‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 108 sur 213 · UARMONIBS HUMAINES DES PLANTES · texte numérisé non relu

UARMONIBS HUMAINES DES PLANTES

DB aiRMONlBS ÉLÉHBirrAIRES DBS PUNTI8. PAR liPPOMT

k L'aOMMB.

Si nous considérons Tordre végétal par les simples rapports de force et de grandeur , nous le trouverons divisé assez généralement en trois grandes classes , en herbes , en arbrisseaux et en arbres. Nous remarquerons premièrement que les herbes sont d'une substance pliante et molle. Si elles eussent été ligneuses et dures , comme les jeunes branches des arbres auxquelles il parait qu'elles devraient naturellement ressembler, puisqu'elles croissent sur le même sol, la plus grande partie de la terre eût été inaccessible au marcher de l'homme, jusqu'à ce que le fer on le feu y eût frayé des chemins. Ce n'est donc pas par hasard que tant de graminées, de mousses et d'herbes sont d'une substance molle et souple, ni faute de nourriture ou de moyens de se développer; car il y a de ces tierbes qui s'élèvent fort haut, telles que le bananier des Indes, et plusieurs férulaoées de nos climats, qui s'élèvent à la hauteur d'un petit arbre. D'un autre côté , il y a des arbrisseaux ligneux qui ne viennent pas plus grands que des herbes : mais ils croissent , pour l'ordinaire , aux lieux âpres et escarpés , et ils donnent aux hommes la fiicilité d'y grimper, en poussant jusque dans les fentes des rocliers. Mais comme il y a des rochers qui n'ont point de fentes , et qui sont à pic comme des murailles , il y a des plantes rampantes qui prenupni racine à leurs bases, et qui, s'atlachant à leurs flancs, s'élèvent avec eux à des hauteurs qui surpassent celle des plus grands arbres : tels sont les lierres, les vignes vierges, et un grand nombre de lianes qui tapissent les rochers des pays mériflionaux. Si ces sortes de végétations couvraient la terre, il serait impossible d'y marcher. Il est très-remarquable que lorsqu'on a découvert des Iles inhabitées, on en a trouvé qui étaient remplies de forêts, comme l'Ile de Madère ; d'autres où il n'y avait que des herbes et des joncs , comme ' les Iles Malouines , à l'entrée du détroit de Magellan; d'autres simplement revêtues de mousses, comme plusieurs Ilots qui sont sur les côtes du 8piUberg ; d'autres ep grand nombre oii ces diffiérens végétaux étaient mêlés .* mais je ne sache pas qu'on en ait trouvé une seule on 11 n'y eût que des boissons et des lianes. I^ natnre n'a placé ces classes que dans les lieux difficiles à escalader,

afhi d'en faciliter l'accès anx hommes. On peut dire qu'il n'y a [loint d'escaqiement qui ne puisse être franchi par leur secours. Il ne s'en fellut rien que , par leur moyen , les anciens Gaulois ne s'emparassent du Capitole.

Quant aux arbres, quoiqu'ils soient remplis d'une force végétative qui les élève à de grandes hauteurs, la plupart ne poussent leurs premières brandies qu'à une certaine distance de (jb terre. En sorte que, quoiqu'ils fonnent, à une Qertaine élévation, des entrelaoemens impénétrables au soleil qu'ils étendent fort loin d'eux, ils laissent cependant autour de leurs pieds des avenues suffisantes |K)ur les aborder, et pour parcourir aisément les forêts.

Voilà donc les dispositions générales des végétaux sur la terre, |iar rapport au besoin que l'homme avait de la parcourir ; les herbes servent de matelas à ses pieds ; les buissons , d'échelles à ses mains; et les arbres, de paraNols à sa tête. La nature, après avoir établi entre eux ces proportions , les a distribués dan^ tous les sites , en leur donnant , abstraction faite de leurs rapports particuliers avec les éléniens et avec les animaux , les qualités les plus propres à subvenir aux besoins de l'homme , et à oom|)enser, en sa faveur, les inconvéniens du climat. Quoique cette manière d'étudier ses ouvrages soit méprisée aujourd'hui de la plupart des naturalistes, c'est à celle-là cependant que nous nous arrêterons. Nous venons de considérer les plantes par la taille, à la manière des jardiniers; nous allons encore les examiner comme les bûcherons , lescliasseurs, les charpentiers, les pêcheurs, les bergers, les matelots, et même les bouquetières. Peu nous importe d'être savans , pourvu qne nous ne cessions pas d'être hommes.

C'est dans les pays du noni , et sur le sommet des montagnes froides , que croissent les pins , les sapins, les cèdres , et la plupart des arbres résineux , qui abritent l'homme des neiges par l'épaisseur de leurs feuillages, et qui lui fbum'ssent pendant l'hiver des flambeaux et l'entretien de ses foyers. H est très-remarquable que les feuilles de ces arbres toujours verts sont filiformes , et très- ) capables, par cette configuration, qui a encore l'avantage de réverbérer la clialeur coomie les poils des animaux , de résister à la vi<)lence des vents qui régnent ordinairement sur les lieux élevés. I.es naturalistes de Suède ont observé qne les pins les plus gras se trouvent aux lieux les plus secs et les plus sablonneux de la Norwège. Les mélèzes , qui se plaisent également dans les montagnes froides, ont des troncs fort résineux. Mathiole, dans son utile commentaire sur Dioscoride , dit qu'il n'y a point

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de matière plas propre que le cliarbon de ces arbres à fondre promptement les mines de fer, dans le voisina^ desquelles ils se plaisent. Ils sont de plus chargés de mousses, dont quelques espèces sVnflamment à la moindre étincelle. Il raconte ({n'étant une nuit obligé de coucher dans les hautes montagnes du détroit de Trente , où il herborisait, il y trouva quantité de mélèzes ou larix, tout barbus , dit-il , et tout blancs de mousses. Les bergers du lieu , voulant lui procurer quelque amusement, mirent le feii aux mousses de quelques-uns de ces arbres , qui s'embrasèrent aussitôt avec la rapidité de la poudre à canon. Il semblait , au milieu de l'obscurité de la nuit , que la flamme et les étincelles montassent jusqu'au ciel. Elles répandaient, en brûlant, une fort bonne odeur. Il remarque encore que le meilleur agaric croit sur les mélèzes, et que les arquebusiers de son temps s'en servaient à conserver le feu et à faire des méclies. Ainsi la nature , en couronnant les sommets des montagnes froides et ferrugineuses de ces grandes tordies * végétales, en a mb les allumettes dans leurs branches, l'amadiNi à leurs pieds, et le briquet à leurs racines. /

Au midi, au contraire, les arbres présentent, dans leurs feuillages , des éventails , des parapluies et des parasols. Le latanier portç cliacune de ses feuilles plissée comme un évâitail, attachée à une longue queue , et semblable, dans son développement parfait, à un soleil rayonnant de verdure. On peut voir deuxde ces arbres au Jardin du Roi. Celle du bananier ressemble à une longue et large ceinture, ce qui lui a fait donner sans doute le nom de figuier d'Adam. La grandeur des feuilles de plusieurs espèces d'arbres augmente à mesure qu'on s'approche de la ligne. Celle du cocotier à fruit double des lies Séchelles a douze ou quinze pieds de long, et sept ou huit de large. Elle suffit pour couvrir une nombreuse Camille. Il y a aussi une de ces feuilles au Cabinet du Roi. Celle du talipot de nie de Ceylan a à peu près la même grandeur. L'intéressant et infortuné Robert Knok, qui a donné la meilleure relation de cette lie que je connaisse, dit qu'une de ces feuilles peut couvrir quinze ou vingt pei*sonnes. Quand elle est sèche , ajoute-t-il , elle est à la fois forte et maniable, en sorte qu'on peut l'étendre et la resserrer à son gré, étant naturellement plissée comme un éventail. Dans cet état, elle n'est pas plus grosse que le bras , et extraordinairement légère. Les habîtans la coupent par triangles, quoiqu'elle soit naturellement ronde, et chacun d'eux en porte im morceau sur sa tète, tenant de la main le bout le plus pointu en avant , pour s'ouvrir un passage à tra-

vers les buissons. Les soldats se servent de eetle feuille pour faire leurs tentes. Ils la regardent , avec raison , comme un des plus grands bienfaits de la Providence, dans un pays brûlé du soleil , et inondé de pluies la moitié de l'année. La nature a fait, dans ces diniats, des parasols pour des villages entiers ; car le figuier qu'on appelle aux Indes figuier des Banians, et dont on voit le dessefn dans Tavemier et dans plusieurs autres voyageurs, croH sur le sal)le même bràlnnt du rivage de la mer, en jetant, de l'extrémité de ses branches, une multitude de jets qui s'inclinent vers la terre, y prennent racine , et forment , autour du tronc princi- (Kil , quantité d'arcades couvertes d'un ombrage impénétrable.

Dans nos climats tempérés, nous éprouvons une bienveillance semblable de la part de la nature. Cest dans la saison chaude et sèche qu'elle nous donne quantité de fruits pleins d'un jus rafraîchissant, tàs que les cerises, les pèches, les melons, et, à Tentr^de l'hiver, ceux qui échauffent par leurs huiles , tels que les amandes et les noix. Quelques naturalistes même ont regardé les coques ligneuses de ces fruits comme des préservatif de leurs semences contre le froid de la mauvaise saison ; mais oe sont , comme nous l'avons vu , des moyens de surnager et de voguer. La nature en emploie d'autres que nous ne connaissons pas, pour préserver les substances des fruits des impressions de l'air. Par exemple, elle fait durer pendant tout l'hiver plusieurs espèces de pommes et de poires qui n'ont d'autres enveloppes que des pellicules si minces qu'on ne peut en déterminer les épaisseurs.

La nature a mis d'antres végétaux aux lieux humides et arides, dont les qualités sont inexplicables par les lois de notre physique , mais qui sont admirablement d'accord avec les besohis de l'homme qui les habite. Cest le long des eaux que croissent les plantes et les arbres les plus secs, les f)lus légers, et par conséquent les plus propres à les traverser. Tels sont les roseaux qui sont creux, et les joncs remplis d'une moelle inflammable. Il ne faut qu'une botte médiocre de jonc , pour porter sur l'eau un homme fort pesant. C'est sur les bords des lacs du nord que croissent ces vastes bouleaux dont il ne fiiut que l'écorce d'un seul arbre pour fidre un grand canot. Cette écorce est semblable à nn cuir par sa souplesse , et si incorruptible à l'humidité, que j'en ai vn tirer, en Russie, de desaons les terres dont on couvre les magasins à poudre , qui étaient |)arfaitement saines , quoiqu'on les y eût mises du temps de Pierre-le-Grand. Siu'vant le tétiiofgnage de Pline et de Plutarque, on trouva à

ETUDE ONZIÈME

Rome y quatre cents ans afM*ès la mort de Niuna, les livres que ce grand roi avait fait niellre avec lui dans son tombeau. Son corps était totalement détniil; mais ses livres, qui traitaient de la philosophie et de la religion , étaient si bien conservés, que le préteur Pétilius en prit lecture par ordre du sénat. Sur le rapport qu'il en fit, il fut décidé qu'on les brillerait. Ils étaient écrits sur des écorces de bouleau. Ces écorces se lèvent en dix ou douze feuillets blancs et minces comme du papier, et en tenaient lieu aux anciens. La nature présente à rhomnie d'autres trajectiles sur d'autres rivages. Elle a mis sur les bords des fleuves de l'Inde le bambou, grand roseau qui s'y élève quelquefois à soixante pieds de hauteur, et qui y croit de la grosseur de la cuisse. L'intervalle compris entre deux de ses nœuds suffit pour soutenir un homme sur l'eau. Un Indien s'y met à califourchon, et traverse ainsi les rivières, eu nageant avec les pieds. Le Hollandais Jean-Hugues Linscholen, voyageur digne de foi , assure que les crocodiles ne touchent jamabaux gens qui passent ainsi les rivières, quoiqu'ils attacpient souvent les canots et les clialoupes même des Européens. Il attribue la retenue de cet animal vorace à une antipathie qu'il a contre ce roseau. François Pyrard , autre voyageur qui a fort bien observé la nature , dit qu'il croit sur les ri* vages des lies Maldives un arbre appelé candou , d'un bois si léger, qu'il sert de liège aux pêcheurs '^. Je crois avoir eu en ma possession une souche d'arbre de la même espèce. Elle était dépouillée de son écorce, toute blanche, de la grosseur du bras, de six pieds de longueur, et si légère que je la levais avec deux doigts , avec la plus grande facilité. C'est dans les mêmes lies et sur les mêmes sables que s'élève le cocotier, qui y vient plus beau que dans aucun autre lieu du monde. Ainsi l'arbre le plus utile aux marins croit sur le bord des mers les plus naviguées. Tout le monde sait qu'on y bâtit un vaisseau de son bois, qu'on en fait les voiles avec ses feuilles, le mât avec son tronc, les cordages avec l'étoupe appelée catre qui entoure son fruit , et qu'on le charge ensuite avec ses cocos. Il esH encore remarquable que le coco renferme, avant sa maturité parfaite , une liqueur qui est un excellent antiscorbutique. N'est-ce donc pas une merveille de la nature que ce fruit vienne plein de lait, dans des sables arides, et sur les bords de l'eau salée ? Ce n'est même que sur les bords de la mer que l'arbre qui le porte parvient dans toute sa beauté; car on en voit peu dans l'intérieur des terres. La nature a placé un palmier de la même fa-

Toprz Pyrard, Voyaget aux ile* Maldives , page 38.

jniile , mab d'une autre espèce , aa aominet de» montagnes des mêmes climats : c'est le palmiste. La tige de cet arbre a quelquefois plus de cent pieds de hauteur : elle est parfaitement droite : elle porte à son sommet, pour un^gue feuillage, un bouquet de palmes, du milieu duquel sort un long rouleau de feuilles plissées, semblable au fût d'une

-lance. Ce rouleau renferme, dans une espèce de fourreau coriace, les feuilles naissantes, qui sont très- bonnes à manger avant leur développement. Le tronc du palmiste n'a de bois qu'à la circonférence; mais il es.t A dur, qu'il fait rebrousser le tranchant des meilleures haclies. Il se fend d'un bout à l'autre avec la plus grande fiicilité, et il est rempli, au dedans, d'une substance spongieuse qu'on efilève aisément. Quand il est ainsi préparé , il sert à faire, pour la conduite des eaux souvent dévoyées par les rocliers qui sont au sonunet des montagnes, des tuyaux qui sont incomiptibles à l'humidité. Ainsi les palmiers donnent aux habi-

* tans de ces pays de quoi faire des aqueducs à la source des rivières, et des vaisseaux à leur emboudiure. D'atilres espèces d'arbres leur rendent ailleurs les mêmes services. C'est sur les rivages des lies Antilies ({ue croit l'acajou, qu'on y appelle improprement cèdre à cause de son incorruptibilité. Il y vient si gros, que, d'un seul de ses tronçons, on fait des pirogues qui portent jusqu'à quarante hommes '^. Cet arbre a une autre qualité qni , au jugement des meilleurs observateurs, aurait dû le rendre précieux à notre marine; c'est qu'il est le seul de ces rivages que les vers marins n'attaquent jamais , quoiqu'ils soient si redoutables à toutes les espèces de bois qui flottent dans ces mers, qu'ils dévorent en peu de temps les escadres, et que, pour les en présen-er, on est obligé, depuis quelques années, de doubler leurs carènes de cuivre. Mais ce bel arbre a trouvé des ennemis plus redoutables que les vers dans les habitans européens de ces lies, qui en ont presque totalement détruit l'espèce.

La manière dont la Providence a pourvu à la soif de l'homme, dans les lieux arides, n'est pas moins digne d'admiration. Elle a mis dans les sables brûlans de l'Afrique une plante dont la feuille, contournée en burette, est toujours remplie d'un grand veire d'eau fraîche; le goulot de cette burette est fermé par l'extrémité même de la feuille, en sorte que l'eau ne peut pas s'en évaporer **. Elle a planté, sur quelques terres arides du même pays, un grand arbre, appelé par les nègres boa, dont le tronc,

* f^ope» lei pèreu Laltat et Du Tertre.

"C'est sans doute le nepenthe* dUliltatoria, Un. (Aé-M.)

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