‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 113 sur 213 · DU SENTIMENT · texte numérisé non relu

DU SENTIMENT

ils dérobent la eomiaissaiiGe aax étrangers. Le père Gobieii, entre antres, dans son Histoire det iien .^iartaiÊites , après avoir affirmé que leurs insalaires ne reconnaissent aucnne divinité, et «prils n'ont pas la moindre idée de religion, nous dit. Immédiatement après, qu^ils invoquent leurs morts, qu'ils appellent attitis^ dont ils gardent les crânes thns letirs maisons, et auxquels ils attribuent le pouvoir de commander aiTx élemens , de changer les saisons , et de rendre la santé ; qu'ils sont persuadés de rimmortalité de l'ame , et qu'ils reconnais!4ent an (laradis et im enfer. Ortainement ces opinions pronvent qu'ils ont des idées de la Divinité.

Tous les peuples ont le sentiment de l'existence de nîen , non pas tous en s' élevant à lui à la manière tles Newton et des Socrate, par llirinonie géiîérale de ses ouvrages , mais en s'arrètant à ceux de ses bienfaits qui les intéressent le plus. L'Indien do Pérou adore le soleil ; celui du Bengale, le Gange qui fertilise ses campagnes ; le noir Toiof, l'Océan qui rafraîchit ses rivages ; le Sarooiède du noid , le renne qui les nourrit. L'Iroqnob errant demande anx esprits des lacs et des forêts , des pèches et des chasses abondantes. Plusieurs peuples adorent lenrs rois. Il n'en est point qui , pour rendre plus chers aux hommes ces dispensateurs augustes de leur bonheur, n'aient bit intervenir quelque divinité pour consacrer leur origine. Teb sont , en général, les dieux des nations ; mais quand les passions viennent obscurcir parmi elles cet instinct divin , et y mêler ou les fureurs de Tambition, ou les égaremens de la volupté,. on les voit se prosterner devant des serpens, des crocodiles , et des dieux qu'on n'ose nommer. On les voit offrir, dans leurs sacrifices, le sang de leurs ennemis et la virginité de leurs filles. Tel est le caractère (l'un peuple, telle est sa religion. L'homme est teUeroent entraîné par cette impulsion céleste, que, lorsqu'il cesse de prendre la Divinité pour son moflèle, il ne manque jamais d'en bire ime luir sa propre image.

Tl y a donc en Tliomme deux puissances , l'une animale , et l'antre divine. La première lui donne sans cesse le sentiment de sa misère ; hi seconde,^ celui de son excellence : et c'est de leurs combats que se forment les variétés et les oonuradictions de la vie humaine.

C'est par le sentiment de la misère que nous sommes sensibles à tout ce qui nous ofline une idée d'asile et de protect ion, d'aisance et de commodité: voilà pourquoi la plupart des hommes aiment les tnuiqnillf^ retraites . l'abondance , et tons les biens que la nature libérale présente , sur la terre , à nos

liesoins. C'est ce sentiment qui donna à Tamoar les chaînes de PHymen, afin qne Phomme trouvât un jour la compagne de ses (teines dans celle de ses plaisirs, etqnelesenfans fussent assurés des seconrs de leurs parens. C'est lui qui rend le paisible bourgeois si avide du récit des intrigues des cours , des relatioas de batailles, et des descriptions de tempêtes, parce que les dangers du dehors augmentent au dedans le l)onhenr de sa sécurité. Ce sentiment se mêle souvent aux affections morales ; il cherche des appuis dans Famitié , et des enconragemens dans l'éloge. C'est lui qui nous rend attentifs aux promesses de l'ambitieux , lorsque nous nous empressons de le suivre , comme des esclaves, sé<luils par les idées de protection dont il nous trompe. Ainsi le sentiment de notre misère est un des plus grands liens de nos sociétés politiques , quoiqu'il nous attache à la terre.

Le sentiment de bi Divinité nous pousse en sens contraire ^. Cest lui qui conduisit l'amour aux autels, et qui lui inspira les premiers sermens: il offrit les premiers enfans au ciel , lorsqu'il n'y avait point encore de lois politiques ; il rendit l'amoiir sublime , et l'amitié généreuse ; il secourut d'une main les malheureux , et s'opposa de l'autre aux tyrans; il devint le mobile de la générosité et de toutes les vertus. Content de servir les hommes , il dédaigna d'en être apphodi. Quand il se montra tlans les arts et dans les scienees, il en devint le charme qtii nons ravit ; il y fit naître l'ennui quand il y dispanit. Cest lui qui rend immortols les hommes de génie qui nous découvrent dans la natnre de nouveaux rapports d'intelligence.

Quand ces deux sentimens se croisent , c'est-àdire lorsque nous attachons l'instinct divin aux choses périssables , et l'instinct animal anx choses divines, noire vie est agitée de passions contradictoires. Voilà la cause de tant d'espérances et de craintes frivoles cpd tourmentent les hommes. Ma fortune est foite , dit l'un , j'ai de qtioi vivre pour toujours : et il mourra demain. Que je suis misérable ! dit un antre ; je suis perdu pour jamais : et la mort le délivre de tons ses maux. On tient à la vie , disait Michel Montaigne , par des bagatelles : jiar nn verre : oui : parce qu'on porte sur ce verre le sentiment de l'infini. Si la vie et la mort paraissent souvent insnpportables anx hommes, c'est qu'ils mettent le sentiment de leur fin daas lein^ mort, et celui de l'infini dans letir vie. Mortels, si vous voidei vivre heureux et mourir contens , ne dénalin«7 point vos lois ; coasidérez qu'à la nMNrt toutes les peines de l'animal finissent, les besoins du corps , les maladies, les persécutions, les calomnies , les esclavages de toutes les sortes, les rudes

feTDDE DOrZIÈME.

combats des passions aveesoî-inéme et avec les autres. Considérez q^i'à la mort toutes les jouissances d'imétre moral commencent; les récompenses des vertus et des moindres actes de justice et d'humanité, méprisés ou dédaignés du monde, mais qui nous ont en quelque sorte rapprochés sur la terre de rÉlre juste et éternel.

Quand ces deux instincts se réunissent dans le même lieu , ils nous doiment les plus grands plaisirs dont nous soyons capables ; car alors nos deux natures , si j*ose ainsi les appeler, jouissent à la fois ''. Nous allons présenter un loger ensemble de leurs harmonies; après quoi nous suivrons les traces du sentiment céleste ([ui nous est naturel dans nos sensations les plus communes.

Je vous suppose donc , lecteur, fatigué des maux de nos sociétés, cherchant , vers les extrémités de TAfrique, quelque terre heureuse , inconnue aux Européens. Votre vaisseau , voguant sur la Méditerranée, est jeté, à l'entrée de la nuit , par une tempête, sur une côte où il fait naufrage. Par la faveur du ciel, vous vous sauvez à terre; vous vous réfugiez dans une grotte que vous apercevez, à la lueur des éclairs, au fond d'un petit vallon. Là, retiré dans cet asile, vous entendez, toute la nuit, le tonnerre gronder et la pluie tomber par torrens. Au point du jour vous découvrez derrière vous une ceinture de grands rochers , escarpés comme des murailles. De leurs bases sortent çà et là des touffes de figuiers couverts de figues blanches et rouges, et des bouquets de carouges cliai^és de siliques brunes; leurs sommets sont couroimés de pins, d'oliviers sauvages et de cyprès à demi courbés par la violence des vents. J..es échos de ces rochers répètent , dans les airs , les rumeurs confuses de la tempête et les bruits rauques de la mer irritée que l'on aperçoit au loin. Mais le petit, vallon où vous êtes est le séjour du calme et du repos. C'est dans ses flancs moussus que l'alouette de mer fait son nid , et sur ses grèves solitaires que la mauve attend la fin des orages.

Déjà les premiers feux de l'aurore se prolongent sar les stœchas fleuris et les nappes violettes de thym qui tapissent ses collines. Ses rayons vous font apercevoir, au sommet d'un des |>laleaux voisins , une cabane à l'omlire des arbres. Il en sort un berger, sa femme et sa fille, qui s'acheminent vers la grotte , en [lortant sur leur tête des vases et des corbeilles. C'est le spectacle de votre malheur qtii attire ces bonnes gens auprès de vous. Ils vous apportent du feu , des fruits, du pain , du vin et des* vête.mens. Ils sVmpressent de vous rendre tous les devoirs de l'iiospitalité. Les besoins du corps satisfoits, ceux de Tame se font sentir: vouspmmenez

vos regards sm* la mer, et Vous clierdiei en toasinéme à connaître dans quelle partie do monde vous vous trouvez; mais ce berger vou< lire d'inquiétude en vous disant : a Cette Ile éloignée qoe » vous voyez au nord est Mycone. Voilà Délos on » peu sur la gauclie , et Paît» devant nous. Celle » où nous sommes estNaxos; vous êtes dans cette » partie de l'île où Ariane fut autrefois abandonnée » par Thésée. C'est sur celte longue dune de sable » blanc i\uï s'avance là-bas dans la mer qu'elle » passait les jours à considérer le lieu de l'horizon » où le vaisseau de son amant infidèle avait dbpani » à sa vue ; et c'est dans cette grotte même on vous » êtes qu'elle se relirait pendant les nuits pour pleui> rer son départ. A droite , entre ces deux coteaux » au haut desquels vous voyez des ruines confuses, » était une vile florissante , appelée Naxo6. Les » femmes qui l'habitaient , touchées des malheurs » de la fille de Minos , vinrent chercher à la eon- » soler. Elles tentèrent d'abord de la distraire par » leurs conversations ; mais rien ne pouvait lui » plaire que le nom et le souvenir de Thésée. Ces » femmes feignirent alors des lettres de ces héros » remplies d'amour et adressées à Ariane. EUles » coururent les lui porter, en lui disant: Consolez- » vous, belle Ariane, Thésée reviendra bientôt; » Thésée pense toujours à vous. Ariane , hors » d'elle-même, lisait ces lettres; et d'une maûi » tremblante , se hâtait d'y répondre. 1.es Naxien- » nés emportaient ses réponses, et lui promettaient. » de les faire parvenir bientôt à Thésée. C'est ainsi » (|u'elles tronquaient sa douleur. Mais quand elles » s'aperçurent que la vue de la mer la plongeaitde » plus en plus dans la mélancolie , elles l'amené- » rent au milieu de ces grands bocages que vous » apercevez là-bas dans les terres. Là , elles inven- 9 tèrent toutes sortes de fêtes pour cliarmer ses en- » nuis. Tantôt elles formaient autour d'elle des » diœurs de danse, et représentaient en se tenant » par la main les divers détours du labyrinthe de » Crète, d'où par son secours était sorti l'heureox » Thésée ; tantôt elles feignaient de tuer le terrible » Minotaure. Ariane rouvrait son cœur à la joie en » voyant des spectacles (jui lui rappelaient la puîs- » sance de son père, la gloire de son amant , et le » tiîomplie de ses charmes qui avaient réparé les » destinées d'Athènes ; mais quand les vents, mal- » gré le son des tambours et des flûtes , lai appor- » talent le bruit lointain des flots , qui se brisaient » sur le rivage d'où elle avait vu partir le <ToeI » Thésée , elle se tournait du côté de la-mer, et se » mettait à pleurer^ Ainsi les Naxiennes coimnrent » que l'amour malheureux trouve, jusqu'au mi- » lieu des jeux, à redoubler .^es peines , et qti'on ne

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