A M. LE COMTE DE SEM''FT - PI LS ACH
A la Chênaie, le 22 janvier 1S26.
J'ai reçu, mon bon ami, votre excellente lettiv du 5 janvier, celle de M"" de Senfft, du 8, et le petit billet de la com-
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tcssf Louise. Je vous ai suivi oonstamnionf (1(^ l'esprit ei du (' eur peiidaut votre voyage, (|ue jn suijpose être en ce nioluont bien |>ivs de son terme. Vous avez dû éprouver un froid très-vif et beaucoup de fatigue. C(; n'est pas peu de cbose que de venir de Vienne à Turin en cette saison. Je vous demande en i^râce de prendre soin de vous, et de no, pas suivre indiscrètement votre zèle à l'égard du maigre et du jeûne, qui vous ont déjà fait tant de mal. En ménageant vos forces, vous ferez, je crois, ce que le bon Dieu demande de vous. Les miennes sont si épuisées que je ne pourrai j)as finir mon travail avant le 15 ou le 20 février. II me faudra ensuite séjourner à Paris environ six semaines. 11 me sera donc impossible d'aller vous voir avant le mois d'avril. Mais, à moins d'événements extraordinaires, comptez sur moi et sur l'abbé G. pour cette époque. N(»us serons, l'un et l'autre, bien licureux de nous retrouver près de vous. J'ai bâte de causer de mille cboses qu'on ne saurait écrire : une lettre est si courte ! Une fois à Turin, vous recevrez exactement les journaux, d'après lesquels il vous sera facile de juger de notre état. Il s'aggrave cbaquc jour de telle manière, que l'alarme gagne les moins prévoyants. J'ai vu toute la révolution , mais je n'ai rien vu qui ressemble au spectacle que nous avons sous les yeux. C'est comme une espèce de renversement prodigieux du sens humain, et le mouvement des passions n'est pas moindre que le désordre des esprits. La société ressemble à la mer au commencement d'une violente tempête. On entend des bruits étranges, les vagues courent et se brisent les unes sur les autres, le ciel est teint d'une couleur livide; les êtres vivants fuient; ils pressentent qu'il y a danger de mort là dedans. Je vous avoue que, pour mon compte, j'aimerais mieux la crise que cette attente de la crise. Quod facis, fac citiùs. Les journaux littéraires ne sont pas moins remarcjuables que les autres. II faut lire le Globe, le Producteur, la France catholique, pour avoir une idée de ce qu'on appelle aujourd'hui des doctrines. II y avait mille fois plus d'accord et plus de raison dans cette philosophie de Icnfer, si admirablement peinte par le poëte.
Others apart sat on a hill retir'd.
In thouglits more elevate, and reason'd high
Of Providence, fore-kuowiedge, will, and fate,
Fix'd fate, free \Yill, fore-knowledge absolute.
And fouud no end, ia wand' ring mazes lost!
Of good and cvil much they argued there,
Of happiness and final misery,
Passion and apatby, and glory and shamc
Vain "wisdom ail, and false philosophy i.
Les philosophes du Pandaemonium se perdaient, comme les nôtres, dans les ténèbres; mais ces ténèbres, ce n'étaient pas eux qui les avaient faites, et l'on ne voit pas qu'elles fussent pour eux un sujet de vanité. Nos politiques continuent de s'occuper beaucoup de la Russie. Ils s'épuisent en conjectures sur le passé, le présent et l'avenir.
And find no end, in wand' ring mazes lost 2.
M. de Ch nous donne articles sur articles; cela n'a
point de fin. Il ne peut se détacher de la diplomatie. On ne conçoit pas, et lui moins que personne, que l'Europe se passe de ses talents. Il lui annonce qu'elle s'en trouvera mal, et qu'elle périra par la conspiration des absolutistes.
M. Fiévée et M. Hoffmann^ prophétisent de leur côté, mais d'une manière moins sinistre.
M. Fiévée surtout est presque sûr que (( la spiritualité trioni pliera; » et la raison en est qu'aujourd'hui tout le monde sait tout, de sorte qu'on ne peut plus tromper personne.
Adieu, mon excellent ami. Je me réjouis de l'idée de vous
1. iliUon's Paradise Lost. — D'autres, à l'écart, .issis sur une hauteur solitaire, — En des pensers plus hauts raisonnaient à perte de vue — De la Providence, de la prescience, de l'arbitre, du destin, — Destin préfixe, arbitre libre, prescience absolue, — Et ne ti-ouvaient point d'issue, perdus en de vagues labyrinthes I — Du bien et du mal, ils argumentaient fort en ce lieu, — Du bonheur final et de la misère finale, — De la passion et de Papathie, de la gloire et de la honte; — Tout cela, vaine sagesse, et fantôme trompeur de philosophie.
2. Et perdus en de confus labyrinthes, n'en trouvent pas le terme, ou l'issue.