Le Pape
2, Kome,
I)l-: I- AMI-NNAIS. 187
Il se lail un grand iiombi'o di' conversions parmi Us Juifs et les prolestants. Lne famille entière de Berne, le mari, la femme, cinq enfants et une domestique, viennent, tout dernièrement, de rentrer dans l'Église catholi(iue. Mille hommages tendres et respectueux.
Yersailles, le tS juillet 1820.
C'est toujours de Versailles que je vous écris. J'y viens de temps en temps pour vingt-quatre heures, après quoi il me faut retourner à la glèbe. Je suis plus qu'excédé de mes tristes affaires, qui ne tinissent point et qui se compliquent successivement de mille incidents nouveaux. Voilà deux mois que mon beau-frère a quitt»'^ sa famille, malgré la maladie on ne peut plus inquiétante d'un de ses enfants, pour venir m^iider, et ni lui ni moi n'apercevons le terme de ces embarras et de ces discussions. Ce n'est pas ma fortune que je défends; j'en ai fait le sacrifice complet. Je ne désire autre chose que de payer mes dettes, et de recouvrer mon repos en perdant tout ce que j'ai; et c'est à quoi je ne vois pas jour encore de si tôt. Cela m'attriste et me tourmente malgré moi. Je sens la nécessité de combattre, d'exciter le zèle des uns, de soutenir celui des autres, de profiter de la disposition générale des esprits pour y faire pénétrer la vérité, pour les familiariser, au moins, avec des questions de la plus haute importance ; et le temps et les forces me manquent absolument. On ne se fait pas d'idée à quel point la plupart des Jîomines sont paresseux, et de ce qu'il faut de soins, de sollicitations, de démarches, pour en tirer quelque chose ; c'est une de mes désolations. Et puis il est bicm juste que ceux ((ui travaillent vivent; autre difiîculté. On ne trouve aucun secours pour le bien, et, sous ce rapport, je m'étonne encore de tout celui qui se fait. Il va paraître incessamment une demi-douzaine de bons écrits : une Lettrr nu Mf'inorial sur les questions présentes, des Lettres de deux u/tramonlains.
188 COKUESl'ONDANCE
des Lettres d'un anglican à une anglicane, une liéponse à Vévêque de Chartres, une réimpression de la Harangue du cardinal Dnj)Prron , avec une préface et des notes. C'est plus qu'on ne pouvait espérer, et l'on n'en restera pas là. Mais que de travail pour mettre les esprits et les plumes en mouveriient ! De l'autre côté personne ne parle , excepté la seule famille de M. l'évêque d'Hermopolis. Jusqu'à présent elle s'est montrée beaucoup moins forte de raisons que prodiiîue d'injures. Cela devait être. Mais comme les injures fatiguent vite et que le public s'en dégoûte aisément, lorsqu'elles n'ont d'ailleurs rien de gai ni de spirituel, les gens du Rouergue ne tarderont pas à être forcés de se taire, ou bien il faudra que l'excessive faiblesse de leur cause et leur faiblesse personnelle paraissent à nu : ils n'ont à choisir qu'entre cela et le silence. Dans les deux cas leur rôle ne sera pas très-brillant. Le diocèse de Bordeaux vient de perdre son vénérable archevêque. On parle de l'évêque de Luçon pour lui succéder; quant à moi, tout ce que je sais, c'est qu'il ne le remplacera pas. Plaignez notre pauvre Église, elle est destinée à de grands maux. Grâce à Dieu, les bonnes doctrines se propagent et s'affermissent tous les jours. Voilà notre unique espérance de salut. Vous avez aussi vos chagrins et vos contrariétés, là oii vous êtes. Où n'y en a-t-il pas? Onns grave super Jilios Adam! Ce qui écrase le plus, ce n'est pas ce qui tient aux grands intérêts de la société, les travaux d'un certain ordre, la guerre contre l'erreur, la lutte contre le monde et les puissances du monde ; mais les petites choses de la terre, les bassesses des hommes, les soins de la vie. Patience, cependant, et courage jusqu'au bout. Adieu, adieu. Votre si bonne amitié est une de mes consolations, et la plus douce.
Jo/j. — A M. LE BAHO?» DE VITROLLES.
Paris, mardi matin 182(i.
i. Simple billet
DE LAMKNNAIS. W)
]'^!^. A \1. Ll. r.OMTK 1)1-: SKNKI'T.
\>rsaine5, 9 août 182G.
Aprrs trois semaines de séjour à Paris, je suis venu me délasser ici pendant deux jours; et c'est me délasser bien agréal)lement qm^ de m'entretenir avec vous , autant du moins qu'on peut s'entretenir par lettres. Je remercie la comtesse Louise de son joli cadeau, et plus encore de son souvenir. Vous recevrez bientôt une très-belle lithoiiraijhie d'un magnifique portrait peint dernièrement par Paulin Guérin, et où il n'y a rien à redire que le sujet '. On assure que la ressemblance est parfaite. En att(MKlant vous aurez, si vous n'avez déjà, plusieurs petites brochures sur les questions religieuses qui continuent d'occuper les esprits en France. On trouve, en général, que les gallicans ne sont forts ni de raison, ni d'esprit, ni de bonne foi. Leur unique force c'est le pouvoir, et les moyens de corruption que le pouvoir donne. Ils usent de ces moyens très-largement, ils séduisent , ils intimident, et personne ne saurait prévoir ce qu'à l'aide de ce genre d'action on peut obtenir des hommes dans un temps donné. Les meilleures dispositions peuvent s'altérer et changer tout à fait dans un temps beaucoup plus court qu'on ne pense. A l'époque où nous sommes les opinions ne tiennent à rien, et c'est pourquoi il est d'une souveraine importance de ne pas laisser les vérités fondamentales d'un certain ordre dans le domaine de l'opinion. Les esprits maintenant sont bien préparés, mais je ne répondrais pas d'eux pour trois ans. vu surtout l'influeflce qu'exerceront désormais tous les évéques nouveaux, choisis à dessein pour concourir au but que se proposent ceux qui nomment. Il y a, dans les choses humaines, des occasions qui ne se retrouvent jamais. Puisse-t-on s'en bien convaincre et se décider ensuite avec le courage de la foi ! J'ai reçu la lettre
1. Il s'ao-it ici ilu portrait de Lamennais lui-même, ("e portrait fort connu donne, hien que très-ressemblant cVailleurs, une fausse idée de la taille du modèle. Ce défaut est peut-être encore exafrcré par la lithoo'raphie dont parle Lamennais, et ([ui a été très-souvent reproduite dans de plus petites proportions.
que vous m'annonciez de l'excellente comtesse R. ' Je lui répondrai incessamment. Vous ne sauriez croire combien j'ai peu d'instants à moi, et à quel point je suis accablé de mes tristes affaires, sans que j'aperçoive encore dans l'avenir aucune espérance de repos. Dieu le veut ainsi. Heureusement la grande cause n'en souffre pas, ou en souffre peu. Les courts moments dont je puis disposer, je les consacre à des recberches relatives à l'ouvrage que je médite et qui s'étend dans mon esprit. J'étudie le Moyen âge si peu connu et si digne de l'être; j'étudie la législation primitive de l'Orient, et j'y découvre, à chaque minute, des trésors de vérité qui me confondent d'étonnement; et cela dans des ordres trèsdivers. Je vois combien les idées de notre temps sont rétrécies en religion, en philosophie, en droit social, comparées aux idées antiques. On en est venu à un tel degré d'ignorance et d'aveuglement que l'on ne comprend même pas ce qu'on lit. Plaise à Dieu que je ne reste pas trop au-dessous de l'immense sujet que j'aurai à traiter!
J'espère que cette lettre vous trouvera plus avancés dans vos arrangements, et, au moins en grande partie, hors des tracas qui vous ont jusqu'ici rendu si pénible le séjour de Turin.
11 faut, pour moi, que je renonce à revoir la Bretagne cette année. Plusieurs raisons que je ne puis vous expliquer ici, me tixeront cet hiver à Paris, malgré toutes mes répugnances. C'est une complication de nécessités et de devoirs. Priez pour moi, priez pour la France, priez pour l'Église. Nous entrons dans des jours mauvais : mais les jours sont de la terre ; dans le ciel il n'y a que l'éternité.