DU GOUT
Il n*y a point de sensation physique qui ne fasse naître en lui quelque sentiment de la Divinité.
 commencer par le sens le plus grossier de tous , qui est celui du boire et du manger, tous les peuples dans l'état sauvage ont cru que la Divinité avait besoin de soutenir sa vie parles mêmes moyens f fue les hommes : de là est venue dans toutes les religions l'origine des sacrifices. C'est encore de là qu'est venu chez beaucoup de nations l'usage de (lorler des alimens sur les tombeaux : les femmes des Sauvages de rAmérique étendent ce soin jusqu'aux petits enfans qui sont morts à la mamelle. Lorsqu'elles leur ont rendu les devoirs de Ja sépulture , elles viennent tous les jours , pendant plusieurs semaines , verser de leur sein quelques gouttes de lait sur leurs petits tombeaux'^; c'est ce qu'affirme le jésuite Charlevoix , qui en a été souvent le témoin. Ainsi, le sentiment de la Divinité et celui de l'immortalité de l'ame sont liés avec
• f'ùyf^ \o pèm Charlevoix . Voyage en .4mcriqw.
nos affections les plus animales, et surtout avec l'amour maternel.
Mais l'homme ne s'est pas contenté de partager ses alimens avec des êtres intellectuels , et de les inviter en quelque sorte à sa table; il a cherdié à s'élever à eux par l'effet physique de ces mêmes alimens. Tl est très-remarquable qu'on a trouvé plusieurs peuples sauvages qui avaient à peine l'industrie de se procurer des alimens; mais aucun qui n'eût celle de s'enivrer. L'homme est le seul de tous les animaux qui soit sensible à ce plaisir. Ceux-ci sont coutens de rester dans leur splière; l'homme s'efforce toujours de sortir de la sienne. L'ivresse exalte l'ame. Toutes les fêtes religieuses chez les Sauvages, et même chez les peuples policés, sont suivies de festins où l'on boit à perdre la raison : on commence, à la vérité, par jeûner, mais'on finit par s'enivrer. L'iiomme renonce à la raison humaine pour exciter en lui des émotions divines. L'effet de l'ivresse est de jeter l'ame daas le sein de quelque divinité. Vous entendez toujours les buveurs chanter Bacchus, Mars, Vénus ou l'Amour. Il est encore très-remarquable que les hommes ne se livrent au blasphème que dans l'ivresse; car c'est un instinct aussi ordinaire à l'ame de çliercher la Divinité lorsqu'elle est dans son état naturel , que de l'abjurer lorsqu'elle est corrompue par le vice.
DE l'odohat.
Les plaisirs de l'odorat sont particuliers à rhomme, car je n'y comprends point les émanations olfactives par lesquelles il juge de ses alimens, et qui lui sont communes avec la plupart des animaux. L'homme seul est sensible aux parfums, et il s'en sert pour doimer plus d'énergie à ses passions. Mahomet disait qu'ils élevaient son ame Yen le ciel. Quoi qu'il en soit , leur usage s'est introduit dans tous les cultes religieux , et dans les assemblées politiques de beaucoup de nations. Les Brésiliens, ainsi que. tous les Sauvages de l'Amérique septentrionale , ne délibèrent point sur quelque objet important sans fumer du tabac dans un calumet. Ce. t de cet usage que le calumet est devenu chez toutes ces nations le symbole de la pali, de la guerre , des alliances , suivant les accessoires qu'elles y ajoutent. C'est sans doute do même usage de fumer, qui était commun aux Scythes , comme le rapporte Hérodote , que le caducée de Mercure, qui ressemble beaucoup au cainmei des Américains, et qui parait n'avoir été comme lui qu'une pipe, devint le symbole du commerce. Le tabac accroît en quelque sorte les fbrces du juge* ment , en occasionant une espèce d'ivresse dans les
DE LA VrE.
ner& du ceneau. l.vry ilit que ks Brésiliens fu- ! meut (lu tabac jusqu'à s'euivrer. Nous obseneroos que ces peuples ont UtHivé la plante la plus cépbalique qu'il y ait dans le règne végétal , et que son usage est le plus universeUement répandu de toutes celles qui existent sur le globe, sans en excepter la vigne ei le blé. J*eu ai vu cultiver en Finlande, au-delà de Wibourg, par le 60^ degré de talilude nord. Son habitude est si puissante, qu'un bonune qui y est accoutumé se passera plus difficilement d^elle que de pain pendant un jour. Cette plante est cependant un véritable poison ; elle affecte à la longue les nerfs de l'odorat , et quelquefois ceux de la vue. Mais Tlionime est toujours pi et à altérer sa constitution pliysique , potum qu'il puisse renforcer en lui le sentiment intellectuel.