance va l'attester, — les amies de Lamennais. Si l'on veut bien prendre garde que c'étaient là de ferventes catholiques, des royalistes quand même , ayant aidé (( la bonne cause )> dans les temps les plus ditiiciles, et pensionnées par les Bourbons pour «services rendus en Angleterre^», on s'étonnera peut-être de la noble fidélité qu'elles gardèrent à leur ami, quand il eut perdu pour elles la double auréole du champion de la Foi et du partisan de la Royauté. Après s'en être étonné, peut-être voudra-t-on bien chercher l'explication de cette anomalie dans le prix qu'attachaient à l'amitié de Lamennais tous ceux qui l'avaient obtenue, et auxquels il ne la retirait pas. Cette amitié, pleine d'abandon et de confiance, de bonhomie (le croira-t-on?) et de dévoùment inattendus, — qui
1. Entre autres, à M. Denys-Benoist-d'Azy, qui, si je ne me trompe, recueillit la meilleure part de l'héritage ainsi vacant.
2. Elle devait son nom à l'impasse où était située la maison habitée par l'aVibé Carron et ses disciples. L'impasse des Feuillantines doaue dans la rue Saint- Jacques. La maison portait le n° 12.
3. M"" Cornulier de Lucinière avait 1,200 fr. de pension, et M"* de Tremereuc 800. Sous Charles X, ces deux pensions faillirent être supprimées, et furent réduites.
NOTES I-:T SOUVKNIKS. XXIII
n'imposait aucune fïêne, — ne cominandail aucune admiration, — pas même de dt'férence maniuécî ou de soins particuliers, — avait un charme réel. On pouvait la perdre, je le répète, — et trop aisément peut-être, et parfois sans avoir démérité d'elle, — mais on n'y renonçait pas de plein gré. Ceci ne sera contesté par aucun de ceux (pii ont connu Lamennais. Et ce n'est pas le jour le moins vif qu'on puisse jeter, pour ceux qui n'ont pas eu ce bonheur, sur l'ensemble de son caractère , la moins bonne réponse qu'on puisse faire à bien des allér;ations malveillantes, çà et là risquées parles ennemis de sa doctrine, qui eussent été mieux inspirés, ce semble, s'ils ne s'étaient point crus forcés de s'en prendre à sa personne.
Revenons aux Feuillantines. Lamennais y trouva, je l'ai dit, une famille d'élection. II donnait à M. Carron le nom de « père.» Les « bonnes dames » s'intitulaient elles-mêmes «ses sœurs, n Les enfants, — cette joie du co'ur et des yeux, — ne manquaient pas à ce paisible intérieur, car la communauté de l'abbé Carron comprenait une institution de jeunes filles, institution peu nombreuse, à ce qu'il semble, et composée surtout des plus proches parentes de M'^^"^ de Lucinière, Tremereuc et Villiers. Les nièces de Lamennais y étaient élevées, et il les appelait volontiers (( ses filles. » II ne faut pas beaucoup d'imagination pour se représenter ce que devait être cette petite communauté, perdue à l'extrémité de Paris, dans ces quartiers, depuis cette époque un peu envahis, mais qui alors comptaient i\ peine dans la vaste cité. Les prêtres y venaient en foule; les uns attirés par l'estime qu'on y faisait d'eux, la vénération qui les y accueillait ; un plus grand nombre, peut-être, par le crédit notoire dont jouissait l'abbé Carron auprès des princes et de la Grande Aumônerie. Quelques-uns étaient, en quelque sorte, membres de la petite congrégation, et comptaient comme fcuillantins. Leurs noms reviennent à chaque instant dans les premières lettres de la collection maintenant offerte au public : l'abbé Le Tourneur, l'abbé Lowenbruck, le Père Fauvel, l'abbé Carissan. Plusieurs appartenaient à l'ordre des Jésuites : plusieurs étaient comptés parmi les missionnaires les plus entreprenants et les plus ha-
XXIV NOTES ET SOUVENIRS
biles. Quelques sulpiciens, quelques gallicans même, s'aventuraient aussi (le ce côté ; mais il y furent quelquefois mal à l'aise, entourés de Mennaisiens et Mennaisicnnes qui, longtemps, bien longtemps, firent front à loutes les attaques, et ne lâchèrent pied, — fort à regret, — que lorsque tout espoir fut perdu.
Qu'on n'aille pourtant pas, là-dessus, croire à un fétichisme aveugle, à une admiration sans bornes, et se figurer que Lamennais fut séduit par une sotte idolâtrie dont il aurait été l'objet. -Non. Ses nouveaux amis étaient, la plupart, — abstraction faite de ce qui peut passer, en eux, pour zèle excessif, préjugé de caste, opinions traditionnelles, — gens de trop de cœur et de trop de sens pour ne pas le contredire et même le reprendre quand il leur semblait s'égarer. Et Lamennais, même à l'heure des premiers triomphes, dans tout l'enivrement d'une influence soudainement acquise, d'un magnifique avenir ouvert devant lui, écoutait, avec une grande docilité, une grande simplicité de cœur, les conseils qu'il savait inspirés par une amitié sincère.
Ce trait de caractère , — à noter, car il choque bien des idées reçues, — je ne le marque ici qu'à bon escient. Et comme, lorsqu'un témoignage n'est pas absolument direct, il est presque indispensable de l'étayer de preuves, je citerai, sans réflexions et sans commentaires, une des lettres que l'abbé Carron écrivait à son fils en J.-C. Elle est datée de VI)istitut royal de Mai'ie-Thl'}i'se\ le 12 octobre 1820. A cette époque, la réputation de Lamennais, commencée par le premier volume de Vlndilifèrence en matière de Religion, accrue par ses articles du Conservaleur, soulevait, autour du second volume de V Indifférence, récemment publié, les premières attaques d'une partie du clergé.
1 • Ces mots sont imprimés en tète de la lettre, et entourent un double écusson aux armes de France (fleurs de lis, bien entendu), surmonté d'une couronne royale. Une croix, à la main, est en tête de la seconde page.
NOTES ET SOUVENU? S. xxv
« Mon ;imi bicn-aimc, lui écrit iilors M. Carron, les motifs de mon silence (lei)uis plusieurs mois ont eu diverses causes. Vous n'ignorez pas que je suis bien peu maître de mes moments ; mes tort petites œuvres me dérobent toutes mes journées. Cependant, serait-ce avec un de mes plus tendres amis que je me permettrais de dissimuler, quand je ne veux le faire avec personne? Cher fils, j'avais le cœur trop plein du sentiment de vos peines ])our en pouvoir discourir fort au long avec vous. Aujourd'hui même, j'évite de parler de ces chagrins, mieux faits pour être appelés les nôtres que les vôtres.
« Dans l'extrême déchaînement avec lequel on a voulu trouver les choses les plus repréhensibles dans votre second volume, j'ai mille fois béni le Tout-Puissant de m'avoir accordé une profonde retraite. L'esprit de prévention, d'aigreur et de satire ne l'a point violée, et les dignes compagnons de ma solitude ont pu tout à leur aise, et sans contradicteurs, bénir et admirer un beau génie que l'on se plaisait à dénigrer avec tant d'amertume.
« Je ne sais pas si vos trop chauds amis devinent bien juste quand ils vous assurent que beaucoup de gens reviennent de leurs préjugés. Il en est infiniment plus encore, et dans la capitale et dans les départements, qui croient n'avoir aucune prévention à déposer quand ils attaquent certains principes et certaines réflexions de votre ouvrage. Quant à moi, qui ne pourrais que m'assigner la dernière place en Israël, quant à moi qui ne sais plus qu'aimer avec toute la chaleur du sentiment dès qu'il s'agit de mes deux frères, j'ai, dans mon cœur, et pour moi seul, blâmé l'aîné d'avoir laissé son cadet publier, sans restrictions, son second volume. J'ai dit : comment peut-il se faire que mes meilleurs amis, ou n'aient point senti l'obligation de ne pas scandaliser les faibles, ou n'aient pas appréhendé de donner des armes à l'impie malignité?
« Votre premier volume avait fait des merveilles. Votre réputation d'auteur ne pouvait, ce semble, s'élever davantage. Vos titres d'apologiste sublime et d'apôtre éloquent de la Religion vous étaient assurés pour jamais. Le Seigneur a voulu vous humilier. De longs et continuels applaudissements auraient fini par vous enivrer peutêtre, et voici, mon bien-aimé fils, voici l'occasion de dire : Boniim mihi quià hu7)iiliàsti me.
« Je rends un bien sincère hommage au mérite, aux talents de beaucoup d'entre vos amis, mais je crois qu'ils vous ont mal défendu, q>ie plusieurs vous défendent encore fort mal aujourd'hui. Je ne doute pas que, les esprits étant moins échauffés, vous pouvez quelque jour donner d'excellentes exphcations sur votre livre. Mais, je vous le répéterai toujours : c'est un malheur, c'est un
XXVI NOTES ET SOUVENIRS
grand malheur pour le bien de la Religion dont vous vous êtes montré le défenseur éminent, oui, c'est un extrême malheur que vous ayez besoin de vous expliquer vous-même, dans le rôle admirable où vous plaidez si puissamment la cause du genre humain contre ses passions et ses crimes.
« Tout ceci, mon bien-aimé fils, pourra ne paraître à votre esprit qu'un misérable radotage; mais ce n'est point là, du tout, le tribunal où j'appelle. Plein d'admiration pour l'esprit, je suis plein d'amour pour le cœur. Voilà mon juge. C'est le seul que j'accepte, c'est le seul que j'invoque. Avec un tel appui, je viens, cher Lamennais', me mettre à vos pieds, et là, comme un humble suppliant, votre vieil ami, votre second père ose de vous solliciter deux grâces : la première, de ne jamais rien publier, dans des matières d'une si haute importance, sans avoir auparavant consulté des hommes d'une excellente doctrine, d'un esprit froid et réfléchi, et dont les parfaites études vous fassent d'avance reconnaître l'excellence des principes comme la solidité du raisonnement. La seconde faveur que j'implore, c'est que, quoique je sois profondément pénétré que toutes ces qualités sont parfaitement réunies dans mon bien-aimé Jean, vous ne vous en teniez pas néanmoins à son seul témoignage; qu'avant lui, qu'après lui, vous consultiez un homme d'un mérite moins éminent, sans doute, mais à qui vous soyez personnellement indifférent.
a Finissons mon éternel verbiage par la belle pensée énoncée dans
une lettre d* au sévère réformateur de la Trappe: « Mon
révérend père, je vous ai parlé dans les sentiments du plus profond contre mon intention formelle, j'avais pu vous....
« Falc vale, 6 dulcissime rerxim!
« Tout le monde est, ici, plein de votre cher souvenir. »
On trouvera dans la Correspondance ci-après (n° 16, 1" novembre 1820) la réponse à cette lettre si remarquable. Or quiconque connaît un peu la vanité littéraire, quiconque sait combien un i^rand triomphe, suivi d'amers retours, exalte cette susceptibilité maladive qui tient à la fois de la monomanie et de la fièvre, devra reconnaître que Lamennais, acceptant sans murmure, et sans la moindre arrière-pensée de